Si le Québec veut remplacer l’essence dans ses voitures et le gaz naturel dans ses usines, d’où viendra l’électricité?
Selon Hydro-Québec, la demande annuelle pourrait augmenter d’environ 60 térawattheures (TWh) entre 2022 et 2035, avant même de tenir compte des efforts supplémentaires d’efficacité énergétique. Pour comprendre l’ampleur de cette augmentation, rappelons qu’en 2025, l’ensemble des producteurs québécois ont produit 195,1 TWh d’électricité, toutes sources confondues.⁵
À l’horizon 2050, la société d’État estime que les besoins additionnels pourraient atteindre de 150 à 200 TWh par année pour mener à bien cette transition.¹ Vous avez bien lu : il faudrait, grosso modo, doubler la production annuelle actuelle d’électricité du Québec d’ici 2050!
Pour répondre à cette demande, Hydro-Québec compte sur ses barrages, sur de nouveaux parcs éoliens et sur notre capacité à tirer davantage d’utilité de chaque kilowattheure. Ce dernier point pèse lourd dans l’équation et laisse plusieurs observateurs perplexes.
Hydro-Québec vise 21 TWh d’économies annuelles d’ici 2035, soit l’équivalent de plus du tiers de la hausse anticipée.² Or, si nous n’atteignons que la moitié de cette cible, il restera près de 50 TWh supplémentaires à fournir chaque année. Comment allons-nous les produire?
L’éolien présente un avantage bien québécois : lorsque le vent souffle, Hydro-Québec peut conserver l’eau derrière ses barrages et la turbiner plus tard.³ Mais à mesure que les parcs éoliens se multiplient, il faut aussi décider quels paysages nous acceptons de transformer et combien de lignes de transport nous sommes prêts à construire.
Le moment est venu d’examiner la place que quelques réacteurs nucléaires pourraient occuper aux côtés de nos barrages et de nos éoliennes. Nos voisins de la Nouvelle-Angleterre ont déjà ouvert ce débat lors de leur récent sommet régional sur la politique nucléaire.⁴ Nous aurions intérêt à y prendre part.
Peut-on compter sur les économies d’énergie?
En 2025, Hydro-Québec a réalisé presque deux fois plus d’économies d’électricité qu’elle ne l’avait prévu : 1,8 TWh, alors qu’elle en attendait un peu moins de 1 TWh. La modernisation des équipements des entreprises a permis, à elle seule, d’économiser environ 1,1 TWh, soit davantage que ce qu’Hydro-Québec attendait de l’ensemble de ses programmes.⁶
Ce résultat donne un peu plus de crédibilité au pari de l’efficacité énergétique.
Pour atteindre sa cible de 2035, Hydro-Québec doit ajouter chaque année, en moyenne, 1,6 TWh d’économies récurrentes. Entre 2018 et 2023, elle en ajoutait environ 0,7 TWh par an.²
En 2025, elle a donc dépassé à la fois ses propres prévisions pour l’année et le rythme moyen exigé par son plan. Reste à savoir si elle pourra soutenir cet effort pendant dix ans, une fois les gains les plus faciles réalisés.
Supposons que nous n’atteignions que la moitié de la cible. Ce serait déjà 10,5 TWh économisés chaque année. Sur les 60 TWh de demande supplémentaire annoncés, il en resterait tout de même près de 50 à fournir.
À cette échelle, le choix des moyens de production se verra dans nos paysages, potentiellement dévastés par la multiplication des éoliennes, et se fera sentir sur nos factures, qui risquent d’être salées.
Quelle part voulons-nous confier au vent? Et quelle place sommes-nous prêts à faire au nucléaire?
Quelle place pour le nucléaire?
Pour fournir les 50 TWh qui resteraient à trouver dans notre scénario, il faudrait environ 2 000 grandes éoliennes si nous misions entièrement sur le vent.
Ce calcul repose sur des machines de 7 MW, comme celles du projet Des Neiges, sur la Côte-de-Beaupré, et sur une production annuelle équivalant à 40 % de leur pleine puissance.⁷
À mesure qu’on éloigne les parcs éoliens des villages pour préserver les paysages, il faut ouvrir des chemins et acheminer l’électricité jusqu’aux centres de consommation.
Traitez-moi de pessimiste si vous voulez, mais je crois que tapisser le territoire de milliers d’éoliennes et de leurs lignes de transport va inévitablement compromettre l’acceptabilité sociale de ces projets.
Imaginons maintenant que l’éolien fournisse la moitié de cette énergie et le nucléaire, l’autre moitié.
Il faudrait alors environ 1 000 éoliennes et un peu plus de 3 000 MW de puissance nucléaire, soit l’équivalent d’environ trois grands réacteurs.
Cette comparaison porte sur la production annuelle. Les deux sources d’énergie rendent toutefois des services différents.
Lorsque le vent souffle, Hydro-Québec peut conserver l’eau dans ses réservoirs. Lorsque les apports d’eau sont faibles, un réacteur nucléaire en service continue de produire de l’électricité.
L’intérêt du nucléaire tient autant à cette diversification énergétique qu’au millier d’éoliennes de moins à implanter sur notre territoire.
Mais à quel prix?
Hydro-Québec retient un coût de référence de 11,8 ¢/kWh pour l’éolien, transport et équilibrage compris.⁸ À partir de quel prix le nucléaire deviendrait-il intéressant?
Prenons, à titre d’hypothèse, un coût optimiste de 15 ¢/kWh livré au réseau.
Sur les quelque 25 TWh que nous proposons de confier au nucléaire, l’écart représenterait environ 800 millions de dollars par année.
Ce chiffre dépend surtout du coût de construction des installations et de leur financement.
Avant de juger cette prime trop élevée ou non, il faudrait obtenir des offres adaptées à la réalité québécoise.
C’est précisément une raison d’étudier dès maintenant une intégration progressive du nucléaire, alors que nous avons encore le temps de choisir.
Mais le temps presse.
Ouvrir le débat au Québec
Claudine Bouchard, présidente-directrice générale d’Hydro-Québec, aura besoin d’un mandat politique clair pour explorer sérieusement l’option nucléaire.⁹
Or, si les Québécois favorables à la réouverture du débat gardent le silence, pourquoi le gouvernement prendrait-il l’initiative?
Il nous appartient de dire publiquement que nous sommes prêts à examiner cette option.
Nous pourrions demander au gouvernement de confier à Hydro-Québec un mandat précis : publier une comparaison des différentes filières nucléaires envisageables, notamment le CANDU canadien et l’AP1000 de Westinghouse.
Plusieurs questions méritent alors d’être posées.
Combien coûterait l’électricité produite par chacun de ces modèles? Qui assumerait les dépassements de coûts? Quelles pièces et quelles compétences faudrait-il pouvoir trouver de notre côté de la frontière en cas de rupture commerciale?
Le CANDU mérite une attention particulière à cet égard. Le Canada extrait l’uranium, le transforme et fabrique son propre combustible nucléaire, sans devoir le faire enrichir à l’étranger.¹⁰
Un hiver de part et d’autre de la frontière
En janvier 2026, huit jours après la mise en service d’une nouvelle ligne destinée à acheminer l’hydroélectricité québécoise vers la Nouvelle-Angleterre, un coup de froid a changé la direction des échanges.
Hydro-Québec a réduit ses exportations afin de répondre à sa demande intérieure.
Du 24 janvier, en après-midi, au soir du 25 janvier, la Nouvelle-Angleterre a livré au Canada davantage d’électricité qu’elle n’en a reçu.¹¹
Ce qui s’est produit pendant un peu plus d’une journée donne une idée de ce qu’une coopération durable pourrait apporter.
Lorsque nos voisins disposent d’un surplus, le Québec peut leur acheter de l’électricité et conserver l’eau dans ses réservoirs. Lorsque leurs besoins augmentent, Hydro-Québec peut turbiner cette eau et leur vendre du courant.
Des échanges dans les deux sens permettent ainsi de tirer davantage parti des installations existantes et d’éviter que chaque région construise, de son côté, toutes les infrastructures nécessaires pour répondre à ses pointes de consommation.
Des chercheurs du Massachusetts Institute of Technology (MIT) ont chiffré ce bénéfice.
Dans leur modélisation du réseau électrique de 2050, le renforcement des interconnexions et la facilitation des échanges bidirectionnels permettraient de réduire les coûts du système de près de 1,2 milliard de dollars par année, soit environ 4 %.
Le gain se répartirait à l’échelle du Nord-Est étudié, qui comprend le Québec, l’Ontario, les provinces atlantiques, l’État de New York et la Nouvelle-Angleterre. Il proviendrait principalement d’investissements évités.¹²
Le Québec et les six États de la Nouvelle-Angleterre pourraient commencer par étudier ensemble leurs besoins énergétiques hivernaux, puis demander aux fournisseurs nucléaires dans quelle mesure une commande groupée pourrait modifier les prix et les calendriers de livraison.
Les citoyens auraient alors devant eux une proposition concrète et pourraient se prononcer démocratiquement, en toute connaissance de cause.
Références
- Hydro-Québec, La croissance de la demande d’électricité demeure robuste.
- Institut du Québec, Efficacité énergétique : incontournable pour décarboner le Québec.
- Hydro-Québec, Énergie éolienne.
- National Governors Association, New England Regional Nuclear Policy Summit, 30 septembre 2026.
- Statistique Canada, Énergie électrique, production, services d’électricité et industrie, approvisionnement et écoulement annuel, tableau 25-10-0021-01, Québec, 2025, données provisoires.
- Hydro-Québec, Reddition de comptes sur les activités de distribution en 2025, 20 avril 2026.
- Boralex, Projet éolien Des Neiges – Secteur sud.
- Hydro-Québec, Réponses à la demande de renseignements de l’AQCIE et du CIFQ, dossier R-4270-2024, p. 12 à 14.
- Hydro-Québec, Équipe de direction.
- Ressources naturelles Canada, L’uranium au Canada.
- U.S. Energy Information Administration, New transmission line connecting Hydro-Quebec to ISO-NE begins commercial operations, 30 janvier 2026.
- Wang et coll., MIT Center for Energy and Environmental Policy Research, Cross-Border Electricity Trade and the Future of the Grid in Northeastern North America, septembre 2026.
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