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Francis Pilon et le Watergate de la trottinette : quand le  »journalisme » touche le fond

Il fallait apparemment interrompre les presses.

Marie-Josée Hélie, candidate du Parti conservateur du Québec dans Montmorency, apparaît pendant quelques secondes dans une vidéo promotionnelle sur une trottinette électrique avec son fils. Aucun des deux ne porte de casque et la candidate transporte un passager.

Voilà.

C’est l’affaire.

Francis Pilon, du Journal de Montréal et de TVA Nouvelles, en a fait un article titré : « Parti conservateur du Québec : une candidate enfreint la loi dans sa propre vidéo de promotion ».

Le texte prend même soin de nous apprendre que la scène apparaît précisément à la 16e seconde de la vidéo.

Soyons parfaitement clairs : oui, techniquement, il y a infraction.

Le gouvernement du Québec exige le port du casque pour circuler en trottinette électrique et interdit de transporter un passager. Personne n’a donc besoin d’inventer une défense juridique farfelue pour Marie-Josée Hélie.

Une autre question aussi : depuis quand une infraction aussi banale commise pendant quelques secondes mérite-t-elle d’être transformée en scandale politique? Mais posons d’abord la question qui dérange : si ces quelques secondes avaient montré un candidat de la CAQ ou du Parti libéral du Canada, auraient-elles vraiment fait les choux gras de médias largement subventionnés par l’État, qui aiment se draper dans le rôle du quatrième pouvoir tout en donnant parfois l’impression d’être devenus le prolongement docile du premier?

Le Watergate de la trottinette

À lire le titre, on pourrait croire que la candidate conservatrice a organisé une expédition sauvage sur les pistes cyclables de Québec en défiant délibérément le Code de la sécurité routière.

Or, le reportage ne démontre rien de tel.

Il montre une courte séquence insérée dans une vidéo électorale. TVA écrit simplement que Marie-Josée Hélie apparaît, à la 16e seconde, sur une trottinette avec son fils « dans une rue ».

Voilà la matière première du grand scandale.

Il n’est donc pas nécessaire d’affirmer qu’elle se trouvait « devant chez elle » : rien dans les informations publiées ne permet de l’établir avec suffisamment de certitude. Mais rien ne permet davantage de raconter qu’elle aurait entrepris une longue promenade sur une piste cyclable avec son fils.

C’est quelques secondes.

Dans une rue.

Dans une vidéo.

Et pourtant, l’article mobilise tout le vocabulaire du dossier judiciaire : « enfreint la loi », « deuxième infraction », risques d’amendes et rappel d’une ancienne controverse entourant son curriculum vitæ.

À ce rythme-là, il ne manque plus qu’un hélicoptère de TVA suivant la trottinette depuis les airs.

Une remarquable collection de coupables

Le plus fascinant est que ce type de construction n’arrive pas exactement dans un désert éditorial.

Un détour par les archives de Francis Pilon révèle une affection assez manifeste pour le journalisme où quelqu’un doit être condamné, débouté, enquêté, frauduleux, hors la loi ou pris en défaut.

On retrouve notamment sous sa plume le prétendu « plus jeune millionnaire du Québec », condamné pour vente illégale d’alcool puis visé par une enquête de l’Autorité des marchés financiers.

Il y a aussi l’influenceur condamné dans une rocambolesque histoire de huit iPhone.

L’influenceuse dont les quelque 813 000 $ de dettes deviennent matière à article.

Le policier du SPVM qui « mord la poussière » devant le tribunal.

Jo L’Indigo et ses « manœuvres électorales frauduleuses ».

Une journaliste de Radio-Canada « déboutée ».

Et, merveille parmi les merveilles, un reportage dans lequel Le Journal part carrément sur le terrain pour repérer des cyclistes qualifiés de « délinquants » et « hors la loi ».

Dans ce dernier cas, le quotidien expliquait fièrement avoir observé dix cyclistes en infraction en… dix minutes.

Sherlock Holmes peut dormir tranquille.

Évidemment, Francis Pilon ne fait pas exclusivement ce genre de textes. Ses archives contiennent également des sujets beaucoup plus conventionnels. Mais une partie suffisamment importante de sa production repose sur une mécanique devenue presque reconnaissable : repérer une faute, trouver son auteur, mettre l’accusation dans le titre et transformer une irrégularité en petit spectacle moral.

Cette fois-ci, la mécanique tourne à vide.

Le journalisme du procès-verbal

Le problème n’est donc pas que Francis Pilon ait publié une information fausse.

C’est presque pire : l’information est techniquement vraie et journalistiquement insignifiante.

Marie-Josée Hélie aurait dû porter un casque.

Elle n’aurait pas dû transporter son fils.

Le parti a reconnu l’erreur.

Fin.

La sécurité en trottinette électrique constitue d’ailleurs un véritable sujet. On pourrait parler des accidents, des traumatismes crâniens, de l’efficacité du casque, des règles parfois mal connues ou de l’explosion de ces véhicules dans nos villes.

Ça, ce serait utile.

Mais transformer quelques secondes d’une vidéo électorale en pseudo-scandale politique n’éclaire absolument rien.

Le rôle du journalisme devrait justement être d’aider le public à distinguer ce qui est important de ce qui est anecdotique.

Ici, on fait exactement l’inverse.

On grossit l’anecdotique jusqu’à ce qu’il ressemble à une affaire publique.

À force de traiter une trottinette sans casque comme si l’intégrité de nos institutions en dépendait, il ne faudra pas s’étonner que le public devienne complètement insensible lorsque surviendra un véritable scandale.

Mais au moins, nous pouvons dormir tranquilles ce soir.

Quelque part au Québec, une autre trottinette roule peut-être en ce moment même sans casque.

Après Francis Vailles de La Presse et Francis Pilon du Journal de Montréal qui veillent; une bonne chance que Pilule Rouge a Francis Hamelin et Francis Auclair comme chroniqueurs, on peut être chanceux de notre côté.

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Samuel Rasmussen
Samuel Rasmussen
Samuel Rasmussen, alias Le Blond Modéré, est membre des Trois Afueras et collaborateur du podcast Ian & Frank. Titulaire d'une formation en relations internationales à l'Université de Sherbrooke, il s'intéresse particulièrement à la géopolitique, aux zones d'influence et aux différentes formes de pouvoir.

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