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Mais où donc se rangent les bleus?

Les élections ont désormais commencé et les Québécois se présenteront aux urnes le 5 octobre prochain. S’ils sont nombreux à être fébriles, à s’impliquer activement au sein de leur famille politique et à espérer du changement, d’autres abordent plutôt cette campagne avec peu d’enthousiasme. Car, malgré le nombre de partis politiques qui se disputent le suffrage des Québécois, une famille politique peine à trouver réellement sa place dans l’offre électorale actuelle.

Depuis quelques années, je me surprends ainsi régulièrement à me demander : où donc est passée l’offre politique pour les vieux Bleus? Si elle n’a pas tout à fait disparu du paysage politique, elle est, malheureusement, plutôt éparpillée.

Le courant bleu

D’abord, il faut répondre à cette question : qu’est-ce que j’entends par « Bleu »?

Historiquement, il s’agit évidemment de la tradition conservatrice canadienne-française, jadis opposée aux Rouges, des libéraux radicaux. Héritière du réformisme de Louis-Hippolyte La Fontaine, cette école de pensée a principalement été incarnée par George-Étienne Cartier et son Parti bleu au XIXe siècle, évoluant vers le Parti conservateur du Québec après 1867. Au début du XXe siècle, elle a été intellectuellement renouvelée par les groulxistes et leur nationalisme catholique. Politiquement, elle en vient à être représentée aux urnes par l’Union nationale pendant une bonne partie du siècle.

Dans l’ensemble, cette tradition politique associait conservatisme, défense de l’Église et des intérêts nationaux canadiens-français et, progressivement, autonomie provinciale québécoise. Notons que j’utilise cette étiquette dans le sens généalogique d’une école de pensée politique. Selon les époques et les acteurs, certaines de ces thématiques sont plus ou moins mises de l’avant et évoluent au gré de la société québécoise. Néanmoins, cette tradition s’est retrouvée marginalisée au fil du temps et des changements de l’offre politique québécoise. Si les dernières années ont vu ses thèmes revenir peu à peu dans le débat public, elle est loin d’être fidèlement représentée et encore moins pleinement incarnée par une formation politique.

Le Bleu au présent

Que signifie être Bleu aujourd’hui? Cela ne signifie évidemment pas vouloir restaurer le Québec du XIXe siècle, mais plutôt prolonger certaines de ces intuitions fondamentales dont le conservateur québécois actuel devrait être l’héritier, afin de les adapter à notre époque.

L’une de ces intuitions est la conception organique et historique de la nation. Loin de n’être qu’un territoire administré par un État ou une addition d’individus, la nation québécoise est, pour le Bleu, une communauté historique façonnée par une langue, une mémoire, une culture et des institutions particulières. C’est parce qu’il sait sa nation enracinée dans l’histoire longue du Québec que le Bleu refuse la rupture identitaire et mémorielle amorcée dans les années 1960. Car, s’il ne nie pas les transformations de cette période, il considère problématique le fait que la modernisation québécoise ait souvent été pensée sur le mode de la rupture avec ce qui précédait, plutôt qu’à travers la transformation dans la continuité. Il a donc à cœur d’assurer une véritable pérennité de cette communauté qu’il juge être une nation politique à part entière. Ainsi, pour le Bleu, le Québec doit disposer du maximum de moyens pour protéger sa langue, sa culture et ses intérêts, ce qui conduit généralement à une position nationaliste essentiellement autonomiste, parfois indépendantiste.

Distinct du libéralisme de droite, le conservatisme du Bleu est culturel et social; il est un conservatisme de la transmission plutôt qu’un conservatisme fiscal. Sa pensée s’articule autour de la famille, de l’autorité légitime, de la sauvegarde du patrimoine et des institutions, de la responsabilité individuelle, de la conscience historique, de la mémoire collective et de la transmission entre les générations. Pour le Bleu, les libertés individuelles, la propriété privée et l’économie de marché ont leur place, mais elles doivent demeurer ordonnées au bien commun. La politique doit également préserver les conditions nécessaires au maintien et à l’épanouissement de la communauté. Cela suppose un État ni omniprésent ni minimaliste : limité dans son emprise sur les individus, mais fort et légitime lorsqu’il protège ce qu’ils ne peuvent préserver seuls.

Finalement, le conservateur bleu assume l’héritage catholique du Québec — fêtes, symboles, patrimoine, mémoire — tout en intégrant à sa réflexion certains principes de la pensée sociale chrétienne : conception communautaire de la société, dignité de la personne, famille comme socle social, bien commun, subsidiarité, solidarité. Le Bleu contemporain n’est pas nécessairement confessionnel dans son programme politique, mais refuse que le Québec moderne soit pensé comme s’il devait se construire contre son héritage catholique.

Nation, transmission, bien commun, héritage, communauté : loin d’être une importation étrangère ou une juxtaposition de positions disparates, il s’agit davantage d’une conception plus classique du conservatisme, bien différente de celle d’une frange de la droite contemporaine qui le réduit trop souvent au libéralisme de droite ou au néoconservatisme. Ainsi, s’inscrivant dans la tradition conservatrice québécoise, ce national-conservatisme en est une interprétation cohérente et adaptée à notre époque.

Les Bleus dispersés

Depuis le dernier quart du XXe siècle, le vieux fond bleu s’est retrouvé fortement marginalisé. S’il n’a pas complètement disparu du Québec, ses idées ont néanmoins été démembrées sur la scène politique : le Parti québécois en porte une partie, la Coalition avenir Québec une autre et le Parti conservateur du Québec une troisième; mais aucune de ces formations n’en réalise aujourd’hui pleinement la synthèse.

Parmi les formations « bleues » présentes sur la scène politique québécoise, le Parti québécois est la plus ancienne et celle qui a gardé l’approche nationaliste la plus affirmée du courant. Le PQ a, en effet, repris à son compte la défense de la langue, de la culture, des intérêts et de l’identité des Québécois, puis est allé au-delà de la tradition autonomiste des Bleus en faisant de l’indépendance du Québec son principal cheval de bataille. Fortement marqué par le néonationalisme associé à la Révolution tranquille, il porte cependant une conception territorialisée et québéco-centrée de la nation qui, sans être problématique en soi, s’est plutôt développée en rupture identitaire et mémorielle avec l’ancien Canada français, et non en continuité avec lui.

Idéologiquement marqué par son époque de fondation, le PQ reste très ancré dans une réorientation du nationalisme vers la gauche — social-démocratie, progressisme, laïcité, républicanisme — qui n’est pas sans avoir des affinités doctrinales avec l’aile nationaliste du courant rouge; il est alors loin d’incarner la tendance conservatrice attendue d’un véritable parti bleu. En somme, le PQ représente la dimension nationale bleue s’exprimant dans un cadre idéologique non bleu.

Depuis qu’elle est apparue sur la scène politique québécoise, la Coalition avenir Québec est probablement le parti ayant été le plus près de reconstruire la synthèse bleue traditionnelle. Alliance pragmatique d’anciens péquistes, libéraux et adéquistes qui voulaient dépasser le clivage entre souverainistes et fédéralistes, la CAQ en est venue à incarner un nationalisme autonomiste axé sur la protection linguistique, la défense de l’identité, des valeurs et de la culture nationales, et l’utilisation de l’État au service de la nation. L’apport des adéquistes a renforcé ses positions de centre-droit accordant de l’importance à la prospérité, à l’investissement, au développement économique et à l’enrichissement collectif, mais sans hostilité de principe à l’intervention étatique.

Enracinée dans les régions et les banlieues québécoises, la CAQ a été très populaire auprès d’un électorat aux sensibilités généralement nationalistes et conservatrices. Cependant, au gouvernement depuis 2018, la CAQ n’est pas allée au bout de ses idées et de ses ambitions initiales sur la réduction de la bureaucratie, la réforme de l’État, l’immigration ou même le discours identitaire. Elle a gouverné de façon technocratique et gestionnaire et a déçu son électorat nationaliste et conservateur. Son refus d’incarner pleinement le conservatisme québécois, de se penser comme une véritable famille idéologique et son incapacité à rompre complètement avec le consensus social progressiste québécois font de la CAQ une tentative bleue avortée.

À l’inverse, si le Parti conservateur du Québec assume pleinement son identité conservatrice, il le fait dans une matrice idéologique encore trop individualiste pour s’inscrire fidèlement dans la tradition bleue. Définissant son conservatisme selon une ligne essentiellement libérale — parfois même libertarienne —, le PCQ défend principalement les droits individuels, la propriété privée, les libertés économiques, la responsabilité personnelle ainsi que la réduction de la taille de l’État et des impôts. Mais cela ne l’a pas empêché de se rapprocher récemment de thématiques bleues : autonomisme, famille, décentralisation, identité, critique du progressisme, enracinement régional.

Malgré tout, le PCQ n’est pas construit autour d’une conception réellement conservatrice de l’ordre social; sa priorité officielle demeure la liberté individuelle. Ainsi, tant ses positions les plus proches de cette pensée que ses principes libéraux restent juxtaposés plutôt qu’intégrés à une véritable doctrine bleue. De ce fait, même s’il est clairement à la droite de l’échiquier politique québécois, le PCQ a encore du chemin à faire avant de pouvoir véritablement représenter la synthèse bleue : il n’a pas encore réordonné son socle libéral-libertarien selon une philosophie conservatrice du bien commun et de la transmission.

Pour le dire rapidement, le Parti québécois a la dimension nationale sans le conservatisme; la Coalition avenir Québec est presque devenue la synthèse bleue, mais sans jamais vouloir l’assumer ni l’incarner pleinement; et le Parti conservateur du Québec assume le conservatisme, mais le pense encore trop largement à partir du libéralisme. Aucune des formations politiques « bleues » actuellement présentes sur la scène politique n’incarne réellement une synthèse national-conservatrice québécoise qui serait l’héritière légitime de cette tradition.

Le vieux Bleu : un orphelin politique

Lorsqu’il regarde l’offre politique qui se trouve devant lui et qu’il se rend aux urnes, le Bleu doit donc généralement voter par défaut ou par compromis, ce qui lui impose un sacrifice idéologique différent selon le parti qu’il décidera de soutenir. Il est alors forcé de hiérarchiser ses priorités, sans jamais trouver une formation à laquelle il puisse adhérer sans réserve. Le Bleu est un orphelin politique.

Si cette situation révèle un inconfort électoral individuel, elle montre également qu’il existe un espace politique vacant qui n’attend qu’à être occupé. Pourtant, l’attrait pour les thématiques bleues est là; il suffit de les voir reprises en partie par ces trois partis et de constater qu’une frange importante de l’électorat demande qu’on s’y attarde. Cependant, la fragmentation de ce courant entre trois formations qui peinent à l’incarner signifie l’absence de véritable synthèse partisane bleue. Il est plus que temps que le Québec se dote d’un véhicule politique décomplexé qui assumera ce projet en incarnant un nationalisme enraciné combiné à un conservatisme tant culturel que social et économique, le tout ordonné au bien commun.

Mais où donc se rangent les Bleus? Pour le moment, nulle part, semble-t-il. Souhaitant simplement revoir leur famille idéologique réunie sous un même toit, ils veulent leur propre maison politique dans le paysage québécois.

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