Les cinq principes de la nouvelle doctrine économique américaine
Le 23 juin 2026, à la veille des célébrations du 250e anniversaire des États-Unis, le secrétaire au Trésor Scott Bessent prononçait devant l’Economic Club of New York une allocution intitulée American Economic Statecraft in the 21st Century. Le même jour, il en résumait la doctrine dans les pages du Wall Street Journal, sous un titre révélateur : Hamilton Inspires Trump’s Economic Statecraft.
Bessent y proposait une révision profonde des postulats ayant orienté la politique économique américaine depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Pendant des décennies, Washington avait accepté d’ouvrir son marché, de tolérer des déséquilibres commerciaux et de laisser migrer certaines industries à l’étranger. Ces concessions servaient des objectifs supérieurs : reconstruire les alliés, contenir le communisme et étendre un ordre international dont les États-Unis demeuraient le centre.
Cette stratégie produisit une prospérité considérable. Mais, selon Bessent, ses succès finirent par transformer des choix circonstanciels en dogmes. Les dirigeants américains se persuadèrent que l’interdépendance rapprocherait nécessairement les intérêts nationaux — le fameux « Two countries with McDonald’s franchises will never go to war » —, que les chaînes d’approvisionnement résisteraient à toutes les crises et que les biens importés bon marché compenseraient la disparition des capacités industrielles. Tant que l’Amérique pouvait acheter ce dont elle avait besoin, elle ne semblait plus devoir le produire.
La pandémie, la rivalité avec la Chine et le retour de la guerre industrielle ont fait voler en éclats cette certitude. Washington découvre qu’un pays peut demeurer immensément riche tout en dépendant de ses adversaires pour ses médicaments, ses semi-conducteurs, ses minéraux critiques ou les composantes de ses systèmes militaires. L’efficacité maximale peut devenir une vulnérabilité en temps de crise.
Dans un article précédent, nous avons examiné le pendant financier de la puissance américaine : la capacité du dollar à attirer l’épargne mondiale et à faciliter le financement de l’État fédéral. Après le pétrodollar et l’eurodollar, les stablecoins pourraient étendre cette fonction aux réseaux numériques. Mais la puissance monétaire ne répond qu’à la question du financement. Elle ne dit pas ce que l’État entend financer.
Le discours de Bessent apporte cette réponse. Le privilège financier américain doit désormais servir à reconstruire les capacités matérielles sur lesquelles repose la souveraineté : énergie, infrastructures, construction navale, semi-conducteurs, intelligence artificielle, minéraux critiques, pharmacie et production avancée. Finance, commerce, technologie et accès au marché américain doivent être réintégrés dans une stratégie nationale.
C’est en ce sens que l’Amérique traverse un moment hamiltonien. Cette doctrine peut être ramenée à cinq principes : la capacité productive comme fondement de la puissance; la sécurité économique avant l’efficacité maximale; une ouverture conditionnelle organisée autour d’un bloc d’alliés; la permanence de la politique industrielle; enfin, la subordination de la finance, du commerce et du dollar aux objectifs stratégiques de l’État.
Reste à savoir si Washington possède encore la discipline nécessaire pour convertir cette ambition en puissance réelle, ou si ce nouvel hamiltonisme se réduira à un système coûteux de tarifs, de subventions et de déficits.
1. La capacité productive comme fondement de la puissance nationale
Cette idée se trouve déjà au cœur du Report on the Subject of Manufactures présenté par Alexander Hamilton en 1791. Le premier secrétaire au Trésor ne concevait pas l’industrie comme un secteur économique parmi d’autres. Elle devait permettre à la jeune république de réduire sa dépendance envers les puissances européennes et de se procurer elle-même les biens indispensables à sa prospérité comme à sa défense. Une économie d’agriculteurs, de commerçants et d’importateurs pouvait être riche; elle demeurait néanmoins vulnérable aux nations qui fabriquaient ses outils, ses navires et ses armes. Si Bessent peut aujourd’hui reprendre cette ambition à l’échelle de l’économie américaine, c’est que les États-Unis constituent désormais un pays-continent.
Bessent reprend presque littéralement cette intuition lorsqu’il affirme qu’une nation doit posséder en elle-même « les éléments essentiels de son approvisionnement ». Il oppose ainsi deux conceptions de la richesse. La première mesure la prospérité au pouvoir d’achat du consommateur : une économie est performante lorsqu’elle offre beaucoup de biens au prix le plus faible. La seconde la mesure à la capacité de concevoir, de fabriquer, d’entretenir et d’augmenter rapidement la production des biens essentiels. Ces deux formes de richesse peuvent coexister, mais elles ne sont pas interchangeables. Un pays peut regorger de capitaux et posséder pendant un temps une monnaie dominante tout en étant incapable de produire certains médicaments, de construire suffisamment de navires ou de transformer les minerais nécessaires à ses systèmes militaires.
La capacité productive ne se résume pas au nombre d’usines. Elle comprend toute la chaîne qui rend la production possible. Une usine de semi-conducteurs ne vaut rien sans électricité fiable, équipements de précision et techniciens capables de la faire fonctionner. Une mine de terres rares ne garantit aucune autonomie si le raffinage et la fabrication des aimants demeurent concentrés à l’étranger.
Pendant que l’Amérique valorisait les professions universitaires, la finance et l’économie numérique, elle laissait s’éroder son vivier de soudeurs, machinistes, électriciens, mécaniciens et opérateurs. La pénurie de métiers spécialisés est ainsi devenue une limite à la puissance nationale. Les milliards consacrés à la réindustrialisation ne produiront rien sans les personnes capables de les transformer en centrales, en navires, en usines et en machines.
2. La sécurité économique avant l’efficacité maximale
Le deuxième principe en découle : l’efficacité économique ne peut plus être évaluée indépendamment de la sécurité nationale.
Pendant plusieurs décennies, les entreprises ont organisé leurs chaînes d’approvisionnement autour d’une question dominante : où produire chaque composante au coût le plus bas? La baisse du transport maritime, la libéralisation du commerce et les technologies de communication permirent de disperser la production à travers le monde. Les stocks furent réduits, les fournisseurs regroupés et les capacités excédentaires éliminées. Le just-in-time remplaça le just-in-case; toute redondance parut inefficace.
Ce système offrait des biens moins chers et de meilleures marges tant que les frontières demeuraient ouvertes et les routes maritimes sûres. La pandémie révéla brutalement cette fragilité : des économies parmi les plus riches du monde découvrirent qu’elles ne produisaient plus suffisamment de masques, de médicaments ou de composantes électroniques. Une pénurie de semi-conducteurs relativement ordinaires suffit à ralentir la fabrication d’automobiles. Les tensions en mer Rouge et le retour de la guerre commerciale achevèrent d’exposer les limites d’un système optimisé pour les temps normaux.
Une chaîne légèrement plus coûteuse, mais composée de plusieurs fournisseurs fiables, peut ainsi devenir préférable à une chaîne parfaitement optimisée autour d’un fournisseur unique. Stocks stratégiques et capacités excédentaires constituent des coûts en période normale, mais aussi une assurance contre l’interruption.
Il ne s’agit pas pour autant de rapatrier chaque étape de chaque production. Une telle autarcie serait aussi irréaliste qu’appauvrissante. La résilience consiste plutôt à repérer les dépendances susceptibles de paralyser le pays, à diversifier les approvisionnements et à maintenir, aux États-Unis ou chez des alliés dignes de confiance, une capacité suffisante pour résister à une rupture.
3. L’ouverture américaine devient conditionnelle
Le troisième principe transforme l’ouverture américaine en instrument de négociation. Bessent exige désormais des partenaires des États-Unis un accès réciproque aux marchés, le respect de la propriété intellectuelle américaine, l’absence de taxes discriminatoires, la coopération dans l’application des sanctions et le refus de servir d’intermédiaires aux adversaires de Washington. L’accès au système américain devient un privilège conditionnel et révocable. Le Canada l’apprend à ses dépens.
Cette doctrine annonce moins la fin de la mondialisation que sa fragmentation et sa réorganisation autour d’une hiérarchie politique. Au centre se trouvent les États-Unis, puis les partenaires industriels et militaires étroitement alignés. Viennent ensuite les partenaires commerciaux ordinaires, les États non alignés et, enfin, les adversaires stratégiques. Les conditions d’accès aux marchés, aux technologies et aux capitaux varieront selon la place occupée dans cette architecture.
La distinction décisive n’oppose donc plus simplement la production nationale à la production étrangère — onshore contre offshore —, mais les partenaires fiables aux partenaires jugés vulnérables, voire hostiles : trusted contre untrusted. Le coût demeure important, mais l’alignement politique devient lui aussi un facteur de localisation industrielle.
4. La politique industrielle comme fonction permanente de l’État
Le quatrième principe rompt avec l’idée que l’État doit demeurer neutre devant la composition de l’économie. Washington distingue désormais les secteurs ordinaires de ceux dont dépend la puissance nationale : semi-conducteurs, énergie, intelligence artificielle, construction navale, minéraux critiques, pharmacie et technologies militaires.
Cette orientation dépasse les changements de gouvernement. L’administration Biden avait déjà adopté le CHIPS and Science Act, les crédits industriels de l’Inflation Reduction Act et les restrictions sur l’exportation de technologies avancées vers la Chine. L’administration Trump conserve l’objectif, mais le rattache plus explicitement à la souveraineté, à la défense et à la rivalité entre grandes puissances. La politique industrielle devient ainsi une fonction normale de l’État.
Tarifs, crédits d’impôt, subventions, garanties de prêt, commandes publiques, contrôles des exportations et restrictions aux investissements étrangers poursuivent un même but : modifier le calcul du capital privé. Un projet trop risqué, trop lent ou moins rentable qu’un placement financier peut devenir viable si l’État réduit son coût de financement, lui garantit un marché ou protège temporairement sa production.
L’Office of Strategic Capital illustre cette nouvelle architecture. Créé au Pentagone en 2022 puis doté de pouvoirs de prêt par le Congrès, il finance les entreprises qui possèdent une technologie stratégique, mais manquent de capital pour construire une usine, acheter des équipements ou passer à l’échelle. Son premier programme, doté d’une capacité de 984 millions de dollars, a reçu plus de 200 demandes totalisant 8,9 milliards : l’obstacle ne réside donc pas seulement dans l’invention, mais dans sa transformation en capacité industrielle.
Depuis novembre 2025, l’Office est dirigé par David Lorch, ancien managing director de l’équipe Supply Chain and Strategic Opportunities de Cerberus Capital Management. Lorch conseille également Steve Feinberg, secrétaire adjoint à la Défense et cofondateur de Cerberus. Ce recrutement révèle la méthode : importer au sein de l’État l’expertise du capital-investissement pour repérer les maillons faibles, structurer leur financement et attirer les capitaux privés.
L’État désigne les capacités qui doivent exister, absorbe une partie du risque initial et établit les conditions financières, réglementaires et commerciales nécessaires à leur développement. Il cherche ainsi à raccorder les immenses marchés financiers américains aux besoins industriels qu’ils ne financent pas assez vite ou à une échelle suffisante.
5. La finance, le commerce et le dollar deviennent des instruments d’État
Le dernier principe réunit les éléments de la doctrine. Le dollar permet aux États-Unis d’attirer une part considérable de l’épargne mondiale, de financer leur dette à des conditions favorables et d’imposer des sanctions dont la portée dépasse largement leur territoire. La logique générale néo-hamiltonienne peut se résumer ainsi : le dollar mondial attire l’épargne; le Trésor transforme ce privilège en capacité budgétaire; la politique industrielle mobilise une partie de cette capacité au profit des secteurs stratégiques; le commerce et les normes contribuent à protéger les marchés nécessaires à leur développement.
Cette chaîne n’est certes pas mécanique. Les dollars détenus à l’étranger ne financent pas directement une usine de semi-conducteurs ou un chantier naval. En soutenant la demande d’actifs américains, ils contribuent néanmoins à préserver la marge de financement de l’État fédéral, que Washington peut ensuite employer sous forme de dépenses, de garanties de prêt, de crédits fiscaux ou de commandes publiques.
Stablecoins, tokenisation et normes de paiement prennent ici leur véritable portée : ils forment une nouvelle infrastructure susceptible d’étendre l’usage mondial du dollar et l’influence réglementaire américaine. Car la puissance appartient aussi à celui qui établit les normes techniques, financières et numériques auxquelles les autres devront se conformer pour accéder à ses marchés. Dans la doctrine de Bessent, dollar, finance, commerce et réglementation participent ainsi d’une seule architecture : transformer la centralité économique américaine en capacité durable d’orienter l’économie mondiale.
Les contradictions du moment hamiltonien
La doctrine de Bessent part d’un diagnostic solide : l’efficacité économique ne suffit pas à garantir la puissance. Mais la reconstruction des capacités nationales ne sera ni gratuite ni automatiquement efficace. Son succès dépendra de la capacité de Washington à imposer une discipline politique à une stratégie qui offre d’immenses possibilités de dépenses et de favoritisme.
La résilience comporte d’abord un coût. Relocaliser une production revient généralement plus cher que s’approvisionner au seul endroit le moins coûteux. Cette prime sera payée par les consommateurs, les contribuables ou les entreprises. Elle peut être justifiée dans les secteurs essentiels, mais deviendrait inflationniste et appauvrissante si chaque industrie parvenait à faire passer ses intérêts pour un impératif de sécurité nationale.
La politique industrielle crée cette tentation. Plus l’État distribue de subventions, de prêts, de protections tarifaires et de contrats, plus les entreprises investissent dans l’influence politique. Le danger est de protéger des producteurs inefficaces, de perpétuer les échecs et de socialiser les risques tout en privatisant les bénéfices. Sans objectifs mesurables ni protections temporaires, le moment hamiltonien pourrait dégénérer en capitalisme de connivence.
Les représailles constituent un autre risque. Les partenaires frappés par les tarifs, les restrictions technologiques ou les exigences de contenu national répondront par leurs propres mesures. Une stratégie destinée à renforcer la base industrielle américaine pourrait ainsi fragmenter les marchés étrangers dont ses producteurs ont besoin pour atteindre une échelle rentable. Une ouverture devenue trop conditionnelle peut aussi inciter les alliés à réduire leur dépendance envers les États-Unis.
Le système du dollar recèle aussi une contradiction structurelle. La demande mondiale d’actifs américains soutient la puissance financière des États-Unis, mais contribue aussi à maintenir une monnaie forte, favorable aux importations et défavorable aux exportations. Le même privilège qui facilite le financement de la réindustrialisation peut donc nuire à sa compétitivité.
Reste la dette. Hamilton la concevait comme un instrument de consolidation nationale, non comme un substitut permanent à l’arbitrage budgétaire. Si Washington emprunte simultanément pour financer la consommation, les transferts, les réductions d’impôt, la défense et la politique industrielle, les intérêts finiront par absorber la marge que le dollar lui procure. Le véritable test du moment hamiltonien ne sera donc pas la capacité de Washington à distribuer des milliards, mais à les transformer durablement en énergie, en machines, en compétences et en production supplémentaire.
Et nous, dans tout cela?
Dans la mondialisation hiérarchisée qui se dessine, le Québec possède des atouts recherchés : hydroélectricité, aluminium, minéraux critiques, aérospatiale, intelligence artificielle, proximité du Nord-Est et intégration aux chaînes continentales. Mais posséder des ressources ne garantit aucune place dans le cercle intérieur. Le Québec peut devenir un partenaire productif indispensable = ou rester un fournisseur périphérique d’électricité et de matières premières, né pour un petit pain.
Doit-il s’asseoir sur ses mains et attendre que les « adultes » à Ottawa règlent leurs différends avec Washington? Trop est en jeu. Sans prétendre détenir les compétences fédérales en matière de commerce ou de monnaie, Québec doit défendre directement ses intérêts économiques auprès de Washington, des États américains et des entreprises stratégiques.
La doctrine Gérin-Lajoie — le prolongement international des compétences québécoises — doit être appliquée avec ingéniosité. Dans l’énergie, les ressources, l’industrie, la recherche et la formation, le Québec dispose déjà de leviers pour négocier sa place dans les chaînes continentales. Il doit les employer au service d’une stratégie nationale cohérente, plutôt que de laisser les groupes de pression et les factions de connivence subordonner l’intérêt des contribuables productifs à leurs avantages particuliers.
La question n’est donc pas de choisir abstraitement entre souveraineté et intégration, mais entre une intégration subie et une intégration négociée. Le moment hamiltonien de l’Amérique oblige le Québec à définir le sien : les nations seront jugées moins sur ce qu’elles possèdent que sur ce qu’elles savent produire, protéger et rendre indispensable.

