Le PCQ est à peine entré dans la campagne électorale que, déjà, une partie de la classe politique et médiatique semble avoir sorti l’artillerie lourde. À observer la couverture et les attaques qui fusent, on pourrait croire qu’Éric Duhaime est à quelques jours de former un gouvernement majoritaire. On fouille les vieux comptes X, on exhume les déclarations les plus embarrassantes, on ressort Donald Trump, le 51e État, les vaccins, le climat, les années de radio et, lorsque les arguments ne suffisent plus, certains chroniqueurs semblent parfaitement à l’aise de descendre jusqu’au physique et à la voix du chef conservateur.
Tout cela serait plus compréhensible si le Parti conservateur du Québec était en voie de balayer la province. Or, le plus récent Léger publié le 1er septembre le place à 15 % à l’échelle québécoise, loin derrière le PQ à 29 %. Ce qui devient beaucoup plus intéressant, c’est la géographie du vote. Le grand sondage régional Léger place le PCQ à 29 % dans la Capitale-Nationale, à 35 % autour de Québec et à 36 % en Chaudière-Appalaches. Autrement dit, Duhaime n’est pas en train de choisir ses futurs ministres, mais quelques députés adverses peuvent certainement commencer à regarder nerveusement leur siège.
Le 51e État, ou comment trouver l’épouvantail parfait
Prenons Frédéric Poulin, candidat conservateur dans Côte-du-Sud. En 2024, il écrivait « 51e État? Why not? » et s’était également montré favorable à l’idée d’une annexion aux États-Unis. Dans le contexte politique actuel, ces déclarations peuvent évidemment surprendre et il est tout à fait légitime que les journalistes les rapportent. Poulin les qualifie aujourd’hui de maladroites et affirme qu’elles ne représentent plus sa position. C’est précisément à cela que sert une campagne électorale : permettre au candidat de s’expliquer, puis laisser les électeurs juger de la pertinence de ses positions actuelles plutôt que de réduire l’homme à une déclaration passée.
Mais voilà justement où commence la politique. Pourquoi cette histoire est-elle si délicieuse? Parce qu’elle permet de faire beaucoup plus que critiquer Frédéric Poulin. Elle offre l’épouvantail rêvé pour associer tout le PCQ à Donald Trump, au 51e État et, par extension, à une espèce de menace existentielle contre le Québec et le Canada.
La mécanique est admirablement simple. Un candidat a écrit un commentaire. Ce commentaire contient les mots « 51e État ». Donald Trump parle du 51e État. Le PCQ devient donc, par contamination associative, le véhicule québécois du trumpisme. Plus besoin de discuter très longtemps de fiscalité, de bureaucratie, de concurrence en santé, de taille de l’État ou de réduction des dépenses publiques. Le débat devient beaucoup plus confortable : êtes-vous pour le Québec ou pour Donald Trump?
Ce n’est plus une discussion politique. C’est un test de pureté.
La chasse aux cadavres numériques est ouverte
Depuis, la pelle continue de creuser. Le 1er septembre, c’était au tour de Dominique Dumas, candidat conservateur dans Chutes-de-la-Chaudière et ancien animateur de Radio X, de voir ressurgir d’anciennes publications où les insultes ne manquaient pas. Producteurs laitiers, véganes, adversaires politiques, Geneviève Pettersen : Dumas distribuait autrefois les amabilités avec une remarquable absence de parcimonie. Là encore, qu’on les rapporte. Un candidat assume également le bagage qu’il traîne derrière lui.
Mais il y a une nuance importante : le PCQ n’a pas le monopole de cette archéologie numérique. Le péquiste François Gariépy, autre ancien de Radio X, voit lui aussi son passé radiophonique revenir le hanter. Propos sur les artistes, utilisation du mot « squaw », remarques vulgaires sur Anne-Marie Withenshaw : les archives semblent soudainement être devenues le rayon le plus fréquenté de cette campagne. PSPP maintient néanmoins sa candidature, estimant que ses propos passés ne suffisent pas à le disqualifier. Éric Duhaime est même venu à sa défense alors que Gariépy porte maintenant les couleurs du PQ.
Cela mérite d’être souligné parce que la mécanique dépasse donc le seul PCQ. La chasse aux cadavres numériques est devenue un sport électoral. Elle frappe particulièrement bien les candidats ayant passé des années derrière un micro ou sur les réseaux sociaux, où chaque phrase prononcée dix ans plus tôt attend patiemment son heure de gloire.
Quand la chronique politique devient une cour d’école
Le phénomène dépasse d’ailleurs les nouvelles. Une partie de la chronique politique semble avoir décidé que le PCQ et son chef pouvaient être traités selon des standards qui seraient jugés franchement minables dans presque n’importe quel autre contexte.
Mark Fortier en a récemment fourni une caricature presque trop parfaite avec son texte L’idiot du village. Éric Duhaime y devient une « nullité » avec une « voix nasillarde » et un « regard d’épagneul dépressif ». Nous voilà donc rendus à évaluer un chef politique en fonction de sa voix et de sa face, tout cela enveloppé dans suffisamment de références intellectuelles pour donner à l’insulte l’apparence d’une dissertation.
On peut pourtant démolir politiquement Éric Duhaime sans parler de son visage. On peut attaquer son programme, ses contradictions, ses candidats ou ses déclarations passées. Mais l’insulte est tellement plus facile que de critiquer le fond. Et le sensationnel rapporte davantage qu’un tableau Excel.
Le contraste est d’ailleurs savoureux. Pendant qu’on exhume les vieux statuts Facebook et les sorties radiophoniques, le PCQ continue de déposer son programme économique. Le 1er septembre, il proposait notamment de réduire de 30 % le fardeau réglementaire des entreprises durant un premier mandat. On peut trouver cette proposition brillante ou imbécile. Encore faudrait-il en discuter avant de retourner fouiller les archives de Radio X.
Pas de complot : une convergence d’intérêts
Il faut cependant éviter la facilité inverse. Je ne crois pas qu’il existe quelque réunion secrète où les partis et les patrons de presse se retrouvent autour d’une table pour déterminer comment abattre Éric Duhaime. Cette explication serait aussi paresseuse que celles que je critique.
Il n’y a pas besoin de complot lorsque les intérêts convergent naturellement. Pour la CAQ, le PCQ menace directement plusieurs territoires où elle a prospéré. Pour le PQ, sa présence complique la bataille de Québec et transforme des circonscriptions en luttes à trois. Pour les médias, une déclaration scandaleuse vieille de cinq ans est infiniment plus facile à transformer en manchette qu’un débat sur le fardeau réglementaire ou la productivité de l’État.
Éric Duhaime va maintenant plus loin et accuse carrément la CAQ d’une opération de « salissage » et de « fouiller les poubelles » en ressortant les propos de Dumas et de Gariépy. Peut-être. Mais une accusation politique n’est pas une preuve, et je préfère une explication plus simple : chacun poursuit ses intérêts et, lorsque ceux-ci s’alignent, le résultat peut très bien donner l’impression d’un tir groupé sans qu’aucune réunion clandestine ne soit nécessaire.
Voilà surtout le paradoxe. À 15 % au Québec, Duhaime n’est pas aux portes du pouvoir. À près de 30 %, 35 % ou 36 % dans certains territoires de la grande région de Québec, il peut cependant devenir le croque-mitaine de quelques carrières politiques. Et soudainement, les vieilles publications Facebook prennent une valeur patrimoniale insoupçonnée.
Je voterai PCQ. Cela ne m’oblige pas à devenir aveugle.
Autant terminer en déposant mes cartes sur la table : le 5 octobre, je voterai pour le Parti conservateur du Québec.
Je ne prétends donc pas observer cette campagne depuis Sirius avec la parfaite neutralité du politologue désincarné. Mon biais existe, je le connais et je l’assume. Il ne m’oblige toutefois pas à défendre chaque imbécillité écrite par un candidat conservateur. Quand un candidat raconte des sottises, qu’on les expose. Quand le PCQ présente une mauvaise proposition, qu’on la démonte.
Mais qu’on mesure également la disproportion.
Le PCQ cherche encore à transformer une force électorale très concentrée régionalement en représentation politique durable. Pourtant, on lui sort déjà Trump, le 51e État, les controverses recyclées, les archives numériques et, pour faire bonne mesure, quelques insultes sur la gueule de son chef.
Le politologue y voit une convergence rationnelle d’intérêts. Le pamphlétaire, lui, se contente de sourire.
Parce que si le PCQ dérange déjà autant avant même que l’on sache combien de députés il fera élire, cette campagne risque d’être particulièrement amusante.
Autres articles sur Pilule Rouge
Francis Pilon et le Watergate de la trottinette : quand le « journalisme » touche le fond
Une critique du traitement médiatique réservé à une vidéo anodine d’une candidate du PCQ, transformée en petite affaire politique.
Le mépris médiatique, obstacle au débat démocratique
Un texte directement consacré au traitement d’Éric Duhaime et du PCQ dans les médias traditionnels et à la place accordée à leurs propositions de fond.
Journalisme de caniveau : quand l’opinion devient une arme pour salir Duhaime
Une charge contre certaines chroniques visant Éric Duhaime et contre la frontière de plus en plus floue entre critique politique et attaque personnelle.
Les conservateurs en avance dans la région de Québec : le retour de l’épouvantail médiatique de l’avortement
Un autre exemple de la façon dont certains sujets controversés reviennent rapidement dans le débat lorsque le PCQ progresse électoralement. L’article apparaît dans les archives PCQ de Pilule Rouge.
Quand l’idiot du village tient la plume — réponse au texte de Mark Fortier sur Éric Duhaime
Ta réplique récente aux attaques de Mark Fortier contre Duhaime, très directement reliée au passage de ton nouvel article sur les chroniques vulgaires et les attaques personnelles.
Sondage Pallas Data : le PCQ en progression marquée en région
Utile pour compléter ton argument politique : le PCQ peut déranger sans être aux portes du gouvernement, notamment grâce à une progression régionale et chez les francophones.

