Marie-France Bazzo a raison de refuser l’assimilation automatique du Parti québécois à l’extrême droite. Mais sa chronique remplace une étiquette abusive par un classement insuffisamment démontré : le PQ serait « assurément de centre droit ». Comme politologue et libéral classique, je conteste cette assurance. Situer un parti exige des critères explicites, appliqués également à ses adversaires. Le centre ne se décrète pas depuis une tribune.
Commençons par la France, présentée comme historiquement réservée devant le projet souverainiste. Le tableau mérite correction. Recevant René Lévesque en novembre 1977, Valéry Giscard d’Estaing affirmait le droit des Québécois à déterminer leur avenir et leur promettait compréhension, confiance et appui. La non-ingérence n’était donc pas synonyme de suspicion. Confondre diplomatie française et commentaires de journalistes brouille déjà les catégories. 1
Même problème lorsque Mme.Bazzo affirme que, pour les Européens, le nationalisme naîtrait à droite pour aboutir au nazisme. Quel continent singulièrement uniforme ! Le Scottish National Party, indépendantiste, se présente comme social-démocrate et de centre gauche. L’autodétermination n’est pas une particularité québécoise incompréhensible outre-Atlantique. Inversement, une cause nationale québécoise n’est pas automatiquement immunisée contre les dérives autoritaires. Il faut examiner ses principes et ses moyens. 2
La citation d’Edwy Plenel reproduite dans la chronique appelle également une lecture précise. Il y dénonce une droitisation et une xénophobie. On peut contester ces accusations. Cependant, Bazzo ajoute elle-même le rapprochement avec le nazisme. Cette escalade interprétative fragilise sa dénonciation des amalgames : une réplique rigoureuse réfute les propos établis, sans amplifier leur portée pour mieux les disqualifier.
L’axe gauche-droite, ensuite, n’apparaît pas avec l’élection de députés conservateurs. L’ADQ avait déjà remporté 41 sièges en 2007. Les désaccords sur l’État, la fiscalité et les services publics existaient évidemment auparavant. Une représentation parlementaire renouvelée peut rendre un clivage plus visible ; elle ne le crée pas. La question nationale a longtemps traversé ces divisions, sans les abolir. 3
Pour situer le PQ, distinguons au moins trois dimensions : économique, socioculturelle et constitutionnelle. L’indépendance ne commande aucun niveau précis d’imposition. Une politique migratoire restrictive ne détermine pas davantage la place du marché. On peut défendre la redistribution, vouloir réduire l’immigration et soutenir l’indépendance. Réduire cet ensemble à une position unique suppose une pondération que Bazzo ne fournit jamais.
Reconnaissons toutefois les éléments qui appuient son intuition. Le cadre financier péquiste promet l’équilibre dès 2028-2029, une réduction des dépenses bureaucratiques et une baisse d’impôts pour les PME. Ce sont des indices sérieux d’une inflexion économique vers la droite. Les ignorer serait aussi partisan que d’en faire la preuve définitive d’une conversion idéologique générale. 4
Car le PQ promet simultanément davantage de places en CPE, des logements sociaux et un financement stable du transport collectif. Ses engagements pour la Capitale-Nationale le confirment. Ces instruments restent compatibles avec une tradition sociale-démocrate. L’ensemble suggère un compromis entre discipline budgétaire et intervention publique. Se déplacer vers la droite ne signifie pas nécessairement avoir quitté le centre gauche sur toutes les dimensions. 5
L’argument électoral ne résout rien. Même en retenant les quelque 70 % invoqués pour le PQ, le PLQ et la CAQ, conclure à un plébiscite du centre suppose d’avoir déjà démontré leur positionnement. Le raisonnement est circulaire. Surtout, voter pour un parti ne signifie pas approuver chaque élément de son programme : leadership, alternance et question nationale peuvent déterminer le choix.
Quant au vieillissement et aux crises censés expliquer une société repliée sur ses acquis, ce sont des hypothèses, pas une démonstration. Il faudrait des enquêtes comparables dans le temps pour les départager. Préserver des services publics peut exprimer une préférence sociale-démocrate ; demander leur transformation peut traduire une aspiration libérale. Le statu quo n’a aucune couleur politique universelle.
Le traitement de QS et du PCQ révèle aussi une asymétrie. Le premier reçoit un brevet de cohérence ; le second traîne ses complotistes. Comparons plutôt programmes, responsables et comportements selon les mêmes critères. Le PCQ propose notamment de réduire les subventions aux entreprises : cette orientation mérite une discussion économique. Elle ne devient pas extrémiste parce qu’elle dérange le consensus interventionniste. 6
Réciproquement, la cohérence interne du programme solidaire ne garantit ni sa faisabilité ni ses résultats. Ses liens avec La France insoumise ne suffisent pas davantage à établir son extrémisme. Occuper une extrémité relative du paysage parlementaire et rejeter les principes démocratiques sont deux choses différentes. L’affirmation selon laquelle ces partis honniraient le centre demanderait, elle aussi, des preuves.
Bazzo défend ensuite le PQ en énumérant ses préoccupations sociales et environnementales. L’argument est insuffisant : la recherche montre que des droites radicales peuvent défendre certaines protections sociales, notamment en réservant leurs bénéfices au groupe national. Pour évaluer l’extrémisme, il faut aussi examiner le pluralisme, les droits des minorités et le rapport aux institutions. Un programme social ne délivre aucun certificat démocratique. 78
Sur l’immigration, son intuition est juste : réduire les seuils n’implique pas de mépriser les immigrants. Les sociaux-démocrates danois défendent eux-mêmes une politique restrictive. Cet exemple réfute l’équivalence entre restriction et extrême droite ; il ne démontre toutefois pas l’absence de controverses dans des dizaines de pays. La comparaison internationale exige davantage qu’une généralisation rassurante. 9
La capacité d’accueil doit être documentée : logements, infrastructures, francisation, besoins et contributions économiques. Invoquer des observateurs sérieux ne remplace pas leurs données. Le classement international du Québec exige également une période et des catégories comparables. Admissions permanentes, étudiants et demandes d’asile ne s’additionnent pas indistinctement. Enfin, accueillir beaucoup ne prouve pas l’absence de discriminations, comme en accueillir moins ne prouve pas le racisme.
PSPP doit expliquer ses seuils et garantir l’égalité des personnes ; ses accusateurs doivent étayer leurs accusations. Aucun militant ni aucun parti ne détient un monopole d’interprétation. Quant aux intérêts derrière la diabolisation, ils doivent être établis, jamais présumés.
Éviter la polarisation exige donc une méthode commune, pas une célébration du centre. La modération du ton ne garantit pas davantage la justesse des idées, ni la radicalité leur fausseté par principe. Madame Bazzo, refusons les caricatures jusqu’au bout : celles qui diabolisent le PQ comme celles qui dispensent le consensus québécois de justifier ses propres présupposés.
Références
Chronique commentée : Marie-France Bazzo, « Le PQ n’est pas de gauche… », La Presse, 12 octobre 2026.
- Élysée — Allocution de Valéry Giscard d’Estaing en l’honneur de René Lévesque, 3 novembre 1977.
- Scottish National Party — Présentation du parti.
- Élections Québec — Résultats du 26 mars 2007.
- Parti québécois — Présentation du cadre financier, 15 septembre 2026.
- Parti québécois — Engagements pour la Capitale-Nationale, 25 septembre 2026.
- Parti conservateur du Québec — Engagements sur les dépenses publiques, 13 août 2026.
- European Political Science Review — The varying logics for supporting populist right-wing welfare politics in West European welfare regimes.
- British Journal of Political Science — How Local Context Affects Populist Radical Right Support.
- Socialdemokratiet — Politique d’immigration.
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