L’impérialisme humanitaire au secours d’Haïti
Il fallait peut-être qu’il s’appelle Prince. Plus de cinq siècles après que Machiavel eut rédigé Le Prince, un autre Prince s’avance aujourd’hui dans un monde où les États, à bout de souffle, reculent, où les guerres se privatisent et où des territoires entiers échappent à ceux qui prétendent les gouverner. Erik Prince appartient à une catégorie d’hommes que notre époque croyait avoir reléguée aux livres d’histoire : l’entrepreneur de guerre.
L’Italie de la Renaissance avait porté cette figure à son apogée avec les condottieri. Dans une péninsule morcelée entre républiques, duchés, royaumes et États pontificaux, les gouvernements engageaient des capitaines professionnels capables de recruter et de commander leurs propres forces. Bref, des mercenaires. Les meilleurs n’étaient pourtant pas de simples brutes à louer. Federico da Montefeltro, duc d’Urbino, en offre l’archétype : mercenaire recherché, diplomate habile, lecteur de Cicéron, protecteur des arts et propriétaire d’une bibliothèque remarquable. S’il avait participé à Occupation Double, on aurait dit de lui qu’il était un « chef militaire intellectuel ayant concilié la vie active et l’art de la contemplation ». C’est cette combinaison qui paraît aujourd’hui si exotique : culture, ruse, goût du risque et capacité d’employer la force sans faire semblant qu’elle a disparu du monde.
Machiavel se méfiait des mercenaires et leur préférait les armées de citoyens. Mais il reconnaissait que leurs services étaient parfois essentiels. Sa pensée mettait l’accent sur la virtù — non pas la vertu morale au sens moderne, mais la capacité d’agir efficacement dans un monde instable. Le XXIe siècle aurait peut-être davantage besoin de ce type d’hommes qu’il ne veut l’admettre. Heureusement pour ce siècle qui se targue de ne détourner le regard d’aucune vulgarité, mais qui ne soutient pas deux secondes la vue de certaines vérités, les hommes qui répondent « oui » à l’appel des armes privées sont des citoyens de démocraties libérales, élevés en leur sein et nourris de leur doctrine des droits de l’homme. Ils n’arrivent pas du dehors pour abolir notre civilisation : ils en sont les enfants, même lorsqu’ils exercent l’un de ses métiers les moins avouables.
De la mer Rouge au Sahel, de l’Ukraine aux Caraïbes, il existe tout un espace où prospèrent conseillers, contractuels, sociétés militaires privées et entrepreneurs de sécurité. C’est précisément dans cet espace qu’Erik Prince a bâti sa carrière.
Le retour des armées privées
Ancien Navy SEAL, Prince fonde Blackwater à la fin des années 1990 comme centre privé d’entraînement militaire et policier. Après le 11 septembre 2001 et l’invasion de l’Irak, Washington lui confie notamment la protection de diplomates et de hauts responsables américains. Blackwater devient alors le symbole des sociétés militaires privées. Une armée permanente doit recruter, entraîner, loger et soigner ses soldats, puis souvent financer longtemps leurs retraites; une société privée permet d’acheter une capacité précise pendant une période déterminée. Ce n’est pas nécessairement moins cher à la journée, mais, pour certaines fonctions, le coût à long terme peut être inférieur. À l’apogée de la guerre d’Irak, environ 190 000 contractants travaillaient dans le cadre de contrats financés par Washington, soit environ un pour chaque militaire américain.
Les résultats peuvent être spectaculaires. Dans les années 1990, la société sud-africaine Executive Outcomes fut engagée en Angola, puis en Sierra Leone, où quelques centaines de professionnels repoussèrent le Revolutionary United Front et permirent au gouvernement de reprendre l’initiative. Les Russes, toujours excessifs, poussèrent cette logique beaucoup plus loin avec Wagner, multiplicateur de force relativement peu coûteux offrant au Kremlin influence, flexibilité et possibilité de nier toute implication directe. Mais Wagner développa ses propres réseaux financiers, ses intérêts miniers et une armée aguerrie dont le chef, Evgueni Prigojine, acquit un pouvoir considérable. En juin 2023, il retourna ses hommes contre le ministère russe de la Défense, s’empara de Rostov-sur-le-Don et lança une colonne vers Moscou avant d’interrompre sa mutinerie. Le Kremlin redécouvrit la vieille faiblesse du mercenariat : une force assez puissante pour protéger le souverain peut devenir assez puissante pour le menacer.
Les condottieri exigent donc un contrat clair, une chaîne de commandement incontestable et un État capable de demeurer leur maître. Ce dernier point rend l’expérience haïtienne particulièrement audacieuse. Mais encore faut-il comprendre pourquoi Haïti en est arrivé à confier une partie de ses fonctions régaliennes à des hommes privés.
Haïti, un pays africain en Amérique
Une partie de notre difficulté à comprendre Haïti vient de la carte. En 2024, son PIB par habitant était d’environ 2 140 dollars américains, contre plus de 10 800 dollars en République dominicaine, qui partage pourtant la même île. Transportons toutefois Haïti de l’autre côté de l’Atlantique. Son revenu par habitant le placerait dans le voisinage du Kenya, légèrement sous le Ghana, mais au-dessus du Sénégal, de la Tanzanie, du Rwanda ou du Bénin. La moyenne de l’Afrique subsaharienne, hors pays à revenu élevé, était d’environ 1 540 dollars. Haïti serait donc un pays pauvre, mais pas vraiment exceptionnel. Cela pose un petit problème à l’explication économique habituelle du désastre haïtien. Le Kenya fonctionne, la Tanzanie fonctionne, le Ghana fonctionne. Aucun de ces pays n’est la Suisse, mais l’État y conserve généralement le contrôle des routes et des grandes villes. Le problème d’Haïti, c’est l’anarchie.
En 2023, le taux d’homicides intentionnels en Haïti atteignait environ 41 morts pour 100 000 habitants, contre environ 12 pour l’ensemble de l’Afrique subsaharienne. Depuis, la situation s’est aggravée. L’ONU a recensé 5 626 morts liés aux gangs, aux groupes d’autodéfense et aux opérations policières en 2024, ainsi que près de 1 500 enlèvements. En 2025, elle estimait que les organisations criminelles contrôlaient environ 90 % de Port-au-Prince. Avant le développement, la redistribution et les grandes théories constitutionnelles, quelqu’un doit être capable de tenir la rue et d’y mater la violence.
L’enfer est pavé de bonnes intentions
Les ONG et les institutions internationales regorgent de bonnes intentions. Malheureusement, les bonnes intentions ne remplacent ni la compétence ni la responsabilité. L’exemple le plus obscène demeure celui du choléra. En octobre 2010, quelques mois après le tremblement de terre, une maladie jusque-là absente du pays apparaît près d’une base de Casques bleus népalais de la Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti. Les données épidémiologiques et génétiques pointent vers une introduction depuis l’Asie du Sud. L’épidémie allait contaminer près de 800 000 Haïtiens et en tuer plus de 9 000. En 2016, Ban Ki-moon finit par présenter les excuses des Nations unies et par reconnaître leur rôle. On chercherait longtemps une meilleure métaphore de certaines interventions étrangères en Haïti : arriver pour sauver une population, déverser ses égouts dans sa rivière, puis consacrer des années à discuter de responsabilité juridique. Du gros n’importe quoi, mais du n’importe quoi qui tue des innocents.
Après le séisme, Haïti devint plus que jamais cette « république des ONG » qu’on décrivait déjà : moins de 1 % de l’aide humanitaire immédiate passa directement par les institutions publiques haïtiennes. Tout cela partait souvent d’excellentes intentions, mais, à force de contourner un État jugé incapable, on contribuait aussi à rendre durable son incapacité. Le jovialisme humanitaire imagine volontiers qu’on peut construire l’école, la clinique, l’égalité et la société civile avant d’avoir construit l’ordre. Comment administrer un programme alimentaire lorsque le camion est volé, ou faire fonctionner une école lorsque ses élèves sont kidnappés? Haïti a moins besoin d’un nouveau programme humanitaire que de quelqu’un capable de faire respecter la loi.
Le Prince à Port-au-Prince
Vectus Global opère en Haïti depuis mars 2025, en soutien à une Task Force gouvernementale travaillant avec des unités spécialisées de la Police nationale. Une première entente concernait notamment des contractuels salvadoriens appuyant l’utilisation de drones armés; quelques mois plus tard, Prince révélait à Reuters un arrangement beaucoup plus ambitieux, décrit comme un engagement de dix ans : reprendre les routes et les territoires occupés par les gangs, puis participer au rétablissement de la perception des droits de douane, notamment à la frontière dominicaine, avec plusieurs centaines de spécialistes américains, européens et salvadoriens, des hélicoptères, des embarcations, des tireurs de précision et des spécialistes du renseignement.
Les auditeurs fidèles de Caribbean Rhythms, animé par l’esthète batifoleur @bronzeagemantis, avaient eu vent de l’opération depuis plusieurs mois. En octobre 2026, CNN a donné à cette dernière une visibilité nouvelle en obtenant un accès exceptionnel aux hommes de Vectus et à Prince lui-même. Ses images montrent les contractuels accompagnant des policiers haïtiens, des hélicoptères déposant une équipe SWAT sur les hauteurs de Kenscoff et des drones frappant les positions des gangs. Un membre de la Task Force affirme que plus de 2 000 frappes auraient été menées en un an; dans des villages repris, le journaliste Nick Paton Walsh filme des habitants revenant dans des rues dont ils avaient été chassés depuis deux ans. Prince n’a toutefois pas atteint tous ses objectifs. Plusieurs axes routiers demeurent sous l’influence des gangs, même si des experts de l’ONU constatent que, depuis décembre 2025, les opérations ont stoppé leur expansion dans Port-au-Prince et dégagé certaines zones.
La facture demeure secrète. Prince affirme que son opération coûte une fraction de ce qu’a coûté la mission internationale précédente, et CNN rapporte que Vectus recevrait 10 % des nouvelles recettes douanières récupérées grâce à la lutte contre la contrebande. Nous ne sommes plus seulement devant un contrat de mercenaires, mais devant une tentative de reconstruire les deux fonctions les plus primitives de l’État : la force et l’impôt. Le Département d’État américain a autorisé Vectus à exporter des services de défense vers Haïti et, en juillet 2026, un conseiller militaire américain expliquait au Congrès que la coordination avec les forces soutenues par l’ONU devait être formalisée. En somme, sur la timeline, nous sommes rendus au retour des lettres de marque.
Toute méthode a un prix. Human Rights Watch, ONG militante d’extrême gauche issue du même écosystème humanitaire qui accumule les échecs en Haïti depuis des décennies, estime qu’entre mars 2025 et janvier 2026, 1 243 personnes ont été tuées au cours de 141 opérations utilisant des drones explosifs, dont au moins 43 adultes et 17 enfants qui, selon les informations disponibles, n’appartenaient pas aux gangs. Prince répond à ses détracteurs avec le mépris caractéristique du condottiere pour ceux qui observent la guerre depuis leurs bureaux. Qu’ils viennent marcher dans les quartiers les plus dangereux de Port-au-Prince et confronter leurs théories à ce qu’ils y trouveront.
Et si les Haïtiens voulaient simplement vivre?
Depuis des décennies, les interventions étrangères en Haïti parlent le langage de la démocratie, des droits, de la société civile, du développement durable et de la bonne gouvernance. Toutes des choses désirables, mais pas prioritaires. Après des années de massacres, d’enlèvements, de viols, de rackets et de quartiers abandonnés aux gangs, les Haïtiens se soucient peut-être moins de la perfection de leur démocratie libérale que de la possibilité d’envoyer leurs enfants à l’école sans qu’ils soient kidnappés. Nous prétendons respecter le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, tout en leur imposant souvent une condition implicite : ils sont libres de choisir, pourvu qu’ils choisissent les institutions que nous avons jugées acceptables.
S’il faut absolument faire de l’« impérialisme » une injure, n’est-ce pas là qu’elle trouve sa cible la plus juste? L’impérialisme le plus odieux n’est peut-être pas toujours celui du soldat étranger ou du mercenaire débarquant avec son fusil. Il peut aussi être celui du bureaucrate bien intentionné qui, depuis New York, Genève ou Washington, préfère voir une population continuer à mourir plutôt que d’admettre qu’un système imparfait, brutalement pragmatique et peu conforme à ses idéaux pourrait sauver des vies. La démocratie libérale est un moyen; la dignité humaine est une fin, dont la première manifestation reste le droit de vivre en paix et en sécurité. Erik Prince et ses hommes échoueront peut-être. Les condottieri n’ont jamais été des saints et l’histoire invite à ne jamais leur remettre les clés d’un pays sans conditions. Mais après des décennies d’échecs, des milliards engloutis et des milliers de morts, continuer exactement de la même manière serait une curieuse conception de l’humanisme.
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