Construire, protéger, éduquer et gouverner : un nouvel agenda urbain pour la droite
Les villes sont des moteurs du progrès humain depuis l’ère moderne. Elles ont concentré le capital humain, accéléré l’innovation, créé des occasions économiques et permis à chacun d’améliorer sa situation. Les grandes villes n’ont pas été bâties par des gouvernements distribuant les occasions. Elles ont été bâties par des entrepreneurs, des travailleurs, des immigrants, des inventeurs et des communautés capables de répondre aux incitations, de prendre des risques et de résoudre des problèmes.
Depuis plusieurs années, les partis de droite éprouvent davantage de difficultés à s’imposer dans les grands centres urbains, qu’ils considèrent souvent comme des bastions du progressisme, de la bureaucratie et du changement culturel (Ketcham, 2023). Et ce, peu importe le palier de gouvernement.
Cette perception est pourtant réductrice. Les villes sont aussi des centres d’investissement, d’innovation et de pouvoir institutionnel. Pour que la droite puisse peser sur l’avenir, elle doit cesser de considérer les villes comme des territoires perdus et proposer une autre vision de la ville : une ville qui construit, fonctionne, protège et crée des occasions.
Premier principe : la capacité de construire
L’économiste urbain Edward Glaeser (Manhattan Institute, 2026) souligne que les villes prospèrent lorsqu’elles permettent au capital humain de se concentrer et de se connecter. La densité favorise les échanges d’idées, la collaboration, l’entrepreneuriat et l’innovation. Le rôle de l’État n’est pas de planifier centralement les résultats économiques, mais de créer les conditions permettant aux individus et aux entreprises de réussir.
Il faut abandonner l’idée selon laquelle les villes seraient uniquement des centres de dépendance à l’égard de l’État. Elles sont aussi des foyers d’aspiration où se lancent des entreprises à forte valeur ajoutée, où se déploient les innovations technologiques, où les travailleurs bâtissent leur carrière et où des individus issus de milieux différents se rencontrent, échangent et créent de la richesse.
Une politique urbaine favorable à la croissance doit donc commencer par le logement.
Depuis des décennies, des règles d’urbanisme restrictives, une réglementation excessive et des procédures administratives longues ont entravé l’offre de logements en Amérique du Nord (OCDE, 2025). Il en résulte une éviction progressive des jeunes familles vers les zones périphériques, une augmentation du temps consacré aux déplacements, des difficultés pour les entreprises à recruter du personnel et un accroissement des inégalités.
La réponse ne consiste pas nécessairement à multiplier les interventions gouvernementales sur le marché du logement (Kholodilin, 2026). Elle consiste d’abord à permettre de construire davantage.
Cela signifie réformer le zonage, accélérer la délivrance des permis, réduire les barrières réglementaires et permettre davantage d’investissements privés. L’abordabilité du logement est, dans une large mesure, une question d’offre. Une ville ne peut réglementer indéfiniment la rareté sans en payer le prix.
Deuxième principe : l’ordre public
Une ville ne peut offrir de véritables possibilités si ses citoyens ne se sentent pas en sécurité dans leur propre quartier. La sécurité publique n’est pas un luxe idéologique. Elle constitue une infrastructure fondamentale de la mobilité sociale et de la prospérité urbaine.
Pendant trop longtemps, la droite politique a traité la sécurité publique principalement comme une question policière. La police est indispensable, mais l’ordre public repose sur un écosystème institutionnel beaucoup plus vaste : des services policiers efficaces, des tribunaux fonctionnels, des procureurs capables de faire avancer les dossiers, des conséquences réelles pour les contrevenants, un système correctionnel efficace et des gouvernements capables de faire respecter les règles déjà en vigueur.
Les données devraient rendre cette réalité difficile à ignorer. Une analyse du Macdonald-Laurier Institute portant sur la criminalité violente dans 20 régions métropolitaines canadiennes montre que pratiquement tous les grands centres urbains étudiés ont connu, au cours de la dernière décennie, une hausse à la fois de leur taux de criminalité violente et de leur indice de gravité de la criminalité violente (Snow et Audas, 2025). Même des villes traditionnellement considérées comme relativement sûres, notamment Québec et Gatineau, ont enregistré des hausses importantes des infractions violentes depuis 2015.
Le problème ne se limite d’ailleurs pas aux statistiques de criminalité. Dans plusieurs villes, les citoyens sont également confrontés à des manifestations visibles de désordre : itinérance chronique dans l’espace public, consommation de drogues, matériel de consommation abandonné dans les lieux publics et dégradation de certains espaces communs.
Ces problèmes ne peuvent être réduits à une simple question d’image. Ils soulèvent une question fondamentale de gouvernance : les institutions urbaines sont-elles encore capables de maintenir des espaces publics sûrs, propres et fonctionnels?
Les débats entourant l’élection provinciale de 2024 en Colombie-Britannique ont mis en évidence l’importance de ces enjeux dans une campagne électorale. La criminalité, l’itinérance, la consommation de drogues dans l’espace public et la décriminalisation ont notamment occupé une place importante dans le débat sur la sécurité urbaine (Whatley, 2025).
Une politique publique efficace doit toutefois aller au-delà des slogans électoraux et des images chocs. Elle doit lutter contre la criminalité, maintenir les espaces publics et apporter des réponses efficaces aux problèmes d’itinérance et de dépendance.
Il ne faut pas choisir entre compassion et ordre. Il faut reconnaître que des politiques sociales et sécuritaires inefficaces abandonnent elles aussi les citoyens aux conséquences de l’inaction des autorités.
Un gouvernement efficace doit faire respecter les lois, maintenir des espaces publics propres et fonctionnels et protéger les citoyens. Deux études d’économie urbaine montrent notamment que la hausse de la criminalité peut faire fuir l’investissement privé et la clientèle des commerces, sans que l’inverse se produise automatiquement lorsque la criminalité diminue (Lacoe, Bostic et Acolin, 2018; Fe et Sanfelice, 2022).
L’ordre public ne se rétablit pas seul : il exige une action gouvernementale visible et soutenue afin que les citoyens et les acteurs économiques retrouvent confiance.
Troisième principe : le pluralisme éducatif
Une ville ne peut offrir une véritable mobilité sociale si tous les enfants sont contraints de suivre le même parcours éducatif, indépendamment de leurs aptitudes, de leurs ambitions ou de leurs intérêts.
La droite devrait donc défendre une plus grande diversité des parcours : choix de l’école, écoles à charte, formation professionnelle, apprentissage et autres voies permettant de valoriser différentes formes de talent (Beauregard, 2025; Giguère, 2026).
Une économie moderne a besoin d’ingénieurs et d’entrepreneurs, mais elle a tout autant besoin d’électriciens, d’infirmiers, de techniciens, de travailleurs de la construction et de gens de métier qualifiés.
Le succès ne consiste pas à forcer tout le monde à emprunter le même chemin. Il consiste à offrir plusieurs chemins vers la réussite.
Quatrième principe : la compétence institutionnelle
Mais reconquérir les villes exige davantage que de bonnes politiques publiques. Cela exige aussi de la compétence institutionnelle.
La gauche a compris une réalité que les conservateurs ont trop souvent négligée : le pouvoir ne s’exerce pas uniquement le jour d’une élection. Il s’exerce aussi dans les institutions.
Les administrations municipales ne sont plus de simples structures chargées de l’entretien des routes et de la collecte des ordures. Elles influencent l’offre de logements, les règles d’approvisionnement, les transports, l’aménagement du territoire, certaines réglementations environnementales, les priorités policières et la prestation de nombreux services qui déterminent directement la qualité de vie des citoyens.
Les mouvements progressistes ont investi les institutions. Ils ont développé des réseaux dans les administrations municipales, les services d’urbanisme, les syndicats, les organisations militantes, les universités et les associations professionnelles. Ils ont compris que le changement durable nécessite aussi de modifier les procédures, les normes administratives et les pratiques institutionnelles.
La droite doit apprendre cette leçon.
Reconquérir les villes exige une véritable culture administrative : comprendre les budgets, les incitations, les règlements, les structures de personnel, les mécanismes de décision et les indicateurs de performance.
Les slogans ne suffisent pas. Gouverner exige de savoir gouverner.
C’est précisément là que trop de conservateurs et de libéraux classiques se trompent. Ils consacrent leur énergie aux grands débats provinciaux et nationaux tout en négligeant les décisions municipales qui déterminent concrètement la vie quotidienne des citoyens.
Les gouvernements fédéraux peuvent parler de productivité et de croissance. Ce sont pourtant les villes qui déterminent en partie si l’on peut construire rapidement des logements. Les provinces peuvent promettre des réformes dans les services publics. Les municipalités influencent directement l’environnement dans lequel une part importante de ces services est offerte.
Les fondations institutionnelles comptent
Les villes comptent parce qu’elles concentrent une part importante de la population et de la représentation politique. Leurs idées, leurs priorités et leurs cultures politiques peuvent influencer les élus des paliers supérieurs, les réseaux bureaucratiques, les associations professionnelles et les institutions qui participent à l’élaboration des politiques publiques.
Abandonner les villes, c’est faire davantage que perdre des élections municipales. C’est aussi renoncer à développer une présence institutionnelle capable de former les futurs dirigeants, d’influencer les débats et de participer à l’évolution des institutions.
La reconquête urbaine n’est donc pas seulement une stratégie municipale. C’est une stratégie de long terme et un levier pour les autres paliers de gouvernement.
Pour construire des logements, maintenir l’ordre et offrir un véritable choix scolaire aux familles, il faut des institutions capables d’exécuter leurs décisions. Cela passe par une réforme du zonage, des tribunaux municipaux efficaces et des services publics fiables. Sans capacité d’exécution, les meilleures politiques demeurent de bonnes intentions.
Des villes capables de construire, d’assurer l’ordre et de fournir des services efficaces créent les conditions nécessaires à l’investissement, à la mobilité du capital humain et à la croissance d’autres secteurs de l’économie.
Favoriser la croissance exige d’éliminer les obstacles inutiles à la construction, à l’investissement et à la création. Maintenir l’ordre exige de faire appliquer les règles et de préserver des institutions fonctionnelles. La compétence consiste à utiliser les ressources publiques pour fournir des services efficaces tout en respectant l’argent des contribuables.
Ces principes ne s’opposent pas à la ville. Ils en reconnaissent plutôt l’importance. Il ne s’agit pas d’abandonner les villes, mais de leur permettre de mieux remplir les fonctions qui leur sont confiées.
Reconquérir les villes
L’avenir politique et économique se jouera de plus en plus dans les villes. Il est donc crucial de s’y engager, car elles concentrent le capital humain, l’activité économique, les changements démographiques et une part importante du pouvoir institutionnel.
La reconquête urbaine devient ainsi une question de gouvernance.
Les villes ne sont pas perdues. Elles ont été négligées.
La droite n’a pas besoin de transformer les villes en quelque chose qu’elles ne sont pas. Elle gagnerait plutôt à mettre en valeur leur potentiel comme milieux d’occasions, de sécurité, d’ambition, d’innovation et de mobilité sociale.
Il ne s’agit pas vraiment de chercher à rendre les villes « plus conservatrices ». Il s’agit de s’attaquer aux problèmes qui déterminent concrètement la qualité de vie de ceux qui y habitent.
La véritable question est de savoir comment les rendre de nouveau capables de construire, de fonctionner, de protéger leurs citoyens et de créer des possibilités.
C’est sur ce terrain que se jouera une partie importante de l’avenir politique urbain.
Sources
Whatley, Shawn. « #68 Anthony Koch: Government CANNOT Remain Neutral on Culture ». Concepts with Shawn Whatley, 2025, passage de 58:00 à 1:02:03. Anthony Koch a été directeur des communications et principal porte-parole de la campagne électorale générale de 2024 du Parti conservateur de la Colombie-Britannique.
Beauregard, Étienne-Alexandre. « Le modèle québécois de pluralisme éducatif : concilier équité et diversité ». Cardus, 2025.
Snow, Dave et Richard Audas. « Urban Violence on the Rise in Canada ». Macdonald-Laurier Institute, 2025.
Glaeser, Edward. « In Conversation with Edward Glaeser, PhD ». Manhattan Institute, YouTube, 2026.
Fe, Hao et Viviane Sanfelice. « How Bad Is Crime for Business? Evidence from Consumer Behavior ». Journal of Urban Economics, vol. 129, 2022, 103448.
Giguère, Gabriel. « Bons d’éducation au Québec : la nécessaire réforme pour une liberté de choix scolaire ». Institut économique de Montréal, 2026.
Ketcham, John. « Dynamic Continuity ». City Journal, 11 août 2023. Version archivée.
Kholodilin, Konstantin Arkadievich. « The Effects of Government Interventions on Housing Market: A Meta-Study of Empirical Literature ». Journal of Housing Economics, vol. 73, 2026.
Lacoe, Johanna, Raphael W. Bostic et Arthur Acolin. « Crime and Private Investment in Urban Neighborhoods ». Journal of Urban Economics, vol. 108, 2018, p. 154–169.
OCDE. « Études économiques de l’OCDE : Canada 2025 ». Éditions OCDE, Paris, 2025.
Autres articles sur Pilule Rouge
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Une réflexion sur le déplacement du débat politique québécois vers des thèmes traditionnellement associés à la droite et sur la manière dont cette évolution transforme le terrain électoral.
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Une analyse de la progression du Parti conservateur du Québec et de sa stratégie visant à recentrer le débat sur les préoccupations quotidiennes des Québécois.
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Une critique des réponses interventionnistes à la crise du logement et un plaidoyer en faveur d’une augmentation de l’offre et d’un allègement des contraintes à la construction.
Une campagne municipale parasitée par les médias — Josh Seanosky
Un regard critique sur la couverture médiatique des élections municipales et sur la place accordée aux enjeux concrets de gouvernance urbaine.
Construire, protéger, éduquer et gouverner : un nouvel agenda urbain pour la droite
Les villes sont des moteurs du progrès humain depuis l’ère moderne. Elles ont concentré le capital humain, accéléré l’innovation, créé des occasions économiques et permis à chacun d’améliorer sa situation. Les grandes villes n’ont pas été bâties par des gouvernements distribuant les occasions. Elles ont été bâties par des entrepreneurs, des travailleurs, des immigrants, des inventeurs et des communautés capables de répondre aux incitations, de prendre des risques et de résoudre des problèmes.
Depuis plusieurs années, les partis de droite éprouvent davantage de difficultés à s’imposer dans les grands centres urbains, qu’ils considèrent souvent comme des bastions du progressisme, de la bureaucratie et du changement culturel (Ketcham, 2023). Et ce, peu importe le palier de gouvernement.
Cette perception est pourtant réductrice. Les villes sont aussi des centres d’investissement, d’innovation et de pouvoir institutionnel. Pour que la droite puisse peser sur l’avenir, elle doit cesser de considérer les villes comme des territoires perdus et proposer une autre vision de la ville : une ville qui construit, fonctionne, protège et crée des occasions.
Premier principe : la capacité de construire
L’économiste urbain Edward Glaeser (Manhattan Institute, 2026) souligne que les villes prospèrent lorsqu’elles permettent au capital humain de se concentrer et de se connecter. La densité favorise les échanges d’idées, la collaboration, l’entrepreneuriat et l’innovation. Le rôle de l’État n’est pas de planifier centralement les résultats économiques, mais de créer les conditions permettant aux individus et aux entreprises de réussir.
Il faut abandonner l’idée selon laquelle les villes seraient uniquement des centres de dépendance à l’égard de l’État. Elles sont aussi des foyers d’aspiration où se lancent des entreprises à forte valeur ajoutée, où se déploient les innovations technologiques, où les travailleurs bâtissent leur carrière et où des individus issus de milieux différents se rencontrent, échangent et créent de la richesse.
Une politique urbaine favorable à la croissance doit donc commencer par le logement.
Depuis des décennies, des règles d’urbanisme restrictives, une réglementation excessive et des procédures administratives longues ont entravé l’offre de logements en Amérique du Nord (OCDE, 2025). Il en résulte une éviction progressive des jeunes familles vers les zones périphériques, une augmentation du temps consacré aux déplacements, des difficultés pour les entreprises à recruter du personnel et un accroissement des inégalités.
La réponse ne consiste pas nécessairement à multiplier les interventions gouvernementales sur le marché du logement (Kholodilin, 2026). Elle consiste d’abord à permettre de construire davantage.
Cela signifie réformer le zonage, accélérer la délivrance des permis, réduire les barrières réglementaires et permettre davantage d’investissements privés. L’abordabilité du logement est, dans une large mesure, une question d’offre. Une ville ne peut réglementer indéfiniment la rareté sans en payer le prix.
Deuxième principe : l’ordre public
Une ville ne peut offrir de véritables possibilités si ses citoyens ne se sentent pas en sécurité dans leur propre quartier. La sécurité publique n’est pas un luxe idéologique. Elle constitue une infrastructure fondamentale de la mobilité sociale et de la prospérité urbaine.
Pendant trop longtemps, la droite politique a traité la sécurité publique principalement comme une question policière. La police est indispensable, mais l’ordre public repose sur un écosystème institutionnel beaucoup plus vaste : des services policiers efficaces, des tribunaux fonctionnels, des procureurs capables de faire avancer les dossiers, des conséquences réelles pour les contrevenants, un système correctionnel efficace et des gouvernements capables de faire respecter les règles déjà en vigueur.
Les données devraient rendre cette réalité difficile à ignorer. Une analyse du Macdonald-Laurier Institute portant sur la criminalité violente dans 20 régions métropolitaines canadiennes montre que pratiquement tous les grands centres urbains étudiés ont connu, au cours de la dernière décennie, une hausse à la fois de leur taux de criminalité violente et de leur indice de gravité de la criminalité violente (Snow et Audas, 2025). Même des villes traditionnellement considérées comme relativement sûres, notamment Québec et Gatineau, ont enregistré des hausses importantes des infractions violentes depuis 2015.
Le problème ne se limite d’ailleurs pas aux statistiques de criminalité. Dans plusieurs villes, les citoyens sont également confrontés à des manifestations visibles de désordre : itinérance chronique dans l’espace public, consommation de drogues, matériel de consommation abandonné dans les lieux publics et dégradation de certains espaces communs.
Ces problèmes ne peuvent être réduits à une simple question d’image. Ils soulèvent une question fondamentale de gouvernance : les institutions urbaines sont-elles encore capables de maintenir des espaces publics sûrs, propres et fonctionnels?
Les débats entourant l’élection provinciale de 2024 en Colombie-Britannique ont mis en évidence l’importance de ces enjeux dans une campagne électorale. La criminalité, l’itinérance, la consommation de drogues dans l’espace public et la décriminalisation ont notamment occupé une place importante dans le débat sur la sécurité urbaine (Whatley, 2025).
Une politique publique efficace doit toutefois aller au-delà des slogans électoraux et des images chocs. Elle doit lutter contre la criminalité, maintenir les espaces publics et apporter des réponses efficaces aux problèmes d’itinérance et de dépendance.
Il ne faut pas choisir entre compassion et ordre. Il faut reconnaître que des politiques sociales et sécuritaires inefficaces abandonnent elles aussi les citoyens aux conséquences de l’inaction des autorités.
Un gouvernement efficace doit faire respecter les lois, maintenir des espaces publics propres et fonctionnels et protéger les citoyens. Deux études d’économie urbaine montrent notamment que la hausse de la criminalité peut faire fuir l’investissement privé et la clientèle des commerces, sans que l’inverse se produise automatiquement lorsque la criminalité diminue (Lacoe, Bostic et Acolin, 2018; Fe et Sanfelice, 2022).
L’ordre public ne se rétablit pas seul : il exige une action gouvernementale visible et soutenue afin que les citoyens et les acteurs économiques retrouvent confiance.
Troisième principe : le pluralisme éducatif
Une ville ne peut offrir une véritable mobilité sociale si tous les enfants sont contraints de suivre le même parcours éducatif, indépendamment de leurs aptitudes, de leurs ambitions ou de leurs intérêts.
La droite devrait donc défendre une plus grande diversité des parcours : choix de l’école, écoles à charte, formation professionnelle, apprentissage et autres voies permettant de valoriser différentes formes de talent (Beauregard, 2025; Giguère, 2026).
Une économie moderne a besoin d’ingénieurs et d’entrepreneurs, mais elle a tout autant besoin d’électriciens, d’infirmiers, de techniciens, de travailleurs de la construction et de gens de métier qualifiés.
Le succès ne consiste pas à forcer tout le monde à emprunter le même chemin. Il consiste à offrir plusieurs chemins vers la réussite.
Quatrième principe : la compétence institutionnelle
Mais reconquérir les villes exige davantage que de bonnes politiques publiques. Cela exige aussi de la compétence institutionnelle.
La gauche a compris une réalité que les conservateurs ont trop souvent négligée : le pouvoir ne s’exerce pas uniquement le jour d’une élection. Il s’exerce aussi dans les institutions.
Les administrations municipales ne sont plus de simples structures chargées de l’entretien des routes et de la collecte des ordures. Elles influencent l’offre de logements, les règles d’approvisionnement, les transports, l’aménagement du territoire, certaines réglementations environnementales, les priorités policières et la prestation de nombreux services qui déterminent directement la qualité de vie des citoyens.
Les mouvements progressistes ont investi les institutions. Ils ont développé des réseaux dans les administrations municipales, les services d’urbanisme, les syndicats, les organisations militantes, les universités et les associations professionnelles. Ils ont compris que le changement durable nécessite aussi de modifier les procédures, les normes administratives et les pratiques institutionnelles.
La droite doit apprendre cette leçon.
Reconquérir les villes exige une véritable culture administrative : comprendre les budgets, les incitations, les règlements, les structures de personnel, les mécanismes de décision et les indicateurs de performance.
Les slogans ne suffisent pas. Gouverner exige de savoir gouverner.
C’est précisément là que trop de conservateurs et de libéraux classiques se trompent. Ils consacrent leur énergie aux grands débats provinciaux et nationaux tout en négligeant les décisions municipales qui déterminent concrètement la vie quotidienne des citoyens.
Les gouvernements fédéraux peuvent parler de productivité et de croissance. Ce sont pourtant les villes qui déterminent en partie si l’on peut construire rapidement des logements. Les provinces peuvent promettre des réformes dans les services publics. Les municipalités influencent directement l’environnement dans lequel une part importante de ces services est offerte.
Les fondations institutionnelles comptent
Les villes comptent parce qu’elles concentrent une part importante de la population et de la représentation politique. Leurs idées, leurs priorités et leurs cultures politiques peuvent influencer les élus des paliers supérieurs, les réseaux bureaucratiques, les associations professionnelles et les institutions qui participent à l’élaboration des politiques publiques.
Abandonner les villes, c’est faire davantage que perdre des élections municipales. C’est aussi renoncer à développer une présence institutionnelle capable de former les futurs dirigeants, d’influencer les débats et de participer à l’évolution des institutions.
La reconquête urbaine n’est donc pas seulement une stratégie municipale. C’est une stratégie de long terme et un levier pour les autres paliers de gouvernement.
Pour construire des logements, maintenir l’ordre et offrir un véritable choix scolaire aux familles, il faut des institutions capables d’exécuter leurs décisions. Cela passe par une réforme du zonage, des tribunaux municipaux efficaces et des services publics fiables. Sans capacité d’exécution, les meilleures politiques demeurent de bonnes intentions.
Des villes capables de construire, d’assurer l’ordre et de fournir des services efficaces créent les conditions nécessaires à l’investissement, à la mobilité du capital humain et à la croissance d’autres secteurs de l’économie.
Favoriser la croissance exige d’éliminer les obstacles inutiles à la construction, à l’investissement et à la création. Maintenir l’ordre exige de faire appliquer les règles et de préserver des institutions fonctionnelles. La compétence consiste à utiliser les ressources publiques pour fournir des services efficaces tout en respectant l’argent des contribuables.
Ces principes ne s’opposent pas à la ville. Ils en reconnaissent plutôt l’importance. Il ne s’agit pas d’abandonner les villes, mais de leur permettre de mieux remplir les fonctions qui leur sont confiées.
Reconquérir les villes
L’avenir politique et économique se jouera de plus en plus dans les villes. Il est donc crucial de s’y engager, car elles concentrent le capital humain, l’activité économique, les changements démographiques et une part importante du pouvoir institutionnel.
La reconquête urbaine devient ainsi une question de gouvernance.
Les villes ne sont pas perdues. Elles ont été négligées.
La droite n’a pas besoin de transformer les villes en quelque chose qu’elles ne sont pas. Elle gagnerait plutôt à mettre en valeur leur potentiel comme milieux d’occasions, de sécurité, d’ambition, d’innovation et de mobilité sociale.
Il ne s’agit pas vraiment de chercher à rendre les villes « plus conservatrices ». Il s’agit de s’attaquer aux problèmes qui déterminent concrètement la qualité de vie de ceux qui y habitent.
La véritable question est de savoir comment les rendre de nouveau capables de construire, de fonctionner, de protéger leurs citoyens et de créer des possibilités.
C’est sur ce terrain que se jouera une partie importante de l’avenir politique urbain.
Sources
Whatley, Shawn. « #68 Anthony Koch: Government CANNOT Remain Neutral on Culture ». Concepts with Shawn Whatley, 2025, passage de 58:00 à 1:02:03. Anthony Koch a été directeur des communications et principal porte-parole de la campagne électorale générale de 2024 du Parti conservateur de la Colombie-Britannique.
Beauregard, Étienne-Alexandre. « Le modèle québécois de pluralisme éducatif : concilier équité et diversité ». Cardus, 2025.
Snow, Dave et Richard Audas. « Urban Violence on the Rise in Canada ». Macdonald-Laurier Institute, 2025.
Glaeser, Edward. « In Conversation with Edward Glaeser, PhD ». Manhattan Institute, YouTube, 2026.
Fe, Hao et Viviane Sanfelice. « How Bad Is Crime for Business? Evidence from Consumer Behavior ». Journal of Urban Economics, vol. 129, 2022, 103448.
Giguère, Gabriel. « Bons d’éducation au Québec : la nécessaire réforme pour une liberté de choix scolaire ». Institut économique de Montréal, 2026.
Ketcham, John. « Dynamic Continuity ». City Journal, 11 août 2023. Version archivée.
Kholodilin, Konstantin Arkadievich. « The Effects of Government Interventions on Housing Market: A Meta-Study of Empirical Literature ». Journal of Housing Economics, vol. 73, 2026.
Lacoe, Johanna, Raphael W. Bostic et Arthur Acolin. « Crime and Private Investment in Urban Neighborhoods ». Journal of Urban Economics, vol. 108, 2018, p. 154–169.
OCDE. « Études économiques de l’OCDE : Canada 2025 ». Éditions OCDE, Paris, 2025.
Autres articles sur Pilule Rouge
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