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Maîtres chez nous : qui a donné à Ottawa le droit d’éteindre ce que Lesage a allumé?

Il faut avoir du front. Le 29 octobre, François-Philippe Champagne, tel un Jean Chrétien des temps modernes, a dévoilé le titre du budget fédéral de 2026 : « Maîtres chez nous ». Le cabinet du ministre reconnaît s’inspirer de Jean Lesage. On l’assume. Pour raconter l’affirmation du Canada, Ottawa s’approprie les mots qui ont accompagné celle du Québec.

En 1962, ces mots portaient une ambition précise. Lesage et René Lévesque demandaient aux Québécois le mandat de poursuivre la nationalisation de l’électricité. La deuxième nationalisation, réalisée en 1963, devait donner à l’État québécois davantage de contrôle sur son développement économique. Le « nous » désignait une collectivité qui voulait prendre ses affaires en main, avec ses institutions et ses moyens d’action. Transformer ce slogan en devise du gouvernement canadien revient à déplacer le sujet politique de cette ambition.

Ce déplacement aura aussi une existence numérique particulièrement insidieuse. Quiconque cherchera « Maîtres chez nous » pourra désormais tomber sur le budget de 2026, ses annonces et les commentaires qu’il suscite. Ces nouvelles références entreront en concurrence avec celles qui racontent la Révolution tranquille. Google explique lui-même que ses systèmes privilégient les contenus récents lorsqu’une recherche appelle des informations d’actualité. Le risque est de voir reculer la visibilité de Lesage sous l’accumulation de pages consacrées au budget.

L’histoire demeure accessible, quelque part. Encore faut-il la rencontrer. Si les mots qui conduisaient à notre affirmation nationale mènent de plus en plus à la communication fédérale, Ottawa gagne une place supplémentaire dans notre mémoire. Une archive peut rester intacte pendant que l’attention se porte ailleurs.

On garde les mots, leur prestige, leur charge émotive. Puis, on leur donne une autre destination. J’y vois une volonté franche et organisée de nous éclipser en absorbant ce qui nous distingue. Le Québec fournit les symboles; le récit canadien les fait travailler pour lui.

Un peuple « sans histoire » qui refuse de disparaître

Cette question de l’existence d’un peuple dans l’histoire nous accompagne depuis longtemps. Dans son rapport de 1839, le commissaire britannique lord Durham décrivait les Canadiens français comme un peuple « sans histoire et sans littérature ». Il jugeait leur anglicisation inévitable et recommandait une organisation politique destinée à l’accélérer. Leur disparition en tant que nationalité distincte constituait un objectif explicite. Durham présentait même l’assimilation comme une amélioration de leur condition. Le mépris colonial savait déjà se donner des airs de bienveillance.

Près de deux siècles séparent ce rapport des récupérations contemporaines. Les moyens et les contextes ont changé. Cette vieille prétention à décider de notre avenir et de la place que nous occupons dans l’histoire mérite pourtant qu’on la garde en mémoire. Un peuple auquel on a dénié une histoire a de bonnes raisons de surveiller ceux qui veulent maintenant se l’attribuer.

Quand les symboles québécois deviennent canadiens

Le nom « Canadien » lui-même raconte un déplacement. Sous la Nouvelle-France, il désignait les habitants établis dans la colonie et leurs descendants, par opposition aux Français de passage. Après la Conquête, ces habitants continuaient de se dire Canadiens, tandis que les nouveaux arrivants britanniques se désignaient comme Anglais. Après l’établissement du Canada-Uni, l’appellation s’est ensuite élargie jusqu’à devenir commune à l’ensemble du pays. Les anciens Canadiens ont dû préciser leur identité : Canadiens français, puis, pour une grande partie d’entre eux au Québec, Québécois. Le nom qui les distinguait avait changé de portée.

La feuille d’érable suivra son propre parcours. La Société Saint-Jean-Baptiste l’adopte comme emblème dès 1834. En 1836, le journal Le Canadien la présente comme un emblème du Bas-Canada. Bien avant l’unifolié, elle appartient donc déjà au langage symbolique des Canadiens français.

L’Ô Canada, lui, est créé pour les célébrations de la Saint-Jean-Baptiste et le Congrès national des Canadiens français, à Québec, en 1880. Il devient officiellement l’hymne national du pays en 1980. Ces origines demeurent documentées, y compris par Ottawa. Leur reconnaissance n’empêche pas que ces symboles désignent aujourd’hui, d’abord et avant tout, le Canada.

La poutine offre une version plus familière de cette absorption. Dans son étude Poutine Dynamics, publiée en 2016, Nicolas Fabien-Ouellet analyse sa « canadianisation » : un plat québécois, longtemps associé à des préjugés envers les Québécois, devient une spécialité nationale canadienne. Il y voit une forme d’appropriation culturelle. La question porte sur la reconnaissance de sa provenance. Que tout le monde en mange, tant mieux. Il reste assez de place sur le menu pour écrire qu’elle est québécoise.

Le sirop d’érable fait également partie de l’identité québécoise. La très grande majorité de la production mondiale vient d’ici : les Producteurs et productrices acéricoles du Québec évaluent notre part à 72 % en moyenne. Lorsque l’étiquette canadienne suffit à raconter cette industrie, la contribution québécoise devient une précision facultative. Nous produisons l’essentiel du sirop d’érable de la planète, et il faudrait encore expliquer pourquoi nous tenons à être nommés.

René Lévesque, Québec et la Baie-James : au service du récit canadien

Le récit canadien possède aussi ses relais médiatiques. En 2009, Maclean’s faisait la promotion du livre de Daniel Poliquin sur René Lévesque, publié dans la collection Extraordinary Canadians. Son communiqué présentait Lévesque comme un « Canadien extraordinaire » et rattachait même ses efforts pour faire du Québec un État souverain à des valeurs « fondamentalement canadiennes ».

Maclean’s agit ici comme un relais de propagande fédéraliste. On récupère jusqu’au projet de quitter le Canada pour enrichir le récit canadien. Le fondateur du Parti québécois devient une preuve de la grandeur du pays dont il voulait affranchir le Québec. Il fallait le faire.

On peut admirer Lévesque en étant fédéraliste; lui rendre justice exige toutefois de reconnaître le peuple auquel il voulait donner les moyens de décider de son avenir. Repeindre son combat aux couleurs du Canada revient à en changer le sens.

La même gourmandise s’est manifestée lors du 400e anniversaire de Québec. Dans un communiqué du 16 mars 2008, Patrimoine canadien présentait la fondation de Québec comme marquant également la « fondation de l’État canadien ». Québec fournissait le berceau, et Ottawa s’installait dans la généalogie. Comme si tout ce qui s’était produit depuis 1608 devait naturellement aboutir à l’État fédéral actuel. Le passé québécois devenait une longue introduction à l’histoire du Canada.

L’hydroélectricité se retrouve maintenant dans ce récit. Le 17 août dernier, Mark Carney reconnaissait que les Québécois avaient bâti la Baie-James, avant de présenter ce chantier comme une démonstration de ce que le Canada peut accomplir. Faut quand même le faire! Et voir Christine Fréchette se pavaner à ses côtés avait quelque chose d’Elvis Gratton.

Il annonçait également une participation fédérale à de nouveaux projets énergétiques avec le Québec et Terre-Neuve-et-Labrador. Les bâtisseurs québécois sont salués, puis leur œuvre devient une pièce à conviction dans le discours sur la puissance canadienne. Ottawa trouve dans notre développement les arguments de sa propre ambition.

Le scandale des commandites : quand la visibilité fédérale s’achète

Avec les commandites, la volonté fédérale d’occuper notre espace collectif est directement documentée. Après le référendum de 1995, Ottawa cherche à accroître sa présence au Québec.

Le rapport Gomery reproduit une recommandation du gouvernement Chrétien réclamant « un effort coordonné pour accroître la visibilité et la présence du Canada au Québec ». Des organismes reçoivent des fonds pour des événements culturels et communautaires en échange de visibilité fédérale. Le mot-symbole Canada et le drapeau doivent associer le gouvernement aux activités auxquelles les gens sont attachés.

Le scandale financier a largement occupé les manchettes. L’ambition politique mérite de rester au premier plan : promouvoir le fédéralisme en installant le Canada dans nos rassemblements et dans nos habitudes.

Le programme achetait de la visibilité avec l’argent public. Il cherchait à rendre l’appartenance canadienne familière, répétée, omniprésente. Ce travail sur les symboles avait un budget. Nos impôts le payaient.

Notre culture dans leur vitrine, notre avenir entre leurs mains

Les histoires du nom « Canadien », de la feuille d’érable ou de l’hymne ne se réduisent pas à une décision prise dans un bureau fédéral. La récupération d’un slogan, le discours d’un premier ministre, la promotion de Maclean’s et les commandites relèvent d’acteurs et de moyens différents.

Leur rapprochement révèle néanmoins une même préférence : que le Québec enrichisse le Canada tout en s’effaçant comme sujet politique. Notre culture est bienvenue dans la vitrine. Notre volonté de disposer de nous-mêmes dérange l’agencement.

Avec « Maîtres chez nous », Ottawa pousse cette logique jusque dans les mots de notre émancipation économique. Il ajoute désormais son budget aux références que ces mots feront surgir. Le slogan québécois devient un instrument de promotion du Canada, et notre histoire doit encore défendre sa place derrière la nouvelle affiche.

Durham nous disait sans histoire. Nous en avons une, et nous tenons à la raconter en notre nom. C’est précisément ce que cette récupération canadienne nous oblige sans cesse à réaffirmer. Un nom, un symbole, une réussite, un slogan : on nous efface, un peu, encore.

Il est temps d’en tirer une conséquence politique. Nous n’avons pas à rester les fournisseurs de souvenirs du nationalisme canadien. Ottawa peut puiser dans nos slogans; je refuse qu’il continue à fixer les limites de notre ambition collective. Le mépris colonial de Durham appelait notre disparition. Notre réponse doit aller jusqu’à l’indépendance.

Être pleinement maîtres chez nous, c’est vivre dans un Québec souverain. Un Québec qui parle en son nom et assume lui-même les choix dont dépend son avenir. Notre existence nationale n’a pas à rester suspendue à la place que le Canada accepte de nous accorder dans son récit.

Que le fédéral se trouve ses propres mots. Nous avons un pays à faire, et nous ne serons pas les Cajuns de l’an 2000.

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