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Monsieur Caron, les régions ne vous appartiennent pas

Lettre ouverte à Martin Caron, président de l’UPA
Samuel Rasmussen — PiluleRouge.ca

Monsieur Caron,

À vous entendre, ouvrir le commerce entre les provinces menacerait la vitalité de nos régions. Voilà donc une frontière administrative promue au rang de condition de survie de la ruralité. Les consommateurs apprécieront : leur liberté d’acheter doit encore attendre que les lobbys aient terminé d’en calculer les inconvénients pour leurs membres.

Commençons par ce qu’Éric Duhaime propose réellement. Il veut retirer toutes les exceptions québécoises à l’Accord de libre-échange canadien et abattre les obstacles au commerce interprovincial. Son cadre financier prévoit 6,827 milliards de dollars de revenus additionnels sur cinq exercices grâce à cette ouverture. Ce sont des projections, évidemment, pas de l’argent déjà encaissé. Devant les agriculteurs, il précise que les assouplissements se négocient : « On n’arrivera pas demain avec un bulldozer. » La Presse rapporte ces engagements.

Cette position ne constitue pas, en elle-même, un plan détaillé d’abolition de la gestion de l’offre. Moi, je suis personnellement favorable à cette abolition, avec une transition prévisible. Je l’ai déjà défendu sur Pilule Rouge. Je tiens simplement à distinguer ma position de l’engagement présenté par le PCQ.

Votre objection précise mérite une réponse sérieuse. Vous expliquez que la mise en marché collective mutualise les frais de transport, permettant aux fermes éloignées des usines de rester actives. Vous craignez qu’une ouverture provoque leur concentration près des transformateurs. Le risque d’ajustement existe. Mais constater qu’un mécanisme redistribue des coûts ne démontre ni son efficacité globale ni la nécessité de le rendre obligatoire.

Mutualiser le transport peut être utile. Des producteurs peuvent le faire par contrat, en coopérative ou par une organisation volontaire. La question est de savoir pourquoi ceux qui souhaitent vendre autrement devraient en être empêchés. Si votre modèle offre les meilleurs avantages, laissez-le convaincre. S’il doit retenir ses participants par la contrainte, sa supériorité reste à démontrer.

Vous avancez aussi que le Québec transforme 70 % de sa production, contre 40 % ailleurs au Canada. Même en prenant ces chiffres tels quels, ils ne prouvent pas que les exemptions commerciales expliquent l’écart. La composition des productions, les infrastructures et la proximité des marchés comptent aussi. Un pourcentage ne devient pas une démonstration causale parce qu’un président de syndicat le récite.

Il faut également distinguer mise en marché collective et gestion de l’offre. Le porc, au cœur de l’interpellation adressée à Duhaime, relève de la première sans appartenir aux productions contingentées comme le lait, les œufs et la volaille. Tout regrouper sous la défense de notre modèle agroalimentaire facilite le discours; cela brouille le débat.

Sur la gestion de l’offre, justement, le consommateur mérite enfin une chaise à votre table. Les travaux de Vincent Geloso et d’Alexandre Moreau publiés par l’IEDM en 2016 documentaient son fardeau disproportionné pour les ménages pauvres. Les avantages sont concentrés chez les producteurs protégés; la facture se disperse dans les paniers d’épicerie. Cette dispersion rend le coût politiquement discret, pas économiquement inexistant.

Sylvain Charlebois, qui préconise une réforme plutôt que mon option abolitionniste, souligne lui aussi que le statu quo n’empêche pas la disparition des fermes et réclame davantage de souplesse entre provinces. La concentration agricole existe déjà sous le système que vous présentez comme son rempart. Cela ne prouve pas que toute libéralisation serait indolore; cela interdit de vendre l’immobilisme comme une assurance contre le déclin.

Les régions comprennent aussi des familles qui mangent, des entrepreneurs qui transforment et une relève qui voudrait produire sans acheter un coûteux droit d’entrée. Pourquoi leur avenir devrait-il être subordonné à la valeur des privilèges existants? L’investissement dans des quotas justifie une transition sérieuse. Il ne crée pas un droit perpétuel sur le portefeuille des autres.

Je défends le droit des agriculteurs de s’associer, de négocier et de bâtir des entreprises prospères. Je défends également leur droit de sortir d’un arrangement collectif, ainsi que celui des consommateurs de choisir leurs fournisseurs. La liberté économique ne devrait pas s’arrêter à la clôture d’une ferme.

Monsieur Caron, vous représentez des intérêts légitimes. Vous ne représentez pas, à vous seul, l’intérêt général. Les régions ne sont pas une propriété syndicale, et leur vitalité ne se mesure pas au nombre d’exceptions commerciales que votre organisation réussit à préserver. Défendez vos membres. Mais cessez de présenter leur protection contre la concurrence comme un devoir patriotique imposé à tous les autres.

Je vous prie, Monsieur Caron, de recevoir l’expression de ma considération respectueuse.

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Samuel Rasmussen

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Samuel Rasmussen
Samuel Rasmussen
Samuel Rasmussen, alias Le Blond Modéré, est membre des Trois Afueras et collaborateur du podcast Ian & Frank. Titulaire d'une formation en relations internationales à l'Université de Sherbrooke, il s'intéresse particulièrement à la géopolitique, aux zones d'influence et aux différentes formes de pouvoir.

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