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La France possède encore l’un des meilleurs systèmes électriques du monde. Pourtant, entre les hésitations politiques, les dérives industrielles et la tutelle bruxelloise, elle semble constamment chercher le moyen de neutraliser son propre avantage.

La canicule qui frappe actuellement la France offre déjà aux opposants du nucléaire leur nouveau procès en sorcellerie. Le 13 juillet, les températures élevées des cours d’eau ont contraint EDF à réduire de 6,3 gigawatts la production de huit réacteurs. Deux d’entre eux, Golfech 2 et Bugey 3, ont été complètement arrêtés, tandis que six autres continuaient de fonctionner à puissance réduite.

Le scénario semble idéal pour les catastrophistes : les réacteurs seraient désormais incompatibles avec le réchauffement climatique.

Seulement, un détail dérange le récit. Malgré ces réductions, la France demeurait exportatrice nette d’électricité, avec plus de 10 gigawatts envoyés vers ses voisins européens. Même amputé temporairement de plusieurs réacteurs, le système français continuait donc d’approvisionner une partie du continent.

Ce n’est pas le signe d’une technologie moribonde. C’est la démonstration d’une infrastructure suffisamment robuste pour absorber un choc climatique sans plonger le pays dans le noir.

La réussite française que la France refuse d’assumer

En 2025, la production nucléaire française a atteint 373 térawattheures, soit 11,3 TWh de plus qu’en 2024. En ajoutant l’hydroélectricité, l’éolien et le solaire, 95,2 % de l’électricité produite en France métropolitaine provenait de sources bas carbone. L’intensité carbone de cette production s’est limitée à 19,6 grammes d’équivalent CO₂ par kilowattheure, l’un des niveaux les plus faibles au monde.

La France a été exportatrice nette pendant près de 99 % de l’année 2025. Ses exportations électriques lui ont rapporté environ 5,4 milliards d’euros, tout en évitant une partie de la production fossile chez ses voisins. Pendant ce temps, ses importations de pétrole, de gaz et de charbon lui coûtaient encore 53 milliards.

Voilà le véritable enjeu de souveraineté.

Chaque voiture électrique, chaque usine électrifiée, chaque système de chauffage décarboné et chaque centre de données alimenté par une électricité française réduit la dépendance envers les pétromonarchies, la Russie ou les marchés internationaux du gaz.

Le nucléaire français n’est donc pas simplement une politique climatique. C’est une politique industrielle, commerciale et géopolitique.

Flamanville : le fiasco dont il faut tirer les bonnes leçons

Il serait toutefois malhonnête de présenter la filière comme irréprochable.

L’EPR de Flamanville restera longtemps le monument d’une France industrielle devenue incapable de construire rapidement ce qu’elle savait autrefois produire en série. Retards, surcoûts, erreurs de soudure, fragmentation des responsabilités et perte des compétences : le chantier a incarné tout ce que la bureaucratie moderne peut infliger à un grand projet.

Mais le réacteur existe désormais. Le 27 avril 2026, il a achevé ses essais de démarrage à pleine puissance et est entré dans sa première phase normale d’exploitation, avant une visite complète prévue à partir du 26 septembre.

La conclusion raisonnable n’est pas d’abandonner le nucléaire. Elle est d’abandonner la méthode Flamanville.

Un pays ne reconstruit pas une filière industrielle en lançant un prototype tous les vingt ans. Il la reconstruit en standardisant les plans, en conservant les mêmes équipes, en commandant plusieurs unités successivement et en permettant aux fournisseurs d’investir avec une visibilité à long terme.

C’est précisément ce que le programme EPR2 est censé accomplir avec six nouveaux réacteurs à Penly, Gravelines et Bugey.

Bruxelles surveille, Paris hésite

Le coût prévisionnel des six EPR2 est désormais évalué à 72,8 milliards d’euros. Le financement envisagé comprendrait un prêt public à taux préférentiel couvrant au moins la moitié des coûts de construction, un contrat pour différence d’une durée de quarante ans et un mécanisme de partage des risques entre EDF et l’État. La décision finale d’investissement doit théoriquement être prise avant la fin de 2026.

La Commission européenne a cependant ouvert une enquête approfondie sur ce montage financier, craignant notamment qu’il ne renforce excessivement la position dominante d’EDF.

L’ironie est remarquable.

L’Europe explique simultanément qu’elle veut électrifier les transports, l’industrie et le chauffage, tout en compliquant le financement de la principale infrastructure capable de fournir continuellement une électricité abondante et décarbonée.

Le marché doit évidemment exercer une discipline sur les coûts. Un chèque en blanc à EDF ne ferait que garantir de nouveaux dépassements. Mais la concurrence pertinente ne consiste pas à placer un réacteur nucléaire et une éolienne intermittente dans une comparaison artificielle de prix instantanés. Elle consiste à mesurer le coût complet d’un système capable de produire à la demande, de stabiliser le réseau et de fonctionner pendant plusieurs décennies.

Prolonger avant de démolir

La priorité immédiate devrait d’ailleurs être moins spectaculaire que les EPR2 : maintenir en service les réacteurs existants aussi longtemps que leur sûreté peut être garantie.

Selon la Cour des comptes, la prolongation du parc actuel de quarante à soixante ans représenterait un coût actualisé d’environ 51 euros par mégawattheure. Elle demeure ainsi l’une des options les moins coûteuses pour le système électrique français.

Fermer prématurément des centrales amorties pour les remplacer par des infrastructures plus coûteuses ne relève pas de l’écologie. Cela relève de la destruction de capital.

Les épisodes de chaleur imposent néanmoins une adaptation : amélioration des systèmes de refroidissement, meilleure gestion des rejets thermiques, diversification des sources d’eau et préférence accrue pour les sites côtiers lorsque cela est possible. Les limites environnementales doivent reposer sur des données scientifiques transparentes, et non devenir de nouveaux instruments de paralysie administrative.

La leçon française vaut aussi pour le Québec

L’expérience française devrait également interpeller le Québec. Nous possédons l’hydroélectricité, un immense territoire, des ressources naturelles considérables et une société d’État capable de soutenir une véritable politique de puissance énergétique. Pourtant, le gouvernement reconnaît lui-même que la demande d’énergie propre augmentera fortement et que le Québec doit planifier dès maintenant ses approvisionnements afin de préserver sa prospérité, son autonomie et sa sécurité énergétique.

Cela devrait imposer un débat adulte sur l’ensemble des options disponibles : nouveaux barrages, rééquipement des centrales existantes, éolien, solaire, stockage, gaz naturel lorsque nécessaire et, éventuellement, nucléaire de nouvelle génération.

Or, une partie du mouvement souverainiste semble confondre l’indépendance avec l’interdiction préalable de presque tous les moyens permettant de l’exercer.

Le Parti québécois a fait de la fermeture de Gentilly-2 l’un des premiers gestes du gouvernement Marois en 2012. Avant même son arrivée au pouvoir, ses représentants réclamaient l’abandon de la réfection, le démantèlement de la centrale et la sortie de cette filière. Sur les hydrocarbures, le parti a également dénoncé GNL Québec comme un projet « polluant et dépassé » et valorisé le dépôt d’un projet de loi visant à interdire l’exploration et l’exploitation des hydrocarbures en sol québécois.

On peut contester la rentabilité d’un projet précis. On peut exiger des garanties environnementales, refuser les subventions et imposer aux promoteurs d’assumer pleinement leurs risques. Mais fermer idéologiquement la porte au gaz et au nucléaire avant même d’en évaluer les possibilités relève moins de la souveraineté que de l’autolimitation volontaire.

À quoi servirait de créer un pays si c’est pour lui interdire d’avance d’exploiter ses ressources, de diversifier son réseau et de choisir librement ses technologies?

La souveraineté énergétique ne consiste pas seulement à remplacer le drapeau canadien sur les édifices d’Hydro-Québec. Elle suppose la capacité de produire suffisamment d’énergie pour alimenter les industries, les mines, les transports, les alumineries, les centres de données et les nouvelles chaînes de transformation que l’indépendance devrait précisément permettre de développer.

Un parti souverainiste devrait chercher à multiplier les leviers dont disposerait un Québec indépendant, pas à les condamner les uns après les autres afin de satisfaire les dogmes écologistes du moment.

La France démontre qu’une filière nucléaire, même malmenée par des décennies d’hésitations politiques, demeure un instrument formidable d’indépendance nationale. Le Québec devrait au minimum conserver la liberté d’étudier cette avenue, notamment les petits réacteurs modulaires, plutôt que de transformer la fermeture de Gentilly-2 en tabou permanent.

Un pays sérieux ne choisit pas son bouquet énergétique en fonction des émotions militantes. Il compare les coûts, la fiabilité, les risques, les besoins industriels et les conséquences géopolitiques.

La souveraineté sans puissance énergétique risque de n’être qu’une indépendance administrée dans la pénurie.

De plus, le récent désengagement d’EDF en Amérique du Nord ajoute une dimension révélatrice au débat. La société d’État française a conclu une entente pour vendre ses activités canadiennes et américaines au fonds KKR, notamment afin de libérer des capitaux pour ses priorités nationales, dont la modernisation du parc nucléaire français. Autrement dit, la France recentre ses ressources sur sa souveraineté énergétique pendant que le Québec continue de dépendre d’acteurs étrangers pour développer une partie de sa nouvelle capacité de production, tout en refusant largement le débat sur le gaz et le nucléaire.

Produire plutôt que rationner

La France a finalement publié en février 2026 sa nouvelle programmation énergétique. Celle-ci prévoit une augmentation de 40 % de la consommation d’électricité entre 2023 et 2035, notamment par l’électrification des usages, tout en visant à réduire de moitié la part des énergies fossiles.

Cette ambition ne sera pas satisfaite par des slogans sur la sobriété heureuse.

Elle exigera des réacteurs, des barrages, des réseaux, des moyens de stockage et des énergies renouvelables là où elles sont économiquement pertinentes. Le débat ne devrait pas opposer artificiellement le nucléaire au solaire ou à l’éolien, mais la production abondante à la logique de pénurie.

La France a déjà entre les mains une richesse que plusieurs pays cherchent désespérément à reconstruire : une électricité largement nationale, pilotable, exportable et presque entièrement décarbonée.

Son principal adversaire n’est pas la chaleur des fleuves.

C’est son incapacité politique à reconnaître qu’une civilisation industrielle ne se maintient pas en organisant la rareté, mais en produisant davantage, mieux et durablement.

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Samuel Rasmussen
Samuel Rasmussen
Samuel Rasmussen, alias Le Blond Modéré, est membre des Trois Afueras et collaborateur du podcast Ian & Frank. Titulaire d'une formation en relations internationales à l'Université de Sherbrooke, il s'intéresse particulièrement à la géopolitique, aux zones d'influence et aux différentes formes de pouvoir.

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