Les démocrates ont remporté la Chambre des représentants et le Sénat en ce début novembre. Pour le Canada, ce scrutin ouvre une possibilité de freiner la guerre commerciale. Pour Mark Carney, il crée un paradoxe. Un recul des tarifs serait une victoire pour son gouvernement. Une détente durable pourrait toutefois lui enlever l’avantage de mener le débat politique sur le terrain qui lui a le mieux servi depuis son arrivée, celui de la défense du Canada face à Donald Trump.
Le ralliement autour du drapeau a encore du poids
Au printemps 2025, les menaces d’annexion et les tarifs de douane ont changé la question que se posaient les électeurs. Qui pouvait le mieux tenir tête à Trump ? Dans un sondage Léger réalisé après le scrutin, 29 % des répondants ont cité les tarifs américains comme principal facteur de leur vote, devant l’inflation à 11 %. Une étude postélectorale a également constaté que les électeurs qui percevaient Trump comme une menace étaient davantage portés à voter libéral. C’est l’effet de ralliement autour du drapeau.
Ce ressort jouait encore après la rupture des négociations en août 2026. L’Institut Angus Reid a mesuré une hausse de 11 points de l’approbation de Carney, à 62 %, après le retrait du gouvernement des négociations devant de nouvelles exigences américaines. Le sondage Nanos publié le 3 novembre donne toutefois une raison de se garder des prédictions faciles. Les relations avec les États-Unis restent l’enjeu le plus cité, mais leur poids a reculé de 23,2 % à 18,4 % en quatre semaines. Les libéraux devancent toujours les conservateurs, 45,4 % contre 28,9 %. Carney peut donc perdre la maîtrise du sujet dominant sans perdre aussitôt l’appui des électeurs.
Le Congrès peut faire monter le coût politique des tarifs
Les nouvelles majorités entreront en fonction le 3 janvier 2027. Elles pourront convoquer les responsables du commerce, entendre les entreprises américaines qui acquittent les droits à la frontière et obliger les républicains à se prononcer publiquement sur des projets de loi. En février, six élus républicains avaient déjà rejoint les démocrates à la Chambre pour voter contre les tarifs visant le Canada. Une réforme durable des pouvoirs délégués à la présidence sera plus difficile. Si Trump oppose son veto, il faudra les deux tiers des voix dans chaque chambre, un seuil que les démocrates ne peuvent atteindre seuls.
On a déjà vu à quelle vitesse Trump peut changer de fondement juridique. En février, la Cour suprême a jugé que la loi sur les pouvoirs économiques d’urgence ne l’autorisait pas à imposer des tarifs. Son administration a ensuite invoqué d’autres lois, dont l’article 338 d’une loi de 1930 pour frapper certains produits canadiens de droits de 50 %. D’autres droits sectoriels, notamment sur l’acier et l’automobile, relèvent de l’article 232. Une réforme qui ferme une seule de ces portes laisse à la Maison-Blanche des moyens de pression. Le projet des sénateurs Maria Cantwell, démocrate, et Chuck Grassley, républicain, ferait expirer les nouveaux droits visés au bout de 60 jours à moins que le Congrès les approuve.
Les démocrates devront aussi choisir entre défendre les consommateurs et protéger certaines industries dans leurs propres circonscriptions. Un tarif sur l’acier peut aider une aciérie américaine et pénaliser un fabricant américain qui utilise cet acier. C’est auprès de ces fabricants et des élus qui les représentent qu’Ottawa peut trouver des alliés dans les deux partis. Le Québec aussi compte ouvrir ses propres canaux. Hier, Paul St-Pierre Plamondon a annoncé qu’il préparait une offensive diplomatique aux États-Unis.
Le vrai test pour Carney viendra avec la détente
Hier, Dominic LeBlanc a confirmé qu’Ottawa poursuivrait ses démarches auprès de Howard Lutnick et de Jamieson Greer. Les pourparlers sur l’acier et l’automobile avaient repris avant le scrutin. Le premier gain tangible pourrait donc venir d’une décision de la Maison-Blanche, avant même l’entrée en fonction du Congrès.
Même un accord sur ces secteurs laisserait à régler la reconduction de l’ACEUM. Washington a refusé de prolonger l’accord en juillet. Celui-ci demeure en vigueur, mais fera l’objet d’examens annuels en l’absence d’une reconduction. Une usine se finance sur des années. Un rabais douanier révocable a donc moins de valeur qu’un accès prévisible au marché qui, en septembre, absorbait encore environ 70 % des exportations canadiennes de marchandises.
Ottawa a répliqué en septembre avec des contre-tarifs sur 27,6 milliards de dollars d’importations américaines. Ces mesures peuvent inciter les exportateurs américains à faire pression sur Washington, mais elles renchérissent aussi les produits visés pour les acheteurs canadiens. Un accord qui retire les barrières des deux côtés apporterait un bénéfice plus large qu’une série d’exemptions arrachées secteur par secteur.
Si Trump maintient la pression, Carney pourra encore rallier une partie du pays autour d’une riposte. S’il obtient un bon accord, il pourra en revendiquer le mérite. C’est ensuite que son avantage pourrait s’éroder. À commencer par le budget déposé aujourd’hui, les libéraux seront jugés sur leur capacité à rendre l’investissement plus attrayant, à accélérer les autorisations fédérales et à réduire les obstacles au commerce entre les provinces. L’opposition, elle, devra montrer ce qu’elle ferait de mieux sur chacun de ces fronts.
Les démocrates ont intérêt à limiter les tarifs pour leurs propres électeurs. S’ils y parviennent, Carney aura davantage de marge pour négocier à Washington. Il aura aussi moins de facilité à expliquer à Ottawa pourquoi tout dépend de Washington.
Sources
Finances Canada — L’annonce du dépôt du budget fédéral le 5 novembre 2026
Associated Press — La victoire démocrate à la Chambre et au Sénat
Léger — Les enjeux qui ont pesé sur le vote fédéral de 2025
Electoral Studies — L’effet Trump sur les élections fédérales canadiennes de 2025
Institut Angus Reid — L’opinion canadienne après la rupture des négociations commerciales
Nanos — Intentions de vote et préoccupations des Canadiens, 3 novembre 2026
Reuters — Le vote de la Chambre contre les droits sur les produits canadiens, 11 février 2026
Cour suprême des États-Unis — Learning Resources, Inc. v. Trump, 20 février 2026
Sénat des États-Unis — Le projet de loi Cantwell–Grassley sur les pouvoirs tarifaires
Global News — Les réactions canadiennes au scrutin de mi-mandat, dont celle de Québec
Reuters — La réaction d’Ottawa et la poursuite des pourparlers, 4 novembre 2026
Reuters — Les négociations sur l’acier et l’automobile, 26 octobre 2026
Affaires mondiales Canada — ACEUM, chapitre 34 sur l’examen et la reconduction
Représentant américain au Commerce — Déclaration sur l’examen conjoint de l’ACEUM
Statistique Canada — Commerce international de marchandises, septembre 2026
Gouvernement du Canada — Les contre-mesures tarifaires canadiennes
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