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L’impôt n’est pas de l’argent. C’est du temps de votre vie.

On nous enseigne très tôt que les impôts sont le prix à payer pour vivre en société.

Ensuite, le débat commence. Est-ce qu’on paie trop? Est-ce que les riches devraient payer davantage? Est-ce que les services reçus valent ce qu’ils coûtent? Est-ce que l’État gaspille notre argent? Faut-il augmenter les taxes pour financer un nouveau programme?

Toutes ces questions sont légitimes. Mais elles ont un point commun : elles commencent après avoir accepté le principe.

On discute de combien l’État devrait prendre avant même de se demander ce qu’il prend réellement.

Parce qu’au fond, l’État ne prélève pas de l’argent.

Il prélève quelque chose de beaucoup plus précieux.

Il prélève du temps.

Et pour comprendre pourquoi cette distinction est fondamentale, il faut revenir à une question beaucoup plus ancienne que l’impôt lui-même.

À qui appartenez-vous?

La propriété de soi avant la propriété des choses

Lorsqu’on parle de propriété privée, on pense spontanément à une maison, un terrain, une automobile, une entreprise ou un compte bancaire. Pourtant, toutes ces formes de propriété arrivent après quelque chose de plus fondamental. Avant de pouvoir posséder une maison, il faut la construire ou l’acheter. Avant d’accumuler une épargne, il faut produire quelque chose. Avant de créer une entreprise, il faut investir du travail, des idées, des risques et du temps.

Tout commence donc par l’être humain lui-même.

La propriété de soi repose sur une idée extrêmement simple : personne ne possède un droit supérieur au vôtre sur votre corps, votre esprit et votre temps.

Vous vous appartenez, ou vous ne vous appartenez pas.

Il n’y a pas vraiment de troisième possibilité.

Si vous vous appartenez, vous devez nécessairement posséder une autorité première sur votre propre existence. Si vous ne vous appartenez pas entièrement, il faut alors déterminer à qui appartient la portion de vous-même dont vous ne pouvez disposer librement.

À la collectivité?

À la majorité?

À la nation?

À l’État?

Au gouvernement élu du moment?

Cette question peut sembler abstraite jusqu’au moment où l’on commence à parler du travail.

Une personne qui travaille ne crée pas de richesse à partir de rien. Elle consacre une portion de sa vie à une activité productive. Elle échange des heures qu’elle ne récupérera jamais contre une rémunération qui lui permettra ensuite d’obtenir le travail et le temps des autres.

Le salaire n’est donc pas seulement de l’argent.

C’est du temps converti en monnaie.

Le temps, la véritable monnaie

Nous accordons énormément d’importance à l’argent parce qu’il permet de mesurer facilement les échanges. Pourtant, l’argent possède une caractéristique que le temps n’a pas : il peut être remplacé. Vous pouvez perdre 100 dollars et éventuellement les regagner. Vous pouvez vendre une maison et en acheter une autre. Vous pouvez perdre un emploi et en trouver un nouveau.

Une heure de votre vie, elle, ne reviendra jamais.

Chaque être humain possède une quantité limitée et inconnue de cette ressource. Elle ne peut pas être stockée, produite ou récupérée. Chaque seconde passée disparaît définitivement. Lorsque quelqu’un gagne 25 dollars de l’heure et achète quelque chose qui coûte 100 dollars, il n’a donc pas réellement dépensé seulement 100 dollars. Il a consacré au minimum quatre heures de sa vie à l’obtenir. En réalité, souvent davantage, puisque le revenu utilisé pour effectuer cet achat aura déjà été soumis à différents prélèvements, auxquels pourront encore s’ajouter des taxes au moment de la consommation.

Cette manière de voir les choses transforme complètement la notion de prix.

Au lieu de simplement demander : Combien ça coûte?

On pourrait demander : Combien d’heures de ma vie dois-je consacrer pour obtenir cela?

Cette question devient encore plus intéressante lorsqu’on l’applique à l’impôt.

Ce que l’État prélève réellement

Personne ne paie normalement son impôt avec de l’argent apparu spontanément dans son compte bancaire. Pour obtenir cet argent, quelqu’un a travaillé, produit quelque chose, fourni un service, exploité une entreprise, pris un risque ou investi une richesse elle-même issue d’une activité productive antérieure. Une partie de cette valeur est ensuite prélevée par l’État. Administrativement, nous parlons d’impôt sur le revenu, de taxes, de cotisations, de droits et de prélèvements. Ces expressions sont utiles pour la comptabilité publique, mais elles tendent à masquer la réalité humaine derrière les chiffres.

Chaque dollar gagné correspond, directement ou indirectement, à du temps humain.

À des heures de travail.

À de l’énergie.

À de l’apprentissage.

À des sacrifices.

À des risques.

Parfois à des nuits travaillées, à des fins de semaine sacrifiées ou à des moments passés loin de sa famille.

Lorsqu’une partie du revenu est prélevée, ce n’est donc pas uniquement de l’argent qui change de destination. C’est une partie du temps consacré à produire cet argent. Supposons qu’une personne consacre une portion importante de son revenu annuel aux différents prélèvements obligatoires. Nous pouvons représenter cette somme en dollars, comme nous le faisons habituellement.

Mais nous pourrions tout aussi bien la convertir en semaines ou en mois de travail.

Le résultat économique serait identique.

La perception morale serait complètement différente.

Un montant inscrit sur une déclaration fiscale demeure abstrait.

Trois mois de votre vie le sont beaucoup moins.

La propriété sous conditions

C’est ici qu’apparaît une autre contradiction intéressante.

Nous parlons constamment de propriété privée comme si elle constituait un rempart absolu protégeant l’individu contre l’intervention d’autrui. Pourtant, la propriété matérielle moderne demeure largement organisée et limitée par la loi. Vous pouvez être propriétaire de votre maison tout en devant payer annuellement pour la conserver. Vous devez respecter des règlements de zonage, obtenir des permis pour certaines modifications, vous conformer à diverses normes et accepter qu’une expropriation puisse être autorisée dans certaines circonstances. Cela ne signifie pas que la propriété juridique n’existe pas. Elle existe évidemment.

Mais elle n’est pas absolue.

Elle est encadrée.

La propriété des choses est donc juridiquement conditionnelle.

Voilà pourquoi la propriété de soi est beaucoup plus fondamentale que la propriété matérielle. Une maison peut être achetée, vendue ou détruite. Le temps humain ne peut pas être remplacé. Le corps humain ne peut pas être échangé contre un autre. Une année de vie écoulée est définitivement perdue. Si nous voulons parler sérieusement de propriété privée, la première propriété devrait donc être celle de l’être humain sur lui-même.

Sans cela, tout le reste repose sur une fondation fragile.

Le consentement, ce détail embarrassant

Cette réflexion conduit inévitablement au consentement.

Une relation volontaire possède une caractéristique très simple : il est possible de dire non.

Vous pouvez refuser d’acheter une automobile. Vous pouvez décliner une offre d’emploi. Vous pouvez quitter une entreprise. Vous pouvez changer de fournisseur. Vous pouvez refuser de faire un don à une cause, même lorsque cette cause est admirable. Votre refus peut avoir des conséquences naturelles. Une entreprise peut cesser de vous fournir un service si vous refusez de le payer. Un employeur peut décider de ne pas vous embaucher si vous refusez les conditions proposées. Mais personne ne prétend que vous avez consenti lorsque vous avez explicitement refusé.

Avec l’impôt, la relation fonctionne autrement.

Vous ne pouvez pas simplement déclarer que vous préférez ne pas participer cette année. Le refus entraîne des intérêts, des pénalités, des procédures de recouvrement et éventuellement d’autres sanctions prévues par la loi. Cette observation ne démontre pas, à elle seule, que l’impôt est moralement injustifiable.

Elle démontre cependant quelque chose de beaucoup plus simple : l’impôt n’est pas volontaire.

On peut le considérer nécessaire.

On peut le considérer utile.

On peut croire qu’il permet de maintenir une société fonctionnelle.

On peut même le considérer moralement souhaitable.

Mais on ne peut raisonnablement le confondre avec une contribution volontaire.

C’est une obligation.

Et derrière cette obligation se trouve ultimement la capacité de contraindre.

« Mais il faut bien payer les services »

L’objection arrive naturellement.

Il faut des routes. Des hôpitaux. Des écoles. Des services d’urgence. Des infrastructures. Des tribunaux. Une société complexe doit nécessairement financer certaines fonctions. Bien sûr. Mais cet argument répond à une question différente.

Il répond à : Avons-nous besoin de services collectifs?

Il ne répond pas automatiquement à : Quelle méthode sommes-nous moralement autorisés à utiliser pour les financer?

Les deux questions sont constamment fusionnées, comme si démontrer l’utilité d’un service suffisait à démontrer la légitimité de n’importe quel mécanisme utilisé pour le financer. Pourtant, nous distinguons normalement très bien la fin et les moyens.

Imaginez que je souhaite aider une famille dans le besoin. Je vous demande 100 dollars. Vous acceptez. Je remets l’argent à cette famille. Nous appelons cela de la générosité.

Maintenant, imaginez que vous refusez. Je prends malgré tout 100 dollars dans votre portefeuille et je remets exactement la même somme à exactement la même famille.

La destination de l’argent est identique.

La famille est toujours dans le besoin.

Mon intention peut même demeurer sincèrement bienveillante. Mais quelque chose de fondamental a changé. Dans le premier scénario, vous avez aidé. Dans le deuxième, j’ai décidé à votre place que vous alliez aider. La noblesse de la cause ne transforme pas la contrainte en consentement. Cette distinction ne disparaît pas simplement parce que l’acteur qui impose la décision porte maintenant le nom d’État.

La légalité ne règle pas la question morale

Une autre réponse consiste à rappeler que l’impôt est légal.

Évidemment.

Ce n’est pas le sujet. La loi nous indique ce qu’une société permet, interdit ou exige à un moment donné. Elle ne répond pas automatiquement à la question de savoir si cette règle est moralement légitime. L’histoire humaine devrait suffire à nous rendre prudents devant l’idée que légalité et moralité seraient synonymes. Des lois ont été modifiées précisément parce que des générations ont fini par reconnaître leur injustice.

Le véritable problème philosophique est donc ailleurs. Une personne ordinaire n’a généralement pas le droit de forcer son voisin à financer une cause qu’elle juge importante. Que se passe-t-il lorsque mille personnes partagent cette préférence?

Un million?

Huit millions?

Le nombre crée-t-il un droit moral nouveau sur celui qui refuse?

C’est ici que la démocratie rencontre sa limite philosophique. La démocratie constitue une méthode permettant de déterminer qui exercera le pouvoir politique et selon quelles procédures. Elle ne démontre pas que toute décision prise par une majorité devient automatiquement juste.

Une majorité peut choisir un gouvernement.

Elle ne devient pas, pour autant, propriétaire de la minorité.

Sinon, le principe de liberté individuelle disparaît exactement au moment où suffisamment de personnes souhaitent le violer.

Le problème n’est pas seulement l’État

Il serait facile, arrivé ici, de chercher un coupable unique.

Les politiciens. Les fonctionnaires. Les riches. Les pauvres. La gauche. La droite. Le capitalisme. Le socialisme.

Ce serait confortable. Mais probablement faux. Le problème est beaucoup plus ancien que nos institutions actuelles. Depuis que les humains vivent en groupe, nous cherchons constamment à contrôler nos voisins. Parfois par intérêt. Parfois par peur. Mais très souvent avec les meilleures intentions du monde.

Nous voulons empêcher l’autre de faire un mauvais choix. Nous voulons le protéger. Nous voulons protéger la société contre lui. Nous voulons assurer la sécurité, l’égalité, la santé, la moralité, la prospérité ou le bien commun.

Et chacune de ces intentions peut devenir une justification à la contrainte.

C’est précisément ce qui rend le problème si difficile. Les formes de domination les plus évidentes sont faciles à condamner. Un tyran brutal ne cache pas vraiment ce qu’il fait. La contrainte paternaliste est beaucoup plus complexe, parce qu’elle arrive accompagnée d’une justification morale.

Nous ne te contrôlons pas pour nous. Nous te contrôlons pour ton bien…

…ou pour le bien des autres.

À partir du moment où cette logique est acceptée, la question n’est plus de savoir si l’on peut disposer de la liberté ou du temps d’un autre être humain. Il suffit de trouver une raison suffisamment noble pour le faire.

La liberté n’est pas l’absence de responsabilité

Reconnaître la propriété de soi ne signifie pourtant pas vivre sans responsabilité. C’est même exactement l’inverse. Si je m’appartiens, mes choix m’appartiennent également. Leurs conséquences aussi. Je ne peux pas réclamer le droit de disposer librement de mon existence tout en refusant cette même liberté à mon voisin. Je ne peux pas exiger qu’il respecte mes choix tout en voulant utiliser la contrainte pour lui imposer les miens. La propriété de soi n’abolit donc pas la coopération.

Elle change sa nature. Elle remplace : « Tu dois participer. »

par : « Comment pouvons-nous te convaincre de participer? »

Cette différence semble petite. Elle est immense : convaincre oblige à expliquer.

À offrir quelque chose qui possède une valeur réelle.

À rendre des comptes.

À accepter la critique.

À respecter le refus.

La coercition permet de sauter toutes ces étapes. Lorsque le financement est garanti par la contrainte, le consentement devient facultatif. Lorsque le consentement est nécessaire, la qualité de la relation devient essentielle. Une société fondée davantage sur le volontariat ne serait donc pas nécessairement une société sans entraide ou sans organisation collective. Ce serait une société où l’entraide devrait mériter l’adhésion plutôt que l’exiger.

Alors, est-ce que l’impôt est du vol?

Nous pouvons maintenant revenir à la phrase qui choque : Les impôts et les taxes sont du vol.

Pas parce que les fonctionnaires seraient nécessairement mauvais.

Pas parce que tous les programmes gouvernementaux seraient inutiles.

Pas parce que toute forme d’organisation collective serait condamnable.

La question est beaucoup plus simple. Votre travail représente votre temps. Votre temps constitue votre vie.

Si cette vie vous appartient, le fruit de votre travail vous appartient initialement aussi. Si quelqu’un en prélève une partie sans obtenir votre consentement et si votre refus entraîne une sanction, nous sommes devant une prise sous contrainte.

La loi peut l’autoriser.

La majorité peut l’approuver.

Le gouvernement peut lui donner un joli nom.

La destination de l’argent peut même être admirable.

Mais rien de cela ne transforme la contrainte en consentement. Voilà peut-être le véritable scandale. Ce n’est pas que l’impôt existe, c’est que nous avons cessé de nous demander ce qu’il représente. Nous voyons des dollars alors que nous devrions également voir des heures de travail.

Des réveils trop tôt.

Des nuits travaillées.

Des anniversaires manqués.

Des risques pris.

Du stress.

Des années passées à produire.

Bref, des morceaux d’une vie humaine qui ne reviendront jamais.

Alors, avant le prochain débat sur le taux d’imposition, la prochaine taxe à ajouter ou le prochain programme que « le gouvernement » devrait financer, il serait peut-être utile de poser une question plus fondamentale : Qui possède les heures de votre vie?

Si la réponse est « vous », certaines conclusions deviennent difficiles à éviter.

Et si la réponse est « l’État »…

Alors, cessons au moins de prétendre que nous parlons de liberté.

Le Volontariste

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Le Volontariste
Le Volontaristehttps://volontarisme.com
Le Volontariste est un auteur indépendant qui s'intéresse à la liberté individuelle, au pouvoir et à la relation entre l'individu et l'État. À travers l'actualité, la politique et la philosophie, il questionne les idées que nous tenons parfois pour acquises et défend une société fondée davantage sur le consentement, la responsabilité individuelle et la coopération volontaire.

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