Quand le rapport de force remplace la civilisation
Le mème fait rire. Une horde d’orcs furieux pointe un adversaire du doigt en hurlant « FASCISTE! ». Ce sont les Orctifa. La caricature est volontairement grossière. Cet article, lui, ne le sera pas.
Depuis plusieurs années, j’observe un paradoxe dans le militantisme antifasciste. Des gens qui affirment combattre une idéologie autoritaire emploient eux-mêmes des méthodes que l’histoire associe aux mouvements politiques autoritaires : intimidation, perturbation d’événements, désignation d’ennemis, pressions sociales et professionnelles, obstruction de journalistes, affrontements physiques et justification de la coercition politique.
Je pourrais m’arrêter là et simplement les traiter de fascistes. Ce serait facile, mais ce serait aussi trop simpliste. L’antifascisme et le fascisme ne sont pas la même idéologie. Ce qui m’intéresse, ce sont les méthodes : ce que les antifascistes québécois disent eux-mêmes de leurs actions, ce qu’ils considèrent légitime et ce qui se produit lorsque leurs principes rencontrent un adversaire qu’ils jugent suffisamment dangereux pour ne plus lui accorder les mêmes protections qu’aux autres.
La question est simple :
À quel moment celui qui prétend combattre les barbares devient-il lui-même un barbare?
Avant de traiter quelqu’un de fasciste, encore faudrait-il savoir ce que le mot signifie
Le mot « fasciste » est devenu extraordinairement pratique. Il peut aujourd’hui désigner un nationaliste, un conservateur, un libertarien, un journaliste, un média, un opposant politique ou simplement quelqu’un qui refuse certaines idées progressistes. À force d’étirer un mot pour qu’il englobe tous ceux qu’on n’aime pas, on finit toutefois par le vider de son sens.
Le fascisme historique est pourtant une famille politique identifiable, même si les historiens discutent encore de sa définition exacte. Roger Griffin place au cœur du phénomène l’ultranationalisme et le mythe d’une renaissance nationale. Robert Paxton, lui, préfère observer ce que les fascistes font plutôt que de s’en tenir à leurs discours et à leurs manifestes. Dans son analyse reviennent notamment le sentiment de crise, la primauté du groupe, la désignation d’ennemis, l’abandon des libertés démocratiques et l’acceptation d’une violence politique affranchie des contraintes morales et juridiques.
Cette distinction entre les idées et les comportements est essentielle.
Antifa n’est pas fasciste au sens idéologique strict.
Les mouvements antifascistes contemporains ne sont généralement pas ultranationalistes. Ils n’ont pas de chef suprême et plusieurs de leurs composantes sont anarchistes, au point de souhaiter l’abolition de l’État lui-même. Affirmer simplement qu’« Antifa égale fascisme » serait donc historiquement faux et intellectuellement paresseux.
Mais ce n’est justement pas la comparaison que je veux faire. Ce qui m’intéresse, ce sont les méthodes. Parce qu’une méthode autoritaire ne devient pas respectueuse de la liberté simplement parce qu’elle est utilisée contre quelqu’un que l’on considère soi-même comme autoritaire.
Le fascisme n’était pas seulement une collection de mauvaises idées
Avant de gouverner des États, les mouvements fascistes européens ont occupé la rue. Ils ont perturbé les réunions de leurs adversaires, intimidé leurs opposants, désigné des ennemis, organisé la violence politique et cherché à rendre certaines organisations incapables de fonctionner normalement.
Paxton insiste justement sur cette dimension comportementale. Son approche s’intéresse moins à ce que les fascistes prétendaient être qu’à ce qu’ils faisaient réellement pour conquérir de l’influence, neutraliser leurs adversaires et, éventuellement, exercer le pouvoir.
Il faut toutefois apporter une précision importante : ces méthodes n’appartiennent pas exclusivement au fascisme. Des communistes les ont utilisées. Des anarchistes les ont utilisées. Des mouvements religieux les ont utilisées. Même des démocraties ont parfois sombré dans ce genre de pratiques lorsqu’elles ont décidé que certaines menaces justifiaient de suspendre leurs propres principes.
Nous parlons donc ici plus largement de méthodes autoritaires de lutte politique. Le drapeau change, le vocabulaire change, l’ennemi change, mais le mécanisme moral reste étonnamment stable : l’adversaire est présenté comme une menace tellement grave que les protections normalement accordées aux autres deviennent soudainement négociables.
C’est précisément ce mécanisme qui m’intéresse.
Une matraque ne devient pas un instrument de liberté simplement parce qu’on écrit « antifasciste » dessus.
Antifa : un mouvement sans tête
Première difficulté lorsqu’on parle d’Antifa : on ne parle pas d’une organisation traditionnelle. Il n’existe pas de président mondial, pas de siège social international, pas de carte de membre universelle et pas de commandement central capable de dicter une stratégie à tous les groupes qui utilisent cette identité.
On trouve plutôt des cellules, des collectifs et des réseaux relativement autonomes qui partagent certaines références idéologiques et certaines méthodes, mais qui déterminent localement leurs actions. Au Québec, Montréal Antifasciste et, plus récemment, le Front antifasciste populaire constituent deux exemples visibles de cette mouvance. Montréal Antifasciste décrit lui-même l’antifascisme comme un ensemble de personnes, d’organisations, de mouvements sociaux et de courants de pensée et d’action plutôt que comme une organisation unique.
Cette structure n’a rien de mauvais en soi. Food Not Bombs, par exemple, fonctionne lui aussi de manière largement décentralisée, avec des chapitres autonomes, sans direction centrale rigide, et utilise cette architecture pour distribuer gratuitement de la nourriture et mener des actions non violentes. La décentralisation est un outil. Ce sont les objectifs et les méthodes qui permettent de juger ce qu’on en fait.
Mais cette même architecture est aussi bien connue dans la guérilla, les mouvements clandestins et certaines organisations terroristes. L’intérêt est évident : ne pas offrir une tête unique qu’un adversaire puisse couper. Les groupes locaux conservent leur autonomie, le réseau peut continuer à fonctionner même si un collectif disparaît, et il devient beaucoup plus difficile d’attribuer à l’ensemble la responsabilité d’une action locale.
Il ne s’agit donc pas de dire qu’Antifa est une organisation terroriste simplement parce qu’elle fonctionne en réseau. Ce serait absurde. La comparaison porte sur la structure décentralisée, l’autonomie des cellules et la logique asymétrique.
Nous sommes très loin de l’image classique de deux armées qui portent leurs couleurs, se reconnaissent et s’affrontent ouvertement. La logique ressemble davantage à celle d’une guérilla politique : mobilité, anonymat, autonomie locale, actions ponctuelles, pression sur l’adversaire et absence d’une autorité centrale clairement responsable de l’ensemble.
Pour comprendre Antifa, il faut donc cesser de chercher son président imaginaire et regarder plutôt sa philosophie, ses méthodes et ce que ses militants revendiquent eux-mêmes.
C’est là que les choses deviennent intéressantes.
Ce qu’ils disent vouloir défendre
Dans les publications antifascistes québécoises reviennent régulièrement les mêmes idées : action directe, autodéfense communautaire, refus d’offrir une plateforme aux fascistes, identification de militants et mobilisation destinée à empêcher certains groupes de s’implanter ou de gagner de l’influence. Montréal Antifasciste présente d’ailleurs explicitement l’antifascisme comme un réflexe d’« autodéfense populaire ».
Leur raisonnement mérite d’être présenté dans sa meilleure version. Le fascisme constitue une menace réelle. L’histoire a démontré que des mouvements autoritaires peuvent utiliser les libertés d’une société ouverte pour acquérir suffisamment de pouvoir afin de détruire ensuite ces mêmes libertés. Attendre qu’un mouvement fasciste soit solidement installé avant de lui résister serait donc, selon cette logique, une forme de naïveté politique.
Et cet argument n’est pas absurde. Une société libre n’a aucune obligation morale de regarder passivement un mouvement travailler à sa destruction sous prétexte de respecter parfaitement les règles pendant que l’autre camp prépare déjà leur abolition.
Le problème commence lorsqu’il faut déterminer à quel moment la défense devient coercition, et surtout qui possède le droit de tracer cette frontière.
C’est ici qu’entre en scène un philosophe constamment invoqué dans les discussions sur l’antifascisme : Karl Popper.
Le Popper des réseaux sociaux et le véritable Popper
Karl Popper publie The Open Society and Its Enemies en 1945. On lui doit notamment ce qu’on appelle aujourd’hui le paradoxe de la tolérance : une tolérance absolument illimitée peut permettre aux intolérants de détruire la société tolérante.
C’est généralement ici que s’arrête le mème Internet.
Popper, lui, continue.
Il ne recommande pas de supprimer automatiquement les philosophies intolérantes. Tant qu’elles peuvent être combattues par l’argumentation rationnelle et contenues par l’opinion publique, il considère leur suppression comme imprudente. Son seuil arrive lorsque les intolérants refusent l’argumentation, empêchent leurs adeptes d’écouter leurs adversaires et commencent à répondre aux arguments par les « poings ou les pistolets ».
À ce moment, une société ouverte peut légitimement se défendre.
Très bien. Prenons donc Popper au sérieux, au complet, et pas seulement la version pratique qu’on partage sur les réseaux sociaux.
L’adversaire peut-il parler? Peut-il organiser une conférence? Peut-il manifester? Peut-il publier? Ses idées peuvent-elles être combattues par d’autres idées? Ou cherche-t-on plutôt à l’empêcher matériellement de s’exprimer, à intimider ceux qui l’écoutent, à détruire son matériel ou à utiliser la violence pour le faire taire?
Et surtout, appliquons exactement le même test à tout le monde.
Parce qu’un principe qui s’applique uniquement à mon adversaire n’est pas vraiment un principe. C’est un privilège.
On parle beaucoup de privilèges dans les milieux militants contemporains. Appelons donc celui-ci par son nom : le privilège Antifa.
Québec, 2017 : quelque chose se brise
Le 20 août 2017 constitue un cas d’étude particulièrement révélateur. La Meute manifeste à Québec, des antifascistes organisent une contre-manifestation et la situation dégénère. Des projectiles sont lancés, des affrontements éclatent et des accusations criminelles suivront.
Au milieu de tout ça, un incident mérite qu’on s’y arrête. Mike Armstrong et le caméraman Jean-Vincent Verveille, de Global News, couvrent les événements. Verveille est bousculé, sa caméra est arrachée puis fracassée au sol. Reporters sans frontières condamnera ensuite l’agression.
Quelques jours plus tard paraît un texte anonyme intitulé No face, no case: in defence of smashing corporate media cameras. Le raisonnement est assez simple : les images peuvent permettre l’identification, l’identification peut mener à des poursuites et la caméra devient alors une menace pour le militant. Le texte appelle même à créer des zones sans caméras autour des participants masqués, tout en faisant une exception pour les médias militants jugés dignes de confiance.
Et c’est ici que le problème dépasse largement une caméra cassée dans une manifestation agitée.
Nous ne discutons déjà plus du fascisme. Nous discutons de savoir qui possède le droit de documenter ce qui se produit dans l’espace public, et qui s’accorde le pouvoir d’en décider.
Dix ans d’action directe
Québec 2017 n’est pas un épisode complètement isolé. Au fil des années suivantes, les publications antifascistes documentent elles-mêmes différentes formes d’action : contre-manifestations, occupations destinées à perturber des événements adverses, campagnes d’affichage, sabotage d’affiches, identification publique de militants, distribution de matériel dans leur environnement, interventions autour de lieux de travail ou d’études et actions visant à augmenter le coût social de la participation à certaines organisations.
À Sainte-Catherine, en 2023, Montréal Antifasciste décrit une altercation physique dans le cadre de ce qu’il appelle une « action d’autodéfense communautaire ». En 2024, des antifascistes revendiquent le sabotage de matériel d’affichage de Nouvelle Alliance. En 2025, au parc La Fontaine, militants antifascistes et militants de Nouvelle Alliance en viennent à une confrontation physique.
Évidemment, toutes les actions antifascistes ne sont pas violentes. Une grande partie de leur activité consiste à manifester, enquêter, documenter, publier et organiser. Mais cette précision ne change pas le problème fondamental : la coercition est considérée comme un instrument politique légitime. Des textes militants parlent explicitement de résister « par tous les moyens nécessaires » lorsque la menace est jugée suffisamment grave.
Pas comme une anomalie incompréhensible qui trahirait nécessairement la philosophie du mouvement. Pas comme une bavure qu’il faudrait automatiquement condamner.
Comme un outil.
Un outil qu’on peut considérer acceptable lorsque la cible est jugée suffisamment dangereuse et que les circonstances semblent le justifier.
Quand l’étiquette commence à retirer des libertés intrinsèques
Une personne possède normalement certaines libertés intrinsèques. Elle peut penser, parler, se réunir, travailler, manifester, publier et échanger avec d’autres êtres humains. Ces libertés ne devraient pas dépendre de notre sympathie envers elle. Elles appartiennent à l’individu précisément parce qu’il est un être humain.
Mais que se passe-t-il lorsque cette personne reçoit l’étiquette « fasciste »? Tout à coup, certaines protections deviennent négociables. Sa conférence peut être empêchée. Son événement peut être bloqué. Son identité peut être publiée. Son employeur peut recevoir de la pression. Son matériel peut être saboté. Une confrontation physique peut même être requalifiée en « autodéfense ».
La question fondamentale devient alors beaucoup plus simple qu’elle n’en a l’air : qui décide qu’une personne est suffisamment fasciste pour perdre l’exercice de ses libertés intrinsèques?
Un tribunal? L’État? Une majorité? Ou simplement le militant qui vient lui-même de lui coller l’étiquette?
C’est ici que le mécanisme devient dangereux. Celui qui possède le pouvoir de désigner l’ennemi obtient, dans le même mouvement, le pouvoir de décider à qui les protections fondamentales cessent de s’appliquer. Et une fois ce pouvoir accepté comme principe, le problème dépasse largement Antifa. N’importe quel camp peut reprendre exactement le même raisonnement à son compte.
L’histoire aurait pourtant dû nous apprendre une chose assez simple : il faut se méfier de tous ceux qui réclament le pouvoir de décider quels êtres humains méritent encore leurs libertés.
La caméra n’a pas d’idéologie
Le phénomène devient encore plus intéressant lorsqu’on regarde la relation avec les journalistes.
Après l’incident de Global en 2017 viennent différents épisodes impliquant notamment les journalistes de Rebel News Alexa Lavoie et Guillaume Roy lors de mobilisations où sont présents des militants antifascistes : caméras obstruées, peinture sur une lentille, tentatives de les repousser et confrontations physiques.
Dans ses propres publications, Montréal Antifasciste conteste ouvertement la légitimité journalistique de Rebel News. Le raisonnement devient alors dangereusement pratique : si ce n’est pas vraiment du journalisme, empêcher ses représentants de travailler ne constitue plus vraiment une atteinte à la liberté de presse.
C’est ici que l’étiquette fait encore son œuvre. On ne discute plus seulement de la qualité du travail journalistique. On commence par retirer à la personne son statut de journaliste, puis on juge différemment les gestes commis contre elle. C’est beaucoup plus commode.
Et ce traitement différencié ne se limite pas aux militants antifascistes. En 2021, la Fédération professionnelle des journalistes du Québec a utilisé l’expression « soi-disant journalistes » en parlant de Rebel Media. En 2026, le Conseil de presse du Québec a jugé une plainte irrecevable au motif que Rebel News ne constituait pas un média d’information selon ses critères.
On peut détester Rebel News. On peut trouver son journalisme mauvais, critiquer ses méthodes, démonter ses reportages et ne jamais regarder une seule de ses vidéos. Rien de tout cela ne répond pourtant à la question essentielle : la liberté de presse protège-t-elle uniquement les journalistes que nous approuvons?
Parce qu’une liberté qui dépend de l’approbation idéologique de celui qui l’accorde n’est plus une liberté intrinsèque.
Elle devient une permission.
Le curieux cas de Radio-Canada
En 2025 et 2026, le journaliste Olivier Arbour-Masse travaille pour Radio-Canada sur un documentaire consacré au mouvement antifasciste québécois. Le Front antifasciste populaire affirme avoir participé au reportage pendant « la dernière année ». Des militants acceptent de témoigner et le journaliste obtient suffisamment d’accès pour suivre le mouvement et documenter ses activités de l’intérieur.
Puis arrive le 23 avril 2026. Le Front antifasciste populaire mène une action qui perturbe l’enregistrement d’une émission de Nomos-TV animée par Alexandre Cormier-Denis. Cormier-Denis affirme avoir été bloqué dans son véhicule et que celui-ci a été endommagé. Olivier Arbour-Masse est présent pendant l’action. L’objectif d’empêcher l’enregistrement est également rapporté dans la présentation de l’entrevue subséquente de Cormier-Denis à QUB.
Deux mois plus tard, Radio-Canada diffuse Incursion dans le mouvement antifa du Québec. Le Front antifasciste populaire remercie publiquement les militants ayant participé au reportage et en fait lui-même la promotion.
Est-ce une preuve de complicité de Radio-Canada? Non. Et cette distinction est importante.
Des journalistes ont accompagné des guérillas, des groupes rebelles, des mouvements révolutionnaires et des combattants jusque dans la jungle ou sur des territoires en guerre. Certains reportages exceptionnels existent précisément parce qu’un journaliste a réussi à pénétrer un milieu normalement fermé et à observer ses membres de l’intérieur. Un journaliste qui accompagne des militants antifascistes peut donc être en train de faire exactement son métier.
La véritable question est ailleurs : que fait-il ensuite de cet accès privilégié? Présente-t-il les méthodes coercitives avec la même sévérité qu’il présenterait celles d’un mouvement politique qu’il considère hostile? Donne-t-il réellement la parole aux personnes visées? Confronte-t-il les justifications des militants aux conséquences concrètes de leurs actions? Et surtout, applique-t-il les mêmes standards lorsqu’il change de camp politique?
C’est ici que la question de la complaisance médiatique devient légitime. Pas nécessairement parce qu’un journaliste sympathise personnellement avec un mouvement, mais parce que le traitement peut devenir asymétrique. Le militant antifasciste est souvent présenté à travers la noblesse revendiquée de sa cause : il combat le racisme, l’intolérance, l’exclusion ou le fascisme. Le commentateur de droite qui critique l’immigration, le progressisme ou certaines institutions peut quant à lui être rapidement associé à « l’extrême droite », puis parfois au fascisme.
Une fois cette étiquette installée, un phénomène particulièrement malsain peut apparaître : la violence dirigée contre lui n’est plus seulement décrite comme une violence. Elle commence à être expliquée par les opinions de celui qui la subit. Comme si une mauvaise idée pouvait réduire la gravité d’un coup de poing, d’une intimidation ou d’une tentative de faire taire quelqu’un.
C’est précisément le deux poids, deux mesures qu’il faut surveiller. La noblesse supposée d’une cause ne doit jamais devenir une immunité morale pour les méthodes employées en son nom.
Une bonne intention ne civilise pas une mauvaise méthode.
Le test du miroir
Faisons une expérience très simple.
Imaginons un groupe militant d’extrême droite convaincu qu’un conférencier progressiste représente une menace pour la société. Ses militants empêchent physiquement sa conférence, publient son identité, contactent son employeur et sabotent son matériel promotionnel.
Un journaliste de Radio-Canada arrive pour couvrir l’événement. On bloque sa caméra, on le repousse, puis on explique qu’il fait de la propagande, qu’il ne s’agit pas de véritable journalisme et qu’il faut simplement protéger la communauté contre une influence dangereuse.
Accepterions-nous cette justification?
Probablement pas.
Alors pourquoi deviendrait-elle acceptable lorsque les rôles sont inversés?
C’est précisément le test du miroir. Il ne demande pas si nous aimons la cause, le groupe ou la personne visée. Il demande seulement si nous sommes prêts à accepter la même règle lorsqu’elle est utilisée contre notre propre camp.
Une méthode qui devient soudainement immorale dès que l’adversaire l’utilise n’est pas fondée sur un principe universel. Elle repose sur une permission spéciale que l’on s’accorde à soi-même.
C’est le privilège Antifa.
Antifa n’est pas fasciste. Mais regardons le reflet.
C’est ici que la comparaison devient réellement intéressante. Antifa ne correspond pas à la définition complète du fascisme. Le mouvement n’est généralement pas ultranationaliste, il ne possède pas de chef providentiel et plusieurs de ses militants souhaitent même abolir l’État plutôt que le renforcer.
La comparaison idéologique possède donc des limites évidentes. Elles doivent rester visibles, sinon on tombe exactement dans le travers que je critique depuis le début : utiliser le mot « fasciste » comme une étiquette commode plutôt que comme une définition sérieuse.
Mais si on cesse de comparer les idéologies et qu’on superpose plutôt les méthodes, le reflet devient beaucoup moins confortable.
Les mouvements fascistes historiques délégitimaient certains adversaires politiques. Certains antifascistes font de même. Les fascistes perturbaient les réunions de leurs opposants. Des actions antifascistes visant précisément cet objectif sont documentées au Québec. Les mouvements autoritaires acceptaient l’intimidation et la violence politique lorsqu’elles servaient leur cause. Certains collectifs antifascistes considèrent eux aussi la coercition et, dans certaines circonstances, la violence comme légitimes.
On retrouve également la pression exercée sur l’environnement social et professionnel de l’adversaire. Des campagnes antifascistes québécoises ont visé des lieux de travail, des établissements d’enseignement ou l’entourage de militants afin d’augmenter le coût personnel de leur engagement politique.
La relation avec la presse offre un autre parallèle troublant. Les mouvements autoritaires distinguent facilement les médias utiles des médias ennemis. Certains antifascistes québécois coopèrent avec les journalistes auxquels ils accordent leur confiance tout en contestant la légitimité de ceux qu’ils considèrent hostiles et en cherchant parfois à les repousser de leurs activités.
Encore une fois, les différences demeurent importantes. Il ne s’agit pas de prétendre qu’un collectif antifasciste québécois est l’équivalent idéologique d’un parti fasciste européen des années 1930. Ce serait absurde.
La conclusion est plus précise, et à mes yeux beaucoup plus dérangeante : des militants antifascistes ont adopté plusieurs méthodes caractéristiques des mouvements politiques autoritaires qu’ils prétendent combattre.
Ils n’ont pas nécessairement adopté l’idéologie du monstre.
Ils ont appris ses gestes.
Quand le militantisme retourne au comportement tribal
Voilà pourquoi j’emploie le mot barbare.
Pas comme une insulte ethnique. Pas pour désigner quelqu’un de moins intelligent. Pas davantage pour prétendre que la civilisation occidentale serait peuplée d’êtres naturellement supérieurs. Je parle ici de barbarisme politique.
Une société civilisée n’est pas une société où tout le monde est d’accord. Une telle société n’a jamais existé et, franchement, je ne voudrais probablement pas y vivre. La civilisation consiste précisément à développer des mécanismes permettant à des humains profondément différents de coexister malgré leurs conflits.
L’argument remplace le poing. Le tribunal remplace la vengeance. La contre-manifestation remplace l’interdiction. La réfutation remplace l’intimidation. La liberté de presse remplace la caméra fracassée.
La civilisation exige surtout quelque chose de terriblement difficile : respecter certaines limites même lorsque nous sommes convaincus d’avoir raison. N’importe qui peut respecter les libertés de son ami. Le véritable test consiste à respecter les libertés intrinsèques de celui que l’on méprise.
Le comportement devient tribal lorsque le monde se divise entre « nous » et « eux », lorsque la morale dépend du groupe auquel appartient celui qui agit et lorsque la violence de notre camp devient excusable simplement parce que notre cause est jugée supérieure. À partir de là, ce n’est plus vraiment le geste qui détermine s’il est acceptable. C’est l’identité de celui qui le commet.
C’est exactement là que commence le barbarisme politique : lorsque nous décidons que notre cause est tellement juste que les règles fondamentales peuvent être suspendues pour notre ennemi.
À mes yeux, une partie importante du militantisme antifasciste a franchi cette frontière. Pas parce que ses militants pensent mal. Pas parce qu’ils rejettent le fascisme. Mais parce qu’ils en viennent à traiter certains adversaires comme des êtres auxquels les règles communes ne doivent plus nécessairement s’appliquer.
Et quand la morale dépend de la tribu, la civilisation commence déjà à reculer.
Le problème, c’est qu’Antifa n’a pas toujours tort
Voici probablement la partie qui surprendra certains lecteurs : les antifascistes ont raison sur plusieurs constats.
Le racisme existe. Des individus sont encore traités différemment pour des caractéristiques qui ne devraient avoir aucune importance. Les inégalités sociales existent. La concentration du pouvoir économique est un problème réel. La proximité entre grandes entreprises et gouvernements produit parfois un corporatisme qui n’a plus grand-chose à voir avec un marché véritablement libre. Les gouvernements possèdent aujourd’hui des pouvoirs extraordinaires. Et oui, de véritables mouvements autoritaires existent encore.
Je peux donc partager certaines préoccupations antifascistes tout en arrivant à des conclusions radicalement différentes sur leurs causes et leurs solutions. Je suis volontariste. Ma conception de la propriété, de l’État, des frontières, du capitalisme, de la responsabilité individuelle et des rapports sociaux se trouve à des années-lumière de celle de nombreux militants antifascistes. Mais constater le même problème ne signifie pas qu’on s’entend sur sa cause, encore moins sur la manière de le régler.
C’est ici que l’antifascisme militant se retrouve devant sa propre contradiction. On réclame le respect, puis on déshumanise l’adversaire. On condamne l’intolérance, puis on refuse de tolérer sa parole. On dénonce la violence politique, puis on crée une catégorie morale dans laquelle sa propre violence devient de « l’autodéfense ». On revendique l’inclusion, puis on décide qui peut être exclu de l’espace public.
Le problème n’est donc pas que tous leurs constats soient faux. Certains sont même parfaitement légitimes. Le problème commence lorsqu’on croit qu’avoir raison sur l’existence d’un problème donne automatiquement raison sur ses causes, puis sur les moyens qu’on choisit pour le combattre.
Avoir raison sur le diagnostic ne donne pas un chèque en blanc sur le traitement.
Et c’est précisément ce que la civilisation nous oblige à refuser.
Combattre les barbares sans devenir le monstre
Il existe enfin une dernière ironie. Pendant qu’une partie du mouvement antifasciste consacre énormément d’énergie à combattre des commentateurs, des médias indépendants et de petites organisations qu’elle présente comme une menace fasciste, le pouvoir coercitif réel continue surtout de s’accumuler ailleurs.
Regardons simplement ce qui s’est passé à Ottawa au cours des derniers mois. Le projet de loi C-12 sur les frontières et l’immigration est devenu loi en mars 2026. C-8, qui crée un nouveau cadre fédéral de cybersécurité et élargit les pouvoirs réglementaires dans les télécommunications et les infrastructures critiques, a reçu la sanction royale en juin. C-9 a lui aussi été adopté et modifie maintenant le Code criminel en matière de propagande haineuse et de crimes haineux. Pendant ce temps, C-22 propose un nouveau régime d’accès légal permettant notamment aux autorités d’obtenir l’assistance de fournisseurs de services électroniques dans certaines enquêtes, tandis que C-34 veut créer une nouvelle Commission canadienne de la sécurité numérique chargée d’encadrer certaines plateformes et certains services numériques.
On peut défendre chacune de ces mesures individuellement. Sécurité des frontières. Cybersécurité. Lutte contre la haine. Enquêtes policières. Protection des enfants. Les justifications sont presque toujours nobles. Ce qui m’intéresse est leur accumulation. À force d’ajouter une loi, un organisme, une obligation, un pouvoir d’enquête et une capacité de contrôle après l’autre, on construit tranquillement une architecture politique dans laquelle l’État possède des moyens toujours plus importants pour observer, réglementer et intervenir dans la vie des individus.
Je ne prétends pas que le Canada de 2026 est l’Italie de Mussolini. Ce serait retomber exactement dans l’utilisation paresseuse du mot « fascisme » que je critique depuis le début. Mais si l’autoritarisme nous inquiète réellement, il serait peut-être pertinent de regarder aussi du côté de l’institution qui possède effectivement la police, les tribunaux, les prisons et le pouvoir de faire appliquer ses décisions.
Et c’est ici que l’histoire des caméras devient presque comique.
En 2017, des militants antifascistes expliquaient qu’une caméra journalistique pouvait devenir une cible légitime parce que ses images risquaient de permettre leur identification. Certains sont allés jusqu’à la casser. Très bien. Si le principe est réellement que la surveillance permettant au pouvoir d’identifier les individus constitue une menace suffisamment grave pour justifier de neutraliser la caméra, où sont les antifascistes devant les milliers de caméras appartenant aux gouvernements, aux corps policiers et aux systèmes institutionnels?
Pourquoi la caméra du journaliste mériterait-elle le marteau, mais celle de l’État beaucoup moins d’enthousiasme?
L’ironie devient encore plus savoureuse lorsqu’on regarde ailleurs. À Londres, le mouvement contre les caméras ULEZ a vu apparaître les fameux Blade Runners, qui coupent, arrachent ou neutralisent des caméras gouvernementales. Des réseaux liés à cette contestation ont parfois été associés dans le débat public à la droite populiste ou à l’extrême droite. Autrement dit, ceux qu’on désigne volontiers comme dangereux ou réactionnaires sont parfois ceux qu’on retrouve physiquement au pied du poteau avec la scie.
Je ne propose évidemment pas un concours de destruction de caméras. Le contraste est idéologique. Si l’identification par surveillance représente réellement une menace contre la liberté, la cohérence commanderait au minimum que la plus grande inquiétude soit dirigée vers celui qui possède le plus vaste appareil de surveillance et le pouvoir coercitif de l’utiliser.
Et c’est précisément là que le problème revient à Antifa. Le danger n’est pas seulement de mal identifier l’autoritarisme. Le danger est de tellement concentrer son attention sur un ennemi désigné qu’on finit par ne plus voir les mêmes réflexes ailleurs, parfois chez soi, parfois dans les institutions qu’on prétend combattre.
À force de regarder toujours dans la même direction, on peut finir par perdre de vue ce qu’on était censé défendre au départ : la liberté, la dignité de l’individu et des limites claires à la coercition.
C’est ici que l’avertissement de Friedrich Nietzsche devient particulièrement pertinent. Dans Par-delà bien et mal, il rappelle que celui qui combat les monstres doit prendre garde à ne pas devenir lui-même un monstre. Et lorsqu’on regarde longtemps dans l’abîme, l’abîme finit aussi par regarder en nous.
C’est exactement là que l’antifascisme militant doit faire son examen de conscience. À force de définir certains adversaires comme tellement dangereux qu’ils ne mériteraient plus les mêmes protections, une partie importante du mouvement a adopté les comportements qu’elle prétend dénoncer : intimidation, exclusion, coercition, violence politique et logique tribale.
Ils ont regardé le monstre assez longtemps pour apprendre ses gestes.
Le problème n’est donc plus seulement ce qu’Antifa combat. Le problème est ce qu’une partie du mouvement est devenue en le combattant.
S’ils veulent réellement construire une société plus tolérante, plus inclusive et moins autoritaire, ce sont leurs propres méthodes qu’ils doivent maintenant remettre en question. Ils doivent décider s’ils veulent convaincre ou contraindre, débattre ou faire taire, construire une société où chacun conserve ses libertés intrinsèques ou une société où la bonne tribu décide qui les mérite.
Voilà finalement la contradiction.
On ne construit pas une société civilisée avec des méthodes barbares
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