Les gouvernements aiment présenter les chiffres de création d’emplois comme une preuve de leur réussite économique. Pourtant, derrière les statistiques globales se cache une réalité beaucoup moins reluisante : le secteur privé canadien perd du terrain par rapport à son voisin américain. Une étude récente du Fraser Institute met en évidence un écart considérable entre les deux économies. Un constat qui devrait inciter nos dirigeants à revoir leurs priorités.
Un écart préoccupant entre le Canada et les États-Unis
Dans leur étude Comparing Private Sector Job Creation in Canadian Provinces and US States, 2019–2024, publiée en novembre 2026, Ben Eisen et Nathaniel Li proposent une comparaison particulièrement révélatrice de l’évolution de l’emploi privé au Canada et aux États-Unis.
Plutôt que de s’en tenir au nombre total d’emplois, les auteurs mesurent le nombre d’emplois privés par tranche de 1 000 personnes en âge de travailler. Cette méthode permet de tenir compte de la croissance démographique et d’évaluer si le secteur privé génère suffisamment d’emplois pour suivre l’évolution de la population.
Les résultats sont préoccupants. Entre 2019 et 2024, le Canada a enregistré un recul d’environ 15 emplois privés par tranche de 1 000 personnes en âge de travailler. Pendant ce temps, les États-Unis ont connu une hausse de 5,4 emplois.
Si le Canada avait simplement affiché la même performance que son voisin américain, il aurait compté environ 554 000 emplois privés supplémentaires en 2024. Même en maintenant son propre taux d’emploi privé de 2019, le pays aurait enregistré quelque 407 000 emplois de plus.
Ces chiffres remettent en perspective les discours triomphalistes sur la création d’emplois. Une hausse de l’emploi total ne signifie pas nécessairement que l’économie privée se porte bien. Il faut examiner la composition de cette croissance et, surtout, déterminer si les entreprises génèrent suffisamment d’emplois pour soutenir l’activité économique et absorber l’augmentation de la population en âge de travailler.
Une croissance de l’emploi largement portée par le secteur public
L’un des constats les plus frappants de l’étude concerne justement l’évolution de l’emploi public.
Au Canada, celui-ci a progressé beaucoup plus rapidement que l’emploi privé. Parmi les douze administrations affichant les plus grands écarts entre la croissance de l’emploi gouvernemental et celle de l’emploi privé, sept sont des provinces canadiennes. En Colombie-Britannique, cet écart atteint 26,7 points de pourcentage.
La comparaison avec les États-Unis est tout aussi révélatrice. Près de la moitié des États américains ont connu une croissance de l’emploi privé supérieure à celle de l’emploi public. Au Canada, seule l’Alberta présente cette caractéristique.
Il ne s’agit pas de prétendre que les emplois publics sont inutiles, mais de constater qu’une économie dont la croissance de l’emploi repose de plus en plus sur l’expansion de l’appareil gouvernemental soulève des questions légitimes quant à sa capacité à générer de la richesse dans le secteur productif.
Le Québec et les provinces canadiennes à la traîne
Le problème est également généralisé à l’échelle provinciale. Neuf provinces sur dix n’ont pas créé suffisamment d’emplois privés pour suivre la croissance de leur population en âge de travailler. Terre-Neuve-et-Labrador constitue la seule exception.
Le Québec n’échappe pas à cette tendance.
Dans la comparaison des États et des provinces de la région des Grands Lacs, son taux d’emploi privé a diminué de 5,5 emplois par tranche de 1 000 personnes en âge de travailler entre 2019 et 2024. Il fait mieux que l’Ontario, dont le recul atteint 17,8 emplois, mais demeure derrière plusieurs États américains, notamment le Michigan, le Wisconsin, l’Illinois et l’État de New York.
L’Ontario présente d’ailleurs l’un des résultats les plus inquiétants de l’ensemble de l’étude. La Colombie-Britannique fait encore moins bonne figure, avec un recul de 35,7 emplois privés par tranche de 1 000 personnes.
Quant à l’Alberta, souvent présentée comme un modèle économique au Canada, elle affiche une baisse de 8,8 emplois. Malgré une augmentation de l’emploi privé en nombre absolu, cette croissance n’a pas suivi celle de sa population en âge de travailler.
Il importe toutefois de préciser que ces reculs ne signifient pas nécessairement que les provinces ont perdu des emplois en nombre absolu. Ils indiquent plutôt que la croissance de l’emploi privé n’a pas suivi le rythme de l’augmentation de la population en âge de travailler.
L’étude est descriptive et ne prétend pas établir, à elle seule, les causes de ces écarts. Elle révèle néanmoins une tendance suffisamment importante pour justifier un examen sérieux des politiques économiques canadiennes.
Les subventions ne garantissent pas la prospérité
Cette réflexion devrait notamment porter sur l’efficacité des interventions gouvernementales.
Une étude américaine de Zachary Kobban et Daniel Kolliner, publiée en 2026 dans la revue scientifique Contemporary Economic Policy, montre que d’importantes subventions aux entreprises peuvent augmenter l’emploi sur les sites où les projets sont implantés, sans nécessairement améliorer dans la même proportion l’emploi des résidents locaux.
La distinction est importante : les emplois annoncés et les retombées réellement obtenues par les citoyens ne sont pas toujours la même chose.
Les gouvernements doivent se réveiller.
Ce n’est pas en multipliant les subventions, les programmes et les annonces d’investissements que l’on bâtit automatiquement une économie prospère. Si cette approche suffisait, les résultats seraient déjà au rendez-vous.
La priorité devrait être de créer un environnement dans lequel les entreprises peuvent investir, innover, embaucher et accroître leur productivité.
Favoriser la création de richesse plutôt que l’expansion de l’État
Le Canada n’a pas besoin de gouvernements qui cherchent constamment à se substituer au secteur privé. Il a besoin de conditions économiques qui permettent à celui-ci de prendre de l’expansion : une fiscalité concurrentielle, un cadre réglementaire prévisible, une véritable concurrence et un marché intérieur moins fragmenté.
Le constat du Fraser Institute est difficile à ignorer. Pendant que les États-Unis améliorent leur capacité à générer des emplois privés, le Canada peine à suivre le rythme.
La question n’est donc pas de savoir combien de programmes nos gouvernements peuvent financer, mais pourquoi notre économie privée ne parvient pas à créer suffisamment d’emplois pour soutenir sa propre croissance.
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