Je me suis longtemps demandé ce que faisaient les gens ordinaires pendant les grandes périodes de bouleversement de l’histoire. Quand les libertés disparaissaient tranquillement, quand les institutions dérivaient et quand des idées qu’on aurait trouvées absurdes vingt ans plus tôt devenaient soudainement normales, où étaient les gens? Pourquoi ne résistaient-ils pas? Pourquoi ne voyaient-ils pas ce qui se passait?
Avec le temps, j’ai commencé à comprendre que la réponse était probablement beaucoup moins glorieuse que je l’imaginais. Les gens voient. Pas tout, pas toujours, mais ils voient suffisamment pour sentir que quelque chose cloche. Seulement, voir est une chose. Accepter le prix de ce qu’on voit en est une autre.
Je pensais que nous avions trop de liberté
Je ne suis certainement pas né anarchiste. C’est même assez drôle quand j’y repense.
Quand je suis sorti du secondaire, j’étais un communiste fini. Je trouvais qu’il y avait trop de liberté au Canada. Je pensais qu’il fallait davantage de règles, davantage de contrôle et davantage d’intervention collective pour protéger la planète et défendre les valeurs auxquelles je croyais. À mes yeux, certaines fins étaient tellement importantes qu’elles justifiaient de limiter la liberté des autres.
J’avais mes certitudes.
Puis j’ai évolué. J’ai rejeté certaines idées, j’en ai découvert d’autres et j’ai commencé à trouver que notre système canadien représentait finalement un assez bon équilibre. Nous étions libres, mais raisonnablement encadrés. Ce n’était pas parfait, mais ça fonctionnait.
Puis j’ai continué à réfléchir. Et le problème, lorsqu’on commence réellement à remettre ses propres prémisses en question, c’est qu’on ne contrôle pas nécessairement l’endroit où cette réflexion va nous mener.
Plus j’observais les institutions, plus je voyais les mêmes mécanismes revenir. Plus je lisais de philosophie politique, plus les justifications du pouvoir me semblaient circulaires. Pourquoi ce qui serait immoral pour moi deviendrait-il moral lorsqu’une institution le fait? Pourquoi certains humains auraient-ils une autorité sur d’autres simplement parce qu’un mécanisme politique la leur accorde? À quel moment avais-je personnellement consenti à cette autorité?
Petit à petit, ma conception de la liberté a complètement changé. Aujourd’hui, j’en suis arrivé presque exactement à l’opposé du jeune homme que j’étais.
Je suis anarchiste.
Pas au sens du chaos. Au sens où je ne crois plus qu’un humain acquiert magiquement un droit moral supérieur sur un autre humain parce qu’on lui remet un titre, un uniforme, une fonction ou une majorité électorale.
Ma définition de la liberté est devenue terriblement simple : ta vie t’appartient. Tant que tu n’agresses personne, que tu ne voles personne et que tu respectes tes engagements, tu devrais être libre de choisir comment la vivre.
Mais cette affirmation vient avec une seconde partie qu’on oublie constamment : si ta vie t’appartient, la responsabilité qui vient avec t’appartient aussi.
Puis j’ai découvert combien ça coûtait
Pendant longtemps, je pensais également que la liberté d’expression existait réellement au Canada. Alors j’ai parlé. Et j’en ai payé le prix.
J’ai perdu deux emplois très bien rémunérés dans un contexte où mes prises de position publiques ont eu des conséquences professionnelles. Ça remet quelques grands concepts philosophiques en perspective assez rapidement.
Puis est arrivé l’emploi suivant. Pendant la négociation, le directeur a mis mes réseaux sociaux sur la table. En substance, il me disait : nous voyons tes opinions, nous ne voulons pas que l’entreprise soit associée à celles-ci, alors qu’est-ce qu’on fait?
J’avais une décision à prendre. Je pouvais être le grand défenseur héroïque de la liberté, envoyer promener tout le monde et retourner chez moi extrêmement fier de mon intégrité. Sauf que j’avais des enfants, une famille, une hypothèque et une épicerie à payer.
La liberté devient soudainement beaucoup moins romantique quand le vendredi arrive.
Alors j’ai fait un compromis. J’ai cessé d’exprimer certaines choses publiquement sous mon identité professionnelle et j’ai éventuellement créé Le Volontariste pour conserver un espace où réfléchir et parler librement, sans faire volontairement porter tout le coût de mes convictions à ma famille.
J’aimerais pouvoir vous raconter que j’ai simplement choisi Neo. La réalité est plus compliquée. Et c’est justement ce qui m’a fait comprendre Cypher.
Tout le monde veut être Neo
Nous nous imaginons facilement comme les héros de l’histoire. Dans The Matrix, nous sommes Neo. Nous prendrions la pilule rouge, nous voudrions connaître la vérité et nous nous lèverions contre la machine.
Évidemment.
Sauf qu’on oublie toujours une petite partie de l’histoire : la vie de Neo est épouvantable. Il abandonne son confort, découvre que pratiquement tout ce qu’il connaissait était faux et passe ensuite son existence à être pourchassé.
Le personnage beaucoup plus humain est peut-être Cypher. Lui aussi connaît la vérité. Il a vu la Matrix. Il sait que le steak devant lui n’est pas réel, mais il le mange quand même.
Pourquoi?
Parce qu’il est tanné. La vérité est lourde. La responsabilité est lourde. La liberté est lourde. Le steak, lui, est délicieux.
La liberté est un concept appris
Comment savons-nous que nous sommes libres?
Posez la question à quelqu’un ayant grandi au Canada, aux États-Unis, en Chine ou dans un pays pauvre où l’État peine parfois simplement à entretenir les routes. Vous risquez d’obtenir des réponses complètement différentes, parce que nous apprenons ce qu’est la liberté à l’intérieur du système dans lequel nous grandissons.
Le Canadien regarde la Chine et constate immédiatement des formes de contrôle qu’il trouverait inacceptables. Puis il retourne chez lui sans nécessairement remarquer les contraintes auxquelles il a été habitué depuis l’enfance. Elles font partie du décor.
Je le sais parce que je l’ai fait moi-même. J’ai déjà regardé le Canada et pensé qu’il y avait trop de liberté. Puis j’ai regardé exactement le même pays en me disant que nous avions atteint un excellent équilibre. Aujourd’hui, je regarde encore ce pays et je considère qu’une grande partie de cette liberté est conditionnelle.
Le Canada n’a pas entièrement changé chaque fois que ma pensée a évolué. C’est d’abord ma définition de la liberté qui avait changé.
Voilà une réalisation assez inconfortable. Si ma définition avait été largement déterminée par les idées auxquelles j’avais été exposé, pourquoi celle des autres échapperait-elle à ce phénomène? Combien de contraintes considérons-nous comme normales uniquement parce que nous sommes nés à l’intérieur?
La drôle de liberté des pays pauvres
J’ai ressenti ce paradoxe avec une intensité particulière en voyageant dans certains pays beaucoup plus pauvres.
Je ne vais pas romantiser la pauvreté, encore moins la corruption. Un État faible peut signifier énormément de problèmes. Il peut aussi laisser le citoyen à la merci du crime organisé, d’une élite locale ou de celui qui possède le plus gros bâton. L’absence d’un gouvernement fonctionnel ne crée pas magiquement une société libre.
Mais quelque chose me frappe chaque fois : je m’y sens parfois beaucoup plus libre.
L’État est loin. Les gens s’organisent, construisent, réparent, vendent, négocient et se débrouillent. Une partie de cette liberté existe parfois pour une raison assez peu glorieuse : l’État n’a simplement pas les ressources nécessaires pour administrer chaque détail de leur existence.
Et quand on discute avec certains habitants, la réaction devant l’idée de donner encore davantage de pouvoir au gouvernement est presque comique : « Vous voulez donner plus de pouvoir à ces gens-là? Êtes-vous malades? »
Ils connaissent leur gouvernement. Ils connaissent sa corruption et ils s’en méfient. Pendant ce temps, nous avons fait presque exactement l’inverse : nous avons construit un État extraordinairement efficace pour intervenir jusque dans les détails de notre vie.
La différence ne se résume donc pas à opposer un bon État canadien à un mauvais État corrompu. Dans un cas, on voit clairement le danger du pouvoir parce que sa corruption est grossière. Dans l’autre, on l’oublie parce que son administration est professionnelle, bien habillée et remplie de formulaires.
Mais une contrainte ne devient pas de la liberté simplement parce qu’elle est administrée poliment.
La loi et la force
On me dira évidemment que je suis libre parce que je peux faire tout ce qui n’est pas interdit par la loi.
Mais cette réponse ne définit pas la liberté. Elle décrit simplement la taille de l’enclos.
Il existe quantité de choses que je ne fais pas, non pas parce que je les considère immorales ou mauvaises pour moi, mais parce que la loi les interdit. Je me conforme alors, non par consentement, mais parce que je connais la chaîne de conséquences qui m’attend si je refuse.
D’abord viendra l’avis. Ensuite, l’amende. Puis les intérêts, la saisie, l’ordonnance ou la suspension d’un droit administratif. Si je refuse encore, un agent de l’État finira par se présenter. Si je résiste physiquement à son intervention, il utilisera la force nécessaire pour obtenir ma soumission. Et si je résiste jusqu’au bout, cette force peut aller jusqu’à me blesser ou me tuer.
Ce n’est pas une exagération. C’est simplement le terme ultime de toute loi. Une loi qui ne peut jamais être imposée par la force n’est pas une loi; c’est une suggestion.
Lorsque je dis que j’ai un fusil sur la tempe, je ne prétends pas qu’un policier se tient littéralement derrière moi chaque matin. Je dis que derrière le papier, le règlement, l’amende et le tribunal se trouve toujours, en dernier recours, un humain armé autorisé à employer la force pour obtenir mon obéissance.
Cela ne prouve pas automatiquement que toutes les lois sont injustes. Cela nous oblige cependant à arrêter de parler de la loi comme si elle n’était qu’une belle convention sociale à laquelle tout le monde avait librement consenti.
Je ne me conforme pas toujours parce que je suis d’accord. Je me conforme parce que l’autre partie s’est accordé le droit d’aller beaucoup plus loin que moi dans l’usage de la violence.
Appeler cela « vivre ensemble » ne fait pas disparaître le rapport de force. Et appeler cela « démocratie » ne transforme pas l’obéissance forcée en liberté.
Nous avons demandé à être pris en charge
Regardons froidement ce que nous demandons maintenant à l’État canadien.
Nous lui demandons de prendre soin de notre santé, de préparer notre retraite, de protéger notre revenu, de soutenir nos emplois, de surveiller les entreprises, de nous protéger contre les produits dangereux, de compenser nos mauvaises décisions et parfois même de nous protéger contre nous-mêmes. Chaque nouveau problème social produit presque automatiquement la même question : qu’est-ce que le gouvernement va faire?
Nous avons progressivement transformé l’État en parent, puis nous sommes surpris lorsqu’il nous traite comme des enfants.
Il existe pourtant une contradiction fondamentale qu’on refuse de regarder. On ne peut pas dire à quelqu’un : « Tu es responsable de moi, mais tu n’as aucun pouvoir sur moi. » Si je te rends responsable du résultat, tu vas éventuellement exiger un pouvoir sur les décisions qui produisent ce résultat.
Plus nous transférons nos responsabilités à l’État, plus nous lui fournissons une justification pour intervenir dans nos vies. S’il paie pour les conséquences de mes choix, il prétendra tôt ou tard avoir son mot à dire sur ceux-ci. S’il est responsable de ma sécurité, il voudra déterminer ce qui est dangereux. S’il doit me protéger contre la désinformation, il devra définir la vérité acceptable. S’il garantit ma santé, mon revenu et ma retraite, il aura besoin de données, de règles et de moyens pour faire respecter ces règles.
Chaque intervention peut sembler parfaitement raisonnable lorsqu’on la regarde isolément. C’est même cela, le génie du système. Personne ne se lève un matin en déclarant : « Aujourd’hui, construisons une cage. »
On ajoute simplement un barreau pour notre sécurité, puis un autre pour protéger les enfants. On en ajoute un pour notre santé, un autre pour combattre la fraude, puis encore un pour protéger les plus vulnérables. Chaque barreau possède une excellente justification.
Puis, un jour, quelqu’un regarde autour de lui et demande pourquoi nous sommes entourés de barreaux. Et tout le monde le regarde comme s’il était fou.
Nous voulons Neo et Cypher en même temps
Voilà peut-être le véritable paradoxe canadien : nous voulons la liberté de Neo, mais nous voulons le confort de Cypher.
Nous voulons décider de notre vie tout en étant protégés des conséquences de nos décisions. Nous voulons posséder sans assumer tous les risques de la propriété. Nous voulons entreprendre sans accepter l’incertitude. Nous voulons parler librement tout en étant protégés contre certaines paroles. Nous voulons que l’État règle nos problèmes, mais nous nous indignons lorsqu’il réclame le pouvoir nécessaire pour les régler.
Nous voulons être adultes lorsqu’arrive le temps de réclamer nos droits et redevenir les enfants de l’État lorsqu’arrive le temps d’en assumer les risques.
Ça ne fonctionne pas.
Le steak de Cypher vient avec une facture.
Maintenant, nous construisons la machine
Pendant que nous transférions progressivement nos responsabilités, la technologie a changé.
L’État dont rêvaient les planificateurs d’il y a cent ans était limité par quelque chose de très banal : il était techniquement incapable de tout savoir, de tout relier et de tout traiter. Il pouvait tenir des dossiers, surveiller certaines personnes et contrôler certaines activités, mais ses capacités humaines et matérielles imposaient une limite.
Cette limite est en train de disparaître.
Le Québec déploie déjà son Service d’authentification gouvernementale, qui remplace graduellement les autres mécanismes d’authentification employés pour accéder aux services publics. Ce service ne constitue pas encore, à lui seul, une identité numérique universelle. Il est toutefois intégré au programme beaucoup plus vaste du Service québécois d’identité numérique, le SQIN.
Le portefeuille officiel des projets gouvernementaux décrit cinq volets : l’accès numérique pour les entreprises, l’accès pour les citoyens, l’identité numérique citoyenne, les échanges sécuritaires de données et la représentation citoyenne. Le gouvernement précise lui-même que ce programme vise une gestion unifiée de l’authentification, de la vérification d’identité et de l’identité numérique dans l’ensemble de l’appareil gouvernemental. Ce n’est pas une théorie cachée au fond d’un forum obscur. C’est écrit dans le portefeuille officiel des projets de transformation numérique du Québec.
Au fédéral, la direction est semblable. Les orientations gouvernementales prévoient l’utilisation d’identités numériques de confiance et la possibilité d’employer notamment une identité provinciale pour accéder aux services fédéraux. En janvier 2026, les premiers ministres se sont également engagés à faire progresser la reconnaissance des justificatifs numériques entre les juridictions. Le gouvernement parle maintenant ouvertement d’une infrastructure publique numérique composée de systèmes fondamentaux capables de soutenir plusieurs services et plusieurs secteurs. Sa propre documentation reconnaît toutefois que cette infrastructure soulève des enjeux de gouvernance, de vie privée, de sécurité et de confiance. On peut le constater dans les directives fédérales sur les services et l’identité numérique et dans les travaux sur l’infrastructure publique numérique canadienne.
À cela s’ajoute la stratégie fédérale sur les données, qui cherche à harmoniser et à étendre leur utilisation dans l’ensemble de l’administration. Les projets sont présentés séparément, sous les mots rassurants d’efficacité, de simplicité, de sécurité et d’amélioration des services. Encore une fois, chacun peut avoir une utilité véritable. Mais la question politique ne devrait jamais se limiter à l’utilité immédiate de chaque morceau. Il faut aussi regarder ce que ces morceaux permettent lorsqu’on les assemble.
Pendant ce temps, notre vie économique laisse déjà des traces très précises. Lorsque j’utilise une carte de débit ou de crédit, la transaction associe notamment un compte, un montant, un moment et un commerçant. Les institutions financières sont tenues de conserver différents relevés et renseignements transactionnels. Certaines opérations, notamment des transferts électroniques internationaux de 10 000 dollars ou plus et les transactions jugées suspectes, doivent être déclarées au Centre d’analyse des opérations et déclarations financières du Canada, le CANAFE. Ces obligations sont décrites noir sur blanc dans les règles de déclaration des transactions financières et les exigences de conservation applicables aux institutions financières.
Cela ne signifie pas que le gouvernement observe actuellement en direct chaque café acheté au dépanneur. Cela signifie quelque chose de plus précis : l’activité existe déjà sous forme de données enregistrées, conservées et, dans certaines circonstances, accessibles ou communicables en vertu de la loi.
Le secteur financier canadien se dirige maintenant vers le système bancaire axé sur les consommateurs, dans lequel les données financières pourront circuler par des interfaces normalisées entre les institutions et les fournisseurs autorisés. Le gouvernement le présente comme un moyen de redonner au consommateur le contrôle de ses renseignements et de remplacer des méthodes moins sécuritaires. C’est un objectif défendable. Mais il demeure que nous construisons une architecture technique où des données financières normalisées pourront être échangées beaucoup plus facilement entre des systèmes autorisés. Les règlements de cette nouvelle étape étaient encore en cours d’élaboration en 2026, selon le ministère fédéral des Finances.
Le Parlement étudie également des pouvoirs d’accès aux données numériques. Le projet de loi C-22 sur l’accès légal, présenté en mars 2026, vise notamment à moderniser les mécanismes permettant aux autorités d’obtenir des renseignements au cours d’une enquête et à obliger certains fournisseurs de services électroniques à rendre leurs systèmes capables de répondre aux accès légalement autorisés. Le texte ne donne pas à la police un accès arbitraire à tout, mais il bâtit explicitement la capacité technique nécessaire à l’exercice des pouvoirs d’accès prévus par la loi. C’est précisément ce que dit le texte officiel du projet de loi C-22.
Même chose avec le projet de loi C-8 sur la cybersécurité : il poursuit des objectifs réels de protection des infrastructures essentielles, tout en accordant au gouvernement des pouvoirs de direction et en imposant différentes obligations aux entreprises visées. Encore une fois, le problème n’est pas d’imaginer un grand complot où tout aurait été conçu dans une seule pièce. Le problème est de constater que chaque système ajoute une nouvelle capacité et que toutes ces capacités peuvent éventuellement communiquer entre elles.
Quant au dollar numérique de banque centrale, il n’a pas été lancé. Il faut le dire franchement. La Banque du Canada a réduit certains travaux préparatoires en 2024 et affirme qu’une décision d’émettre une telle monnaie appartiendrait au Parlement et au gouvernement. Pourtant, les recherches techniques continuent : elle publiait encore, en 2025, une étude de faisabilité sur l’architecture d’un dollar numérique de détail et poursuivait ses recherches en 2026. Le dollar numérique n’est donc pas une réalité actuelle, mais il n’est certainement pas une invention sortie de nulle part. La Banque du Canada maintient publiquement ce dossier et ses recherches.
Voilà la toile qui se dessine : identité numérique, authentification commune, reconnaissance entre gouvernements, services publics numérisés, échanges de données, renseignements financiers normalisés, obligations de conservation, capacités d’accès légal, automatisation et intelligence artificielle. Aucun élément ne crée isolément un système de contrôle total. Ensemble, ils rendent techniquement possible une concentration de connaissances et de pouvoirs qui n’existait pas autrefois.
Et c’est justement cela qui devrait nous inquiéter.
Une infrastructure n’a pas besoin d’avoir été construite par des tyrans pour pouvoir servir un tyran. Elle n’a même pas besoin d’être utilisée abusivement aujourd’hui pour devenir dangereuse demain. Les politiciens passent, les crises se succèdent, les définitions de l’urgence changent, mais les systèmes demeurent.
Nous avons d’ailleurs déjà vu au Canada que l’accès aux finances peut devenir un moyen de coercition politique. En février 2022, le gouvernement fédéral a invoqué la Loi sur les mesures d’urgence et autorisé les institutions financières à geler certains comptes liés aux manifestations sans ordonnance judiciaire préalable. On peut approuver ou condamner le convoi; ce n’est même pas la question fondamentale. Le précédent démontre que lorsqu’un gouvernement estime la situation suffisamment grave, l’infrastructure financière peut être utilisée pour neutraliser matériellement des citoyens sans les arrêter d’abord.
La possibilité n’est plus théorique. Le débat porte maintenant sur les circonstances dans lesquelles ce pouvoir sera jugé acceptable et sur les outils dont disposeront les gouvernements futurs.
La Matrix n’a même plus besoin d’être cachée
Voilà finalement ce que j’ai appris après toutes ces années.
Je me demandais autrefois pourquoi les gens ne résistaient pas. Je comprends mieux aujourd’hui. Résister coûte quelque chose : parfois une amitié, parfois une réputation, une promotion, beaucoup d’argent ou un emploi. Et lorsqu’on a une famille qui dépend de nous, le calcul devient brutalement réel.
Je ne méprise donc pas celui qui choisit parfois le confort. J’ai moi-même dû faire des compromis. Mais nous devons au minimum avoir le courage de regarder le marché que nous sommes en train de conclure.
Parce que Cypher n’obtient pas son steak gratuitement. Il doit trahir Neo.
C’est peut-être exactement ce que nous faisons collectivement. Nous avons demandé à l’État de nous protéger, de nous sécuriser, de nous garantir et de nous prendre en charge. Nous lui avons progressivement transféré la responsabilité de nos propres existences.
En échange, il nous demande naturellement l’information et l’autorité nécessaires pour accomplir cette mission. Maintenant, nous lui construisons des outils technologiques permettant de l’exercer avec une précision dont aucun gouvernement de l’histoire n’aurait pu rêver.
On nous dira que tout cela est pratique, efficace et sécuritaire.
Et ce sera probablement vrai.
Le steak de Cypher était délicieux, lui aussi.
Nous continuons malgré tout à nous raconter que nous sommes Neo. Mais nous ne pouvons pas conserver indéfiniment la liberté de Neo et le confort de Cypher. La liberté exige que nous assumions notre vie. Le confort garanti exige que quelqu’un s’en charge à notre place.
Et celui à qui nous abandonnons suffisamment longtemps notre responsabilité finit inévitablement par réclamer l’autorité qui vient avec.
Vous trouviez la liberté trop lourde? Vous vouliez quelqu’un pour s’occuper de vous?
Très bien. Ne vous inquiétez pas.
Quelqu’un d’autre se chargera bientôt de la porter pour vous.
Et cette fois, Cypher n’aura même plus besoin qu’on lui cache la Matrix.
Il suffira de lui dire qu’elle s’appelle liberté.
✍️ Le Volontariste
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