Partie 1 : La noblesse québécoise
Once upon a time in a monarchy far, far away…
On aurait pu croire que 1789 marquerait la fin de la « qualité » de la naissance. La noblesse avait été dénoncée comme une injustice sociale. Essentiellement, à un comte, on s’adresse avec le prédicat « Votre Excellence » alors qu’à un paysan on dit, plus prosaïquement, « ferme ta gueule ». À la longue, ça énerve. Si l’on se fie à l’histoire, après de longues conversations dans les chaumières, devant l’indécision et l’hésitation, il fallut trancher. Monsieur Guillotin avait conçu un outil qui permettait justement cela. On a alors cru bon de séparer la tête de Sa Majesté Louis XVI du reste de son corps qui, bien qu’il le trouvât imparfait, ne détestait pourtant pas les possibilités ambulatoires, manuelles et reproductives qu’il lui offrait. La déception se lisait sans doute sur son visage, après que sa tête eut atterri sans élégance dans le panier prévu à cet effet.
Bien qu’il soit de bon ton de se moquer de ces emperruqués mondains aux visages poudrés et aux manières proutastiques, il est tout de même utile de noter que ces gens n’étaient pas que des coquilles vides de talents et de vertus, recouvertes de tissus raffinés et rutilantes de bijoux et de pierreries clinquantes.
L’on attendait d’un aristocrate certaines qualités et certains talents et certaines compétences. C’est justement ce dont il est question dans le premier livre de l’ouvrage Il libro del Cortegiano (Le Livre du courtisan), publié en 1528. Il existe d’autres manuscrits traitant du sujet, mais l’œuvre de Baldassare Castiglione semble faire autorité parmi eux. Par la voix du comte Ludovico de Canossa, l’on apprend ce qui était attendu d’un noble ou d’un courtisan.
La première vocation du noble était, bien entendu, celle des armes. Dans ce monde de guerriers, comme le rapporte Pierre de l’Estoile, des milliers de gentilshommes seraient morts, sous le règne d’Henri IV, d’empoisonnement à l’énergie cinétique lors de duels. Le problème était si grave que plusieurs rois proclamèrent l’interdiction des duels. Il était donc utile et bien vu de connaître les arts virils aussi bien pour mener ses hommes au combat que pour se défendre en cas d’embuscade ou après avoir vomi son hamburger helper dans le décolleté de Son Altesse, la princesse de Conti, lors d’un banquet bien arrosé alors que, hélas, son époux était maître d’armes. Bien que son œuvre ne l’évoque pas, maîtriser les jeux de stratégie, comme les échecs, ajoutait un peu d’éclat au blason.
Castiglione avance que le noble doit être « plus que passablement » versé dans les lettres et les humanités : le latin, le grec, la poésie, l’art oratoire et l’histoire, principalement. Il était de bon ton de pratiquer la musique, la danse et les arts en général. La pratique de la sprezzatura consiste à cultiver une nonchalance élégante qui masque l’effort et qui permet de garder contenance devant le tragique ou la souffrance. Elle est l’art de cacher l’art, en quelque sorte. Il en va ainsi de la grâce qui concerne le corps, les gestes, la parole, la danse, les armes, la conversation… Elle rend le courtisan agréable, digne de la faveur du prince et capable de plaire sans susciter d’envie. La sprezzatura et la grâce sont deux qualités essentielles de la noblesse.
Il va de soi que ce petit exposé n’englobe pas la noblesse sur mille ans de Moyen Âge. Nous parlons ici du résultat d’une évolution à partir des débuts de l’époque médiévale. Il n’est pas inintéressant de noter que ces compétences et cette maîtrise de soi sont également estimées essentielles à la noblesse chinoise, vietnamienne, ottomane, persane ou moghole…
Montréal, Québec, 24e jour du mois d’octobre de l’an de grâce MMXXVI
Au royaume des schtroumpfs, qui a le sang bleu ?
Notre belle province a sa propre aristocratie et, bien entendu, le reste du monde occidental peut en dire autant. Ce sont à peu près les mêmes catégories, animées par les mêmes passions, surtout celle de se distinguer du vulgum pecus, des blaireaux, des B.S., des pauvres, des mal léchés…
L’on pourrait croire que le point de vue « élitiste » consiste d’une certaine façon à se construire, à s’améliorer, à se bonifier pour ensuite prétendre guider les pauvres aveugles ignorants vers la félicité universelle. En pensant à l’ancienne noblesse, il n’apparaît pas irraisonnable que cette dernière affirmation s’applique à elle. On pourrait quasiment voir une similarité avec les arbres de progression dans les jeux vidéo de type RPG. Armes (lames, spécialisation flamberge) : niv. 10, Équitation : Niv 4, Musique (Harpe) : Niv 6, Jeux de stratégie (Échecs) : Niv 7, Maîtrise de soi (super cool) : niv. 8, et ainsi de suite…
Lorsque l’on se penche sur le cas de cheu nous, ça n’est pas tout à fait pareil. Notre noblesse est disséminée dans différentes sphères de notre société.
Le haut laquais
Le roi trône à Ottawa, toutefois, il a un laquais à Québec. C’est un super laquais, même pas imposé par Son Altesse Royale, puisqu’il est élu. Il devrait au moins avoir la dignité ducale. Certainement, il se sent appartenir à la Haute, mais nous verrons pour quelle raison ça n’est pas le cas.
Les élus. Simplement des laquais. Sans réel pouvoir, apparemment, ces individus marchent sur des œufs. Leur pouvoir est relatif et le bouton de leur siège éjectable est bien huilé. Ils n’inspirent pas le peuple et, pour la majorité d’entre eux, plient l’échine à volonté.
La haute noblesse ?
Les vedettes.
Guy A. Lepage n’allait pas à Québec pour plier le genou devant le laquais de service à l’Assemblée. C’est plutôt le contraire. Les différents Hauts Laquais crapahutaient jusqu’à Montréal pour exécuter des tours de souplesse dorsale, se livrant aux lions du cirque avec pour seule ambition de survivre et de n’être pas trop écorchés. Du temps de Louis XIV, il n’en allait pas ainsi. Les clowns ne faisaient pas le procès des rois. En fait, ce que je dis est faux, puisqu’il existait les bouffons. Je veux dire par là qu’un troubadour, si populaire qu’il fût, ne faisait pas venir à lui des rois pour les critiquer.
Donc, parmi les ducs, nous avons Lepage, Arsenault, Arcand (retraité), Lagacé, McQuade, Beaudoin… Au gré des humeurs de ces ducs, les laquais s’en retournent avec le peu de testicules qui leur reste… Vous croyez que c’est une exagération ? Eh bien, sachez que votre humble serviteur était, jadis, à l’emploi d’une ministre et qu’une minute et demie après avoir accepté une entrevue avec Sa Grâce, l’archiduc de l’Aube, Paul Arcand, premier du nom, elle est revenue sur sa décision. La laquette-ministre m’intime donc l’ordre de contacter le valet de sa Grâce pour lui faire connaître sa décision de ne pas faire l’entrevue. La raclure de bidet qui œuvrait comme recherchiste pour l’archiduc tenta de m’intimider et, par le fait même, la ministre, déclarant que Sa Grâce serait en furie à cause de ce désistement… qui n’était pourtant pas de dernière minute. Cela faisait, allez, entre 90 et 120 secondes qu’elle avait malheureusement dit « oui ». La rétractation lui valut d’être vilipendée, l’aube venue. Il est effrayant de prendre la mesure de ce que cela signifie. Au Québec, les laquais tremblent devant tout ce qui tient un micro ou une plume.
Ce qui nous mène à une autre classe de sacs à merde à qui l’on fait aujourd’hui autant confiance qu’à des sushis de station-service : les journalistes. Sans doute s’élèvent-ils à la dignité de comtes. Ceux-là, à l’abri derrière le torchon qui leur sert de bouclier, pontifient sans arrêt, dénoncent, calomnient beaucoup de choses et de gens, sans aucune imputabilité. À moins qu’ils ne s’adressent à une noblesse qui les dépasse en préséance. Là, ça pourrait chier dans la pelle. Mon langage trahit, malheureusement, mon dégoût et je fais acte de contrition et reviens à un langage plus digne et plus châtié, mais sûrement pas pour trop longtemps.
Les marquis ?
Nos vedettes. Oui, les intouchables, sauf lors de la Grande Inquisition Féminine de 2017 ainsi que celle de 2020. Il est difficile de parler pour tout ce groupe, car il recèle de vrais artistes. Les sculpteurs, les peintres et certains musiciens sont souvent des êtres solides, travailleurs, peu soucieux de plaire à tous, mais d’autres catégories sont des enclos où le fumier se trouve non sur le sol, mais dans les individus qu’ils contiennent. Les comédiens, particulièrement, sont des créatures qui atteignent des sommets de veulerie, de lâcheté et de narcissisme qui dépassent de loin la futilité de recycler quand on vit à Montréal. Et ce n’est pas peu dire. Encore une fois, je ne les mets pas dans le même panier, mais mon doux petit Jésus, est-ce parce que ce sont des gens sans réels talents ni compétences qui veulent compenser le vide qui les habite en épousant toutes les dernières causes humanitaires ou morales à la mode pour faire oublier que ce sont des clowns qui ne méritent pas leurs millions ?
Vers 2001, tournage d’une publicité pour Silhouette de Danone. Cindy Crawford : un jour de tournage. Salaire : 500 000 $ CA. Lorsque le réalisateur lui demande de paraître naturelle lorsqu’elle avale la substance blanchâtre et épaisse, mêlée à des fruits, elle le balaie d’un revers de la main en disant : « Trop de directions ». Crawford est comme un MacBook neuf : coûteux, beau design, aérodynamique, élégant, trois ports USB, mais rien sur le disque dur. Ma petite théorie à deux balles est que, lorsque l’on veut détourner l’attention de ses faiblesses et de ses fautes, on proclame de bonnes intentions ou on accuse les autres d’en avoir des mauvaises. Qui sont ces autres ? Nous verrons cela dans la seconde partie.
Puis, finalement, la petite noblesse ?
Nos pseudo-intellectuels, professeurs et fonctionnaires. Des vicomtes, des barons et des baronnets. Cette catégorie est plus nombreuse et également plus mystérieuse. Ils ont des idées stupides (les universitaires de 2e et de 3e cycles des sciences humaines), ils expliquent à tes enfants que tu as tort (les professeurs) et ils décident des choses fondamentales qui changent la vie pour le mieux comme l’obligation de porter un filet à barbe quand tu travailles derrière un comptoir (les fonctionnaires). Au primaire, dans une grande majorité d’écoles, on inspecte et accepte ou refuse le choix alimentaire des parents. Et, à l’occasion, on sermonne le paysan qui a mis un Snickers dans le lunch de son fils.
« T’es pas bin fin avec nos profs et nos fonctionnaires », pourrait-on être tenté de me dire. Encore une fois, il ne s’agit pas ici d’embrasser tout le monde par cette déclaration, mais de noter que ces groupes ont succombé à des idées nouvelles qui ne sont pas passées par le tordeur de la réalité. Rien dans l’univers théorique ne pulvérise les débilités, comme le « mansplaining » et le « racisme » issu de l’amour du lait. True story : « White Power Milk: Milk, Dietary Racism, and the “Alt-Right” » (Animal Studies Journal).
Il se trouve que ces nouvelles idées éloignent, encore une fois, la noblesse des mangeux de hot-dogs. Parce que le noble pratique l’écoute active et ne s’adonne pas au fait laitier. Hélas, le paysan, lui « mansplain » en tabarnak et mange, sans vergogne, son spaghetti meatballs, un héritage direct de l’Italie de Mussolini, avec un verre de lait, bien entendu.
La chevalerie
Les étudiants. Ceux-là mêmes qui ne sont pas certains qu’il y a bien vingt-six lettres dans l’alphabet et qui, pourtant, nous expliquent comment penser. Ceux-là mêmes qui, il y a moins de cinq ans, arrivaient à la joyeuse conclusion que leurs organes génitaux peuvent servir à autre chose qu’à pisser et qui, malgré cela, se prononcent, péremptoires et hégémoniques, sur le mariage, les femmes, les hommes, la reproduction, l’avortement, la société… La plus célèbre de toutes les chevalrices est sans doute Greta Thunberg, qui a su envoûter l’ensemble des schtroumpfs occidentaux avec leurs smoothies à saveur de bien-pensance et de salsepareille. Quel exploit épique et légendaire ! C’est avec une paisible certitude que j’affirme que les historiens du futur seront sciés devant l’inexplicable : Les adultes occidentaux bien-pensants ont succombé à la colère et à l’argumentation d’une fille de 15 ans. Lorsqu’ils auront eu le loisir de retrouver les traces de ce moment triomphal de notre histoire, après qu’ils auront fini de rire à s’en faire sauter la tête, ils rédigeront quelques papiers qui suggéreront qu’un virus de folie s’est emparé des Occidentaux à l’aube du XXIe siècle. Les acolytes, les fans de la Haute-Prêtresse, je vous fais cette prophétie : vous allez vous en prendre plein la gueule.
Vous souvient-il, bonnes gens, lorsque se leva le ban et l’arrière-ban, toute la chevalerie sous la bannière du carré rouge ? Ils terrassèrent le dragon. L’un des laquais de haut niveau, le ministre Raymond Bachand, avait cru bon de hausser les frais de scolarité pour l’université de 325 $ par année pendant cinq ans, soit une augmentation totale de 1 625 $, faisant ainsi grimper le prix du savoir universitaire de 75 %. La terre tremblait sous le bruit de leurs destriers et des casseroles sur lesquelles ils tambourinaient, armés de leurs cuillères de bois. Le haut laquais devait avoir de la corne sur la peau des genoux, parce que cette fois-ci également, il plia.
Toutes ces catégories, à l’exception des laquais du roi, ont un sens exagéré de la valeur de leurs fonctions respectives. Mais pourquoi toutes ces vomissures ? Cette détestation qui suinte de chacun des mots qui précèdent ? Eh bien, pour une raison particulière, fort triste, au demeurant : toute la noblesse méprise le peuple.
La noblesse québécoise, voire occidentale, ne possède presque aucune qualité de l’ancienne noblesse, mais partage le même mépris pour le paysan, pour Monsieur et Madame Tout-le-Monde, comme ils aiment à dire, affichant ainsi une élévation qui les éloignerait du sol fangeux pour les faire planer dans les hauteurs célestes.
Pour finir sur une note joyeuse, rappelons-nous de cette savoureuse anecdote impliquant François Ier et son bouffon, Triboulet, un nain bossu (qui aurait peut-être inspiré George R. R. Martin pour Tyrion Lannister). Pour faire une histoire courte, Triboulet pouvait dire à peu près n’importe quoi. Sauf une chose : se foutre de la reine ou des maîtresses du roi. Lors d’une soirée arrosée de moult collations rafraîchissantes, Triboulet dérapa et le roi lui dit :
François Ier :
Je t’avais mis en garde : ne jamais être aux dames malfaisant. Tu as transgressé l’ordre royal en dépassant toutes les limites par ton insolente vulgarité envers la favorite de ton roi qu’on ne peut accuser de champisseries. Je te condamne à mort, mais, comme tu m’as diverti durant bon nombre d’années, je te permets de choisir ta mort !
Triboulet :
Mon cousin, j’aimerais mourir de vieillesse.
(Éclat de rire du roi et de tous les invités.)
François Ier :
Je te gracie pour ce bon mot. Il te rendra célèbre pour la postérité.
François Perrin, Le Bouffon des rois (Plon, 2010).
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