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Voyeurs du chaos, aveugles chez nous

Il y a quelque chose de profondément comique, presque pathétique, dans notre époque politique. Nous sommes devenus si insignifiants dans notre propre théâtre national que nous passons nos journées à commenter celui des autres. Le Québec, province ultra-gouvernée, ultra-taxée, ultra-subventionnée, ultra-réglementée, mais paradoxalement incapable de se regarder franchement dans le miroir, préfère désormais vivre par procuration dans le grand vaudeville américain.

Trump éternue, et toute la colonie médiatique sort le thermomètre. Trump parle, et les chroniqueurs entrent en catéchèse. Trump ment, Trump grimace, Trump insulte, Trump danse, Trump respire mal, Trump mange un steak trop cuit : vite, ouvrons un panel de quatre experts, deux sociologues, un ancien correspondant à Washington et une chroniqueuse morale pour expliquer à Gaétan et Rollande, au Tim Hortons, que la démocratie américaine vient encore une fois de frôler l’abîme entre deux gorgées de café filtre.

Pendant ce temps-là, au Québec, les urgences débordent, les écoles s’effritent, les taxes grimpent, les services stagnent, les routes ressemblent à une expérience soviétique de béton fatigué, et l’État, toujours plus gros, toujours plus cher, toujours plus sacré, demande encore un peu plus de patience, d’argent et de révérence.

Mais non. Parlons de Trump.

Le voyeurisme politique, ce n’est pas l’admiration du voisin. Ce n’est pas même l’envie. C’est pire : c’est l’ennui de soi-même. On ne regarde pas ailleurs parce que c’est nécessairement mieux. On regarde ailleurs parce que c’est plus divertissant. Parce que le scandale américain a du panache, des excès, des costumes, des personnages grotesques. Chez nous, la décadence est administrative. Elle arrive par formulaire, par comité, par communiqué, par plan d’action, par stratégie quinquennale et par ministre qui promet de « prendre acte » en regardant ses souliers.

C’est moins spectaculaire. Mais c’est beaucoup plus réel.

Le voyeurisme politique ressemble à ce couple épuisé qui ne se parle plus vraiment. La conjointe raconte interminablement la vie des voisins, leurs chicanes, leurs rénovations, leurs infidélités, leurs soupers, leurs enfants mal élevés. Et l’autre écoute, vaguement absent, pendant que leur propre maison tombe en ruine. Le toit coule, le sous-sol sent l’humidité, les factures s’empilent, mais la grande affaire du jour, c’est que Diane d’en face a changé de voiture et que son chum a l’air louche.

Voilà notre conversation publique. Le voisin américain est devenu notre télé-réalité politique permanente. Nous avons remplacé la critique du pouvoir qui nous gouverne par le commérage continental. Nous ne faisons plus de politique : nous faisons de la médisance avec passeport.

Et les médias traditionnels excellent dans cette people-isation du monde. Ils ont compris que la politique comme spectacle coûte moins cher que la politique comme enquête. Qu’il est plus facile de commenter les frasques d’un président étranger que de poser des questions embarrassantes à nos premiers ministres, à nos ministres, à nos hauts fonctionnaires, à nos sociétés d’État, à nos régies, à nos agences, à tous ces petits pharaons de la gestion publique qui dépensent l’argent des autres avec la gravité d’un prêtre antique.

Pourquoi mordre la main qui vous nourrit quand cette main vous nourrit de façon pharaonique?

Les gouvernements fédéral et provincial arrosent l’écosystème médiatique à coups de crédits, de subventions, de programmes, de campagnes publicitaires, d’aides directes et indirectes. Ensuite, on s’étonne que la presse aboie davantage sur Washington que sur Québec ou Ottawa. Il ne faut pas être Machiavel pour comprendre que le chien qui dort dans le salon du prince mord rarement le mollet du prince.

Alors on meuble. On meuble avec Trump. On meuble avec les États-Unis. On meuble avec des crises importées. On meuble avec de la morale prête-à-servir. On meuble avec l’indignation rentable, celle qui ne coûte rien localement, qui ne compromet aucun accès, qui ne dérange aucun ministère, qui ne fâche aucun bailleur public.

Et les vieillards captifs regardent. Captifs non pas seulement par l’âge, mais par l’habitude. Captifs d’un rituel médiatique où chaque jour doit produire son petit scandale étranger, son petit frisson démocratique, son petit sermon sur la montée des périls. Pendant ce temps, ici, l’État peut rater, taxer, gaspiller, centraliser, infantiliser, et revenir le lendemain demander plus de moyens pour réparer les problèmes qu’il a lui-même fabriqués.

Le drame, c’est que notre insignifiance devient confortable. Elle nous dispense d’agir. Elle nous permet de nous croire supérieurs parce que nous commentons les excès d’un autre peuple, tout en tolérant les nôtres avec une mollesse de contribuable anesthésié. Nous nous moquons de la vulgarité américaine, mais nous acceptons chez nous l’arrogance feutrée, le gaspillage poli, l’incompétence administrative en veston bleu marine.

Le voyeurisme politique est donc une fuite. Une fuite élégante, bavarde, subventionnée. Une manière de ne pas voir que notre propre démocratie est peut-être moins bruyante, mais pas moins malade. Elle ne porte pas de casquette rouge. Elle porte un badge gouvernemental, parle en novlangue inclusive, annonce des investissements historiques et vous facture l’échec avec intérêts.

À force de regarder les frasques du voisin, nous avons perdu l’instinct de surveiller notre propre maison. Et c’est peut-être cela, le véritable triomphe de notre classe politico-médiatique : nous avoir convaincus que le spectacle était ailleurs, pendant que le pouvoir, lui, continuait tranquillement son œuvre ici.

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Samuel Rasmussen
Samuel Rasmussen
Samuel Rasmussen, alias Le Blond Modéré, est membre des Trois Afueras et collaborateur du podcast Ian & Frank. Titulaire d'une formation en relations internationales à l'Université de Sherbrooke, il s'intéresse particulièrement à la géopolitique, aux zones d'influence et aux différentes formes de pouvoir.

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