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Et si c’était ton amie, ta mère..

Il y a quelque chose d’assez révélateur dans la tempête provoquée par la nomination de Jacinthe-Ève Arel.

Depuis la semaine passée, on ressort ses publications. On ressort Trump. On ressort Duhaime. On ressort la CAQ. On ressort ses déclarations les plus provocantes. Québec solidaire réclame carrément son départ.

Pendant ce temps, on parle assez peu d’une chose pourtant essentielle lorsqu’on nomme une personne à la direction d’un cabinet ministériel : son curriculum vitæ et son parcours de vie.

Et c’est là que son histoire me rejoint particulièrement.

Parce que Jacinthe-Ève Arel n’est pas simplement « une animatrice de radio conservatrice ».

Un parcours professionnel qu’on semble vouloir ignorer

Elle est criminologue de formation. Elle détient un baccalauréat en sciences sociales de l’Université d’Ottawa, avec une spécialisation en criminologie et une concentration en science politique.

Elle a poursuivi des études de deuxième cycle en santé publique à l’Université de Montréal et en administration publique à l’École nationale d’administration publique (ENAP). Elle a également suivi avec succès une formation en gouvernance des sociétés à l’Université Laval.

Avant les micros et les chroniques politiques, elle a travaillé sur le terrain : services correctionnels, Direction de la protection de la jeunesse (DPJ), intervention auprès de personnes vulnérables, santé et services sociaux.

Elle a ensuite occupé différents postes de gestion, notamment au CHU Sainte-Justine et au CSSS du Haut-Richelieu–Rouville.

Autrement dit, elle connaît l’État québécois autrement que par les communiqués de presse et les périodes de questions.

Elle l’a vu fonctionner de l’intérieur et, parfois, dysfonctionner de très près.

C’est justement là que cette nomination commence à devenir beaucoup moins étrange.

Paul St-Pierre Plamondon ne l’a pas nommée ministre des Relations internationales, ministre de la Condition féminine ou porte-parole gouvernementale.

Jacinthe-Ève Arel devient directrice de cabinet de Sébastien D’Astous, ministre délégué à l’Efficacité gouvernementale et à l’Allègement réglementaire de l’État.

L’efficacité gouvernementale. L’allègement réglementaire.

On peut difficilement imaginer un endroit plus cohérent pour une femme qui a passé une partie de sa carrière dans les grandes machines administratives québécoises et qui répète depuis des années que l’État doit revenir à ses responsabilités essentielles.

Elle l’a d’ailleurs dit elle-même en annonçant sa nomination : elle souhaite un État qui assume ses responsabilités, reconnaisse les limites de son intervention et retire les obstacles qu’il a lui-même créés.

On peut être d’accord ou non avec cette conception de l’État. Mais, compte tenu des responsabilités du ministre auprès duquel elle vient d’être nommée, il faut reconnaître une certaine logique.

Et il y a autre chose.

Une femme qui connaît les rouages du pouvoir

Jacinthe-Ève Arel connaît la politique.

Candidate de la CAQ dans Laporte en 2018. Conseillère politique au cabinet de Simon Jolin-Barrette. Candidate du Parti conservateur du Québec dans Portneuf en 2022. Animatrice, chroniqueuse et analyste politique par la suite.

Ça fait beaucoup de mondes différents.

Ça signifie aussi qu’elle sait comment fonctionne un cabinet, comment fonctionne un ministère, comment se déroule une campagne électorale et comment fonctionne la machine médiatique qui attend maintenant chacune de ses erreurs.

Ce n’est pas rien pour une directrice de cabinet.

Dimitris Soudas a publié un texte, à la suite d’une intervention à Radio-Canada, qui apporte également une dimension qu’on voit rarement lorsqu’une personnalité publique devient la cible du jour : la dimension humaine.

Il raconte avoir discuté avec plus d’une dizaine de personnes qui connaissent Arel.

Selon les témoignages qu’il rapporte, elle aurait grandi dans la pauvreté, aurait vécu quelque temps dans son automobile pendant ses études universitaires et aurait travaillé de nuit dans une maison de transition auprès de détenus, tout en étudiant le jour.

Il évoque aussi cette période où, alors qu’elle travaillait au cabinet de Simon Jolin-Barrette et que ses trois enfants avaient 9, 11 et 14 ans, elle devait quitter Boucherville vers 4 h du matin pour se rendre à Québec.

Avant de partir, elle préparait les lunchs, les vêtements, le souper et les consignes pour ses enfants.

Une femme qui a travaillé auprès de détenus, à la DPJ, dans le réseau de la santé, en gestion, en politique et dans les médias n’arrive pas dans un cabinet gouvernemental avec uniquement quelques publications controversées dans ses bagages.

Des controverses qui ne doivent pas effacer les compétences

On peut trouver certains de ses propos franchement excessifs. J’en trouve moi-même plusieurs inutilement provocateurs.

Elle a notamment attaqué avec une violence verbale assez spectaculaire l’idée même d’un sommet sur l’itinérance proposé par PSPP.

C’est une contradiction réelle, et il serait absurde de faire semblant qu’elle n’existe pas.

Mais on sait aussi qu’elle est ouverte au dialogue et qu’elle échange avec des gens de tous les horizons : de gauche comme de droite, souverainistes comme fédéralistes.

Québec solidaire lui reproche également ses positions concernant Donald Trump, Robert F. Kennedy Jr., les mesures sanitaires, les personnes trans et la Russie.

Éric Duhaime, lui, ne conteste pas son intelligence. Il la décrit comme une femme « brillante et éloquente », tout en estimant que le PQ récupère une voix de droite.

Drôle de situation, quand même !

La gauche trouve Arel beaucoup trop à droite pour travailler avec le PQ, tandis qu’Éric Duhaime trouve le PQ beaucoup trop à gauche pour qu’Arel y travaille.

Peut-être que la réponse se trouve précisément quelque part là-dedans.

Un gouvernement n’est pas un groupe Facebook où tout le monde doit partager la même opinion.

Une directrice de cabinet n’est pas davantage payée pour applaudir son ministre toute la journée.

Elle est aussi là pour lui dire, parfois, qu’il se trompe. Pour lui présenter l’angle qu’il ne voit pas. Pour comprendre les conséquences administratives d’une décision politique.

Pour gérer une équipe, arbitrer, négocier, dire non et, surtout, transformer une volonté politique en décisions réalisables.

Si PSPP voulait réellement entreprendre le ménage de l’État qu’il a promis pendant la campagne électorale, nommer uniquement des gens qui pensent exactement comme lui aurait été une drôle de façon de commencer.

Une nomination qui dépasse les clivages traditionnels

Il y a même quelque chose d’intéressant, politiquement, dans cette nomination.

Le nouveau gouvernement péquiste affirme vouloir réduire la taille administrative de l’État, diminuer la masse salariale de la fonction publique et parapublique et s’attaquer à la réglementation inutile.

Il va donc chercher quelqu’un provenant clairement de la droite économique pour participer à ce travail.

Pas pour définir l’ensemble de la politique gouvernementale, mais pour travailler précisément sur l’efficacité de l’État.

Ça se défend très bien.

Et surtout, PSPP envoie peut-être un message qui dépasse la personne de Jacinthe-Ève Arel : le gouvernement n’appartiendra pas uniquement aux péquistes de carrière.

La souveraineté du Québec n’a jamais été exclusivement une idée de gauche.

Elle n’a jamais eu à l’être.

Arel écrit aujourd’hui que son attachement à la liberté et à la responsabilité l’a conduite à vouloir « un Québec souverain, maître de ses choix et pleinement responsable de son avenir ».

Ça, politiquement, c’est intéressant.

Une ancienne candidate conservatrice qui arrive à la souveraineté par la responsabilité individuelle, la limitation de l’État et l’autonomie nationale ne suit simplement pas le même chemin idéologique que le péquiste social-démocrate traditionnel.

Elle arrive pourtant au même point sur la question nationale.

Pour un premier ministre souverainiste qui devra convaincre bien au-delà des membres du Parti québécois, cette diversité n’est pas nécessairement un problème.

Elle peut devenir une force, à une condition.

De la liberté du micro à la discipline gouvernementale

Dimitris Soudas a parfaitement raison sur ce point : le rôle vient maintenant avec une obligation de retenue.

Jacinthe-Ève Arel, la chroniqueuse, pouvait provoquer, commenter, envoyer promener un sommet gouvernemental et alimenter une controverse à 22 h 47 sur X.

Jacinthe-Ève Arel, la directrice de cabinet, ne peut plus fonctionner de cette manière.

Ce n’est plus le même métier.

Ses opinions personnelles devront rester personnelles.

Elle devra conseiller son ministre, gérer son cabinet, défendre les décisions prises collectivement et comprendre qu’une phrase lancée sur les réseaux sociaux peut désormais devenir une crise gouvernementale.

C’est probablement là que se trouve le véritable pari de PSPP.

Pas dans ses compétences. Celles-là sont assez faciles à démontrer.

Le pari porte sur sa capacité à passer de commentatrice à gestionnaire politique, de la liberté presque totale du micro à la discipline très particulière d’un cabinet ministériel.

Si elle réussit cette transition, Paul St-Pierre Plamondon aura probablement fait un meilleur choix que ne le laisse croire le vacarme des dernières 24 heures.

Parce qu’on ne réforme pas une machine comme l’État québécois uniquement avec des gens qui l’observent de loin.

Jacinthe-Ève Arel l’a connue sur le terrain, dans ses institutions, dans sa gestion et dans ses cabinets.

Elle connaît aussi la politique, les médias et la droite québécoise.

Et elle est maintenant souverainiste.

Pour diriger le cabinet du ministre chargé de demander à l’État québécois où il pourrait être plus simple, moins lourd et plus efficace, ce n’est pas exactement le CV le plus farfelu qu’on ait vu passer à Québec.

C’est même assez difficile de prétendre qu’il n’y a aucune logique derrière ce choix.

Et si c’était ton amie, ta mère…

Mais au-delà de tout cela, il y a une femme.

Une femme qui s’est construite à travers un système qui n’était pas nécessairement conçu pour elle.

Une femme qui a élevé trois enfants, qui a poursuivi ses études avec les moyens du bord et qui a dû affronter le système, le comprendre, en saisir aussi bien la logique que les absurdités.

Une femme qui a dû apprendre à concilier les responsabilités familiales, les exigences professionnelles et ses propres ambitions.

Est-ce que je suis partial ? Oui.

Parce que, lorsque je regarde le parcours de Jacinthe-Ève Arel, je vois celui de plusieurs de mes amies.

Et je vois celui de ma mère.

Je vois ces femmes qui n’ont pas eu le luxe de tout recevoir, qui ont dû travailler deux fois plus fort pour obtenir ce que d’autres tenaient pour acquis.

Quand on poursuit des études sans moyens financiers, quand on doit assumer les responsabilités d’une mère tout en cumulant plusieurs emplois, on apprend rapidement à distinguer le nécessaire du superflu.

On apprend à gérer son temps, à optimiser les ressources, à prévoir les imprévus et à faire beaucoup avec très peu.

On apprend, surtout, que les ressources ne sont jamais infinies et que chaque décision entraîne des conséquences.

Et cela aussi, à mes yeux, constitue une forme d’expérience dont on parle beaucoup trop peu.

Alors, avant de réduire Jacinthe-Ève Arel à quelques déclarations controversées, avant de réclamer sa tête sans même lui laisser l’occasion d’exercer ses nouvelles fonctions, peut-être faudrait-il regarder l’ensemble de son parcours.

Et si c’était ton amie ? Et si c’était ta mère ?

La jugerais-tu uniquement sur ses opinions politiques, en faisant abstraction de tout ce qu’elle a traversé, accompli et construit ?

On peut contester ses idées, critiquer ses prises de position et même désapprouver profondément certaines de ses déclarations.

Mais cela ne devrait pas nous empêcher de reconnaître son parcours, sa détermination et ses réalisations.

Elle mérite notre admiration pour ce qu’elle a accompli, que l’on partage ou non ses convictions.

Elle a réussi à se bâtir une vie et une carrière malgré les obstacles.

Et maintenant, au lieu de la condamner avant même qu’elle ait commencé, voyons ce qu’elle pourra offrir au Québec.


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