Il y a une conviction que je porte depuis longtemps : nous ne vivons ni dans un monde bon, ni dans un monde juste. Nous vivons dans un monde tragique.
Ce n’est pas une condamnation du monde. Ce n’est pas davantage une invitation au cynisme, à l’indifférence ou à la résignation. C’est simplement reconnaître une condition fondamentale de l’existence humaine : certaines souffrances peuvent être combattues, certaines injustices réparées, certaines misères évitées, mais la tragédie elle-même ne disparaîtra jamais.
Il y aura toujours la maladie, la mort, l’accident, l’injustice, la jalousie, la violence, l’échec, la cruauté, les préjugés, l’inégalité des talents, les conflits d’intérêts et cette infinité de malheurs qui naissent simplement du fait que des êtres imparfaits doivent vivre ensemble dans un monde imparfait.
Reconnaître cela n’empêche absolument pas de vouloir faire le bien. Au contraire.
J’ai toujours eu énormément de respect pour ceux qui consacrent une partie de leur existence à aider les victimes de cette condition tragique. Il existe des chrétiens qui consacrent leur vie aux pauvres, des travailleurs sociaux, des bénévoles, des médecins, des gens ordinaires qui prennent soin d’un voisin, d’un parent, d’un étranger. Certains sont de gauche, d’autres de droite, plusieurs ne se reconnaissent probablement dans aucune de ces catégories.
La bonté humaine transcende largement l’axe gauche-droite.
Personne de raisonnable ne peut être contre cela. Un monde rude a besoin de bonnes âmes. Il a besoin de gens capables d’offrir du réconfort lorsque la vie frappe, de défendre quelqu’un lorsqu’il est injustement traité, de nourrir celui qui a faim, de protéger celui qui est persécuté.
Mais il existe, à mes yeux, une autre forme de compassion, beaucoup plus problématique.
Je l’appellerais la compassion narcissique.
Elle apparaît lorsque l’objectif cesse progressivement d’être de secourir les personnes qui souffrent pour devenir quelque chose de beaucoup plus ambitieux : rendre le monde conforme à notre propre conception morale de ce qu’il devrait être.
La différence est immense.
Le premier dit :
« Il existe de la souffrance. Aidons celui qui souffre. »
Le second finit par dire :
« Il existe de la souffrance. Transformons le monde de manière à ce que cette souffrance devienne impossible. »
Et c’est précisément là que commence le problème.
L’obsession du seuil zéro
Notre époque semble particulièrement attirée par ce que j’appelle le seuil zéro.
Zéro racisme.
Zéro discrimination.
Zéro pauvreté.
Zéro violence.
Zéro exclusion.
Zéro injustice.
Pris individuellement, chacun de ces objectifs paraît admirable. Qui souhaiterait davantage de racisme ou davantage de violence ?
Mais la question sérieuse n’est pas de savoir si nous préférons un monde contenant moins de racisme à un monde en contenant davantage. Évidemment que oui.
La vraie question est celle-ci :
Que sommes-nous prêts à faire lorsque nous décidons que seule la disparition complète du mal constitue un résultat moralement acceptable ?
C’est une question très différente.
Prenons le racisme.
Le racisme existe. C’est l’une des manifestations tragiques de la nature humaine et des rapports entre les groupes. Lorsqu’une personne subit une discrimination raciale, il faut pouvoir la défendre. Il faut des institutions capables de sanctionner les comportements véritablement discriminatoires. Il faut enseigner la dignité humaine et combattre les préjugés lorsque nous les rencontrons.
Tout cela me paraît parfaitement légitime.
Mais pour certains, cela ne suffit plus.
Aider les victimes du racisme devient moins important que faire disparaître le racisme lui-même.
Or comment mesure-t-on la disparition complète d’un préjugé humain ?
À quel moment peut-on annoncer que le racisme est désormais absent d’une société de plusieurs millions de personnes ?
Jamais.
Il restera toujours quelque part un imbécile, un fanatique, un individu haineux ou simplement quelqu’un dont les préjugés auront survécu à toutes les campagnes d’éducation possibles.
Le seuil zéro devient donc une destination que l’on ne peut jamais atteindre. Le pain et le beurre de la gauche woke.
Et lorsqu’un objectif politique est moralement obligatoire mais matériellement impossible à atteindre, il possède une propriété dangereuse : il justifie une intervention perpétuelle.
Si le racisme existe encore, c’est que nous n’avons pas suffisamment agi.
S’il existe toujours après dix ans de politiques publiques, il faut aller plus loin.
Puis encore plus loin.
Il faut surveiller davantage les comportements, les institutions, les paroles, les représentations, les intentions, peut-être même les silences.
Le combat n’a plus de fin possible puisque son critère de réussite est la disparition d’une tragédie qui est dans l’ADN de notre monde.
Comparer le monde réel au monde réel
C’est également pour cette raison que certaines affirmations comme « le Québec est raciste » ou « le Québec est homophobe » m’agacent lorsqu’elles sont lancées comme des sentences définitives.
Que veulent-elles réellement dire ?
Qu’il existe des Québécois racistes ?
Certainement.
Qu’il existe encore des homosexuels victimes d’hostilité ou de discrimination ?
Évidemment.
Mais aucune société humaine n’est comparée sérieusement à une société imaginaire.
La question pertinente devrait être :
comparativement à quoi ?
Comparativement au Québec d’il y a cinquante ans ?
Comparativement aux autres sociétés occidentales ?
Comparativement au reste du monde ?
Comparativement aux sociétés historiques ?
C’est seulement ainsi que nous pouvons mesurer un progrès réel.
Une société ne devrait pas être déclarée moralement coupable simplement parce qu’elle n’a pas atteint la perfection. Sinon, toute société sera éternellement coupable, puisque la perfection sociale n’existe pas.
Le raisonnement tragique demande au contraire de comparer le réel avec le réel, et non le réel avec un idéal imaginaire.
Peut-on faire mieux ?
Probablement.
Avons-nous progressé ?
Peut-être énormément.
Existe-t-il encore des victimes ?
Certainement.
Alors aidons-les.
Aider les hommes ou refaire l’humanité
C’est ici que la distinction devient fondamentale.
Il existe une différence entre vouloir rendre le monde meilleur et vouloir fabriquer un monde bon.
Le premier projet est modeste.
Il regarde une injustice précise et cherche à la réduire.
Il regarde une personne blessée et tente de la relever.
Il accepte les compromis parce qu’il sait que toutes les valeurs humaines entrent parfois en conflit.
Le second projet est beaucoup plus grandiose.
Il ne veut plus seulement améliorer les hommes ou leurs institutions. Il veut transformer les conditions mêmes qui rendent le mal possible.
Et l’histoire devrait nous rendre extrêmement prudents devant cette ambition.
Les grandes idéologies révolutionnaires du XXe siècle n’étaient pas nécessairement animées, à leur origine, par le désir de produire davantage de souffrance. Certaines promettaient exactement l’inverse.
Elles promettaient de mettre fin à l’exploitation.
De supprimer la misère.
D’abolir certaines hiérarchies.
De construire enfin une société débarrassée des causes profondes de l’injustice.
Le problème apparaît lorsque la construction du monde parfait devient moralement supérieure au sort des personnes réelles qui vivent dans le monde présent.
L’individu concret peut alors devenir un obstacle au bonheur abstrait de l’humanité.
Et une fois cette inversion accomplie, des choses terribles peuvent être justifiées au nom d’intentions magnifiques.
Ce n’est évidemment pas dire que toute politique ambitieuse mène au totalitarisme.
Ce serait absurde.
C’est dire quelque chose de beaucoup plus précis : une pensée commence à devenir dangereuse lorsqu’elle refuse d’admettre qu’il existe des limites tragiques à ce que la politique peut accomplir.
La compassion qui regarde son propre reflet
Pourquoi parler alors de « compassion narcissique » ?
Parce que cette compassion risque de ne plus regarder principalement celui qui souffre.
Elle regarde celui qui compatit.
Elle lui permet de se voir juste, éveillé, généreux, moralement supérieur à ceux qui accepteraient prétendument l’injustice.
La victime devient alors, paradoxalement, secondaire.
Ce qui compte est le grand projet moral auquel elle permet de participer.
Il ne suffit plus d’aider un pauvre : il faut abolir la pauvreté.
Il ne suffit plus de défendre quelqu’un qui est victime de racisme : il faut éradiquer le racisme.
Il ne suffit plus de protéger les homosexuels contre la discrimination : il faut purifier la société de toute trace possible d’homophobie.
À chaque fois, le déplacement est le même :
on passe de l’être humain concret au concept.
Et je me méfie profondément d’une morale qui aime tellement l’Humanité qu’elle finit par ne plus voir les humains.
Accepter le tragique n’est pas capituler
Voilà peut-être le point le plus difficile à faire comprendre.
Accepter la dimension tragique du monde ne signifie pas accepter toutes les tragédies.
Dire que le crime existera toujours ne signifie pas qu’il ne faut pas poursuivre les criminels.
Dire que la maladie existera toujours ne signifie pas qu’il faut fermer les hôpitaux.
Dire que la pauvreté ne disparaîtra probablement jamais complètement ne signifie pas qu’il faut abandonner celui qui meurt de faim.
Dire que le racisme ne pourra sans doute jamais être totalement extirpé du cœur de chaque être humain ne signifie pas que ses victimes doivent être laissées seules.
C’est exactement l’inverse.
Parce que le monde est tragique, nous avons besoin de compassion.
Mais parce que le monde est tragique, nous avons également besoin d’humilité.
La première nous empêche de devenir cruels.
La seconde nous empêche de devenir fanatiques.
C’est cette combinaison que je trouve essentielle.
Une compassion sans réalisme peut devenir utopique.
Un réalisme sans compassion peut devenir cynique.
Entre les deux existe peut-être une attitude plus humaine : reconnaître que nous ne construirons jamais le paradis, sans pour autant accepter de transformer la Terre en enfer.
Nous ne sommes probablement pas ici pour abolir la tragédie.
Nous sommes ici pour nous tenir les uns auprès des autres lorsqu’elle frappe.
Et cela, contrairement à la promesse d’un monde parfait, est réellement à notre portée.

