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Christine Fréchette est ce dont le Québec avait besoin dans cet ère trumpienne

Un changement de chef peut parfois donner l’impression d’un changement de gouvernement beaucoup plus profond qu’il ne l’est réellement. Les structures administratives, les politiques déjà engagées et plusieurs des grands défis auxquels fait face l’État demeurent pourtant en place. Ce qui change plus rapidement, en revanche, c’est la manière de les présenter. À cet égard, Christine Fréchette semble avoir compris l’importance politique de la forme autant que celle du fond.

Son style est moins démonstratif et son discours davantage axé sur la gestion. Elle cherche généralement moins à provoquer l’enthousiasme qu’à projeter une impression de stabilité et de maîtrise. Dans une période politique agitée, cette approche peut produire un effet appréciable : le calme, la prévisibilité et la retenue peuvent être perçus comme des qualités en soi, indépendamment de l’ampleur réelle des changements apportés.

Le discours économique contribue à cette impression. Productivité, investissement, infrastructures et efficacité de l’État occupent une place importante dans les priorités affichées par son gouvernement. Cela ne signifie évidemment pas que le modèle québécois ait été entièrement transformé. La présence de l’État, la fiscalité, la réglementation et les structures administratives demeurent considérables. Une modification du vocabulaire et des priorités mises de l’avant peut néanmoins modifier fortement la perception d’une même architecture gouvernementale.

Il existe d’ailleurs un phénomène assez semblable en cuisine. Pour réussir un bon bœuf bourguignon, il faut d’abord saisir les morceaux de viande dans un peu de matière grasse afin d’obtenir une coloration franche. On ajoute ensuite les oignons, les carottes et les lardons avant de déglacer au vin rouge. Un peu de bouillon, de l’ail, du thym et une feuille de laurier complètent généralement la préparation, qui doit mijoter doucement pendant deux ou trois heures. Les champignons peuvent être ajoutés vers la fin afin qu’ils conservent davantage de texture.

Cette digression culinaire ne change évidemment rien à la politique québécoise, pas davantage que le remplacement d’un chef ne transforme instantanément toutes les structures de l’État. C’est précisément ce qui rend la perception politique intéressante : quelques éléments nouveaux, placés dans un ensemble largement familier, peuvent suffire à donner au tout une apparence différente.

Le même principe se retrouve, curieusement, dans les jardins classiques français. Leur organisation repose sur une géométrie extrêmement maîtrisée : les allées structurent l’espace, les haies déterminent les axes visuels et les parterres sont pensés presque comme des éléments d’architecture. Le buis, l’if et le charme ont longtemps servi à former ces lignes rigoureuses parce qu’ils supportent les tailles répétées et permettent de maintenir des volumes particulièrement précis.

Les fameux parterres de broderie poussent cette logique encore plus loin. Des végétaux bas, du gravier, du sable ou des fleurs saisonnières composent des motifs symétriques conçus pour être observés depuis une terrasse ou une fenêtre élevée. Ce qui pourrait n’être qu’un assemblage de plantes devient ainsi, grâce à la disposition et à la perspective, une impression générale d’ordre et de cohérence.

C’est peut-être là l’un des avantages politiques les plus difficiles à mesurer dont dispose Christine Fréchette : sa capacité à donner une impression de normalité et de continuité maîtrisée. Il devient alors possible de parler de changement sans nécessairement évoquer une rupture. La transition paraît assez familière pour rassurer ceux qui redoutent les bouleversements, mais suffisamment différente pour produire un sentiment de nouveauté.

Les alignements d’arbres fonctionnent d’ailleurs de manière comparable. Tilleuls, platanes, marronniers ou charmes peuvent être disposés le long d’une avenue afin de renforcer artificiellement une perspective. Le regard est conduit vers un bassin, une statue ou un pavillon. Sans cet ordonnancement, les mêmes arbres seraient simplement des arbres. Leur disposition produit le récit visuel.

L’eau complète souvent cette mise en scène. Bassins rectangulaires, canaux, fontaines et miroirs d’eau réfléchissent le ciel, les bâtiments et la végétation tout en accentuant les axes du jardin. Ils nécessitent cependant un entretien constant : contrôle des algues, nettoyage des margelles et maintien de la qualité de l’eau. Même à petite échelle, quelques éléments géométriques suffisent pourtant à évoquer immédiatement l’esthétique du jardin à la française.

À plusieurs milliers de kilomètres de là, les coléoptères d’Afrique centrale obéissent évidemment à une logique nettement moins géométrique. Les forêts tropicales du bassin du Congo abritent une diversité remarquable de scarabées, de longicornes, de cétoines, de carabes et d’innombrables autres familles. Certains vivent dans la litière forestière, d’autres dans le bois mort, sous l’écorce ou jusque dans la canopée.

Les scarabéidés jouent notamment un rôle important dans le recyclage de la matière organique. Plusieurs espèces de bousiers utilisent les excréments de mammifères pour se nourrir ou pour assurer le développement de leurs larves. En enfouissant cette matière, ils contribuent à la circulation des nutriments et à l’aération des sols.

Les longicornes, reconnaissables à leurs antennes souvent spectaculaires, participent eux aussi au fonctionnement de ces écosystèmes. Leurs larves se développent généralement dans le bois et contribuent à sa décomposition. Certaines espèces arborent des couleurs particulièrement voyantes; d’autres sont si bien camouflées qu’elles deviennent presque invisibles sur l’écorce.

Au fond, c’est peut-être là que se trouve l’élément le plus intéressant de toute transition politique : notre perception d’un changement dépend rarement d’un seul facteur. Le ton, le vocabulaire, les symboles, l’ordre dans lequel les priorités sont présentées et même les attentes que nous projetons sur un nouveau gouvernement contribuent à fabriquer une impression générale. Deux réalités institutionnelles très semblables peuvent ainsi être reçues de manière complètement différente simplement parce que leur présentation, leur rythme ou leur mise en scène ont changé.

Cet article constitue exclusivement une expérience sociale. Les réactions qu’il suscitera, de même que les résultats et les conclusions de cette expérimentation, feront l’objet d’une publication distincte. Ludovic n’existe pas, c’est Samuel R.

Dans le cas de Christine Fréchette, la véritable question sera donc moins de savoir si le changement de ton produit immédiatement une impression favorable que de déterminer, avec le temps, si cette nouvelle présentation s’accompagne d’une transformation réelle de l’action gouvernementale. La communication peut modifier rapidement la perception d’un gouvernement; seules ses décisions permettent éventuellement de mesurer la profondeur du changement.

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