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Le cabinet Fréchette : des X en façade, du boomerisme en profondeur

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Christine Fréchette accède au sommet de l’État comme on entre dans un bâtiment incendié avec une nouvelle allure, mais une vieille plomberie de gaz toujours prête à exploser. Élue cheffe de la CAQ le 12 avril avec 57,9 % des voix, assermentée le 15 avril, elle préside maintenant un Conseil des ministres qui ressemble moins à une révolution qu’à une opération de continuité sous pression. Eric Girard reste aux Finances, Jean Boulet hérite de l’Économie, Sonia LeBel prend l’Éducation, Simon Jolin-Barrette demeure à la Justice, Sonia Bélanger garde la Santé, et France-Élaine Duranceau se voit confier l’« efficacité de l’État ». Ce n’est pas un grand soir. C’est un changement de chauffeur au volant du même autobus administratif. Certains disent encore qu’on va donner la chance à la coureuse…

Et il faut comprendre le contexte : ce gouvernement n’a pas quatre ans devant lui pour se réinventer, il a quelques mois pour convaincre. François Legault a annoncé sa démission le 14 janvier, et les prochaines élections québécoises doivent avoir lieu au plus tard le 5 octobre 2026. Autrement dit, le cabinet Fréchette n’est pas d’abord un gouvernement de fondation ; c’est un gouvernement de rattrapage, de colmatage, de survie. La vraie question n’est donc pas seulement : qui est autour de la table? La vraie question est : pour qui gouvernent-ils encore?

Or, sur le plan générationnel, quelque chose a bel et bien changé. Christine Fréchette est née en 1970. Paul St-Pierre Plamondon, en 1977. Éric Duhaime, en 1969. Charles Milliard, devenu chef du PLQ le 13 février, est né en 1979. Bref, les chefs québécois, ne sont plus des boomers : ce sont des X. Même Québec solidaire complique le portrait plutôt qu’il ne le contredit : Ruba Ghazal est née en 1977, donc X elle aussi, mais Sol Zanetti, élu co-porte-parole en novembre 2025, est né en 1982. Le vieux duel boomer contre relève n’existe donc plus au sommet. La relève est déjà là. Elle a pris le micro.

Mais être X biologiquement n’implique pas être X philosophiquement. On peut avoir grandi avec la clé dans le cou et gouverner exactement comme si le Québec appartenait encore à la majorité votante boomer : des électeurs installés, protégés par la hausse des actifs, habitués à confondre dépenses publiques et compassion, centralisation et sérieux, administration et action. Le propre de la génération X, théoriquement, c’était le réalisme, l’autonomie, la débrouillardise, la méfiance envers les structures pesantes. Or le budget 2026-2027 reconnaît lui-même que le coût de la vie préoccupe les Québécois tout en ajoutant près de 9,6 milliards de dollars sur cinq ans, dont 4,3 milliards pour les grandes missions de l’État. On reste donc dans le vieux réflexe québécois : quand ça craque, on nourrit la machine.

C’est là que le test devient cruel pour Fréchette. Parce que le legs boomer le plus toxique n’est pas culturel ; il est administratif. Le Québec a engraissé son État comme d’autres engraissent un foie gras : méthodiquement, affectueusement, en répétant que c’était pour son bien. La stratégie de gestion des dépenses du gouvernement indique qu’en 2024-2025, la fonction publique comptait 80 411 équivalents temps complet, en hausse de 1 575 en un an. Et voilà maintenant que Québec se félicite d’avoir déjà réalisé une réduction de 3 106 vers une cible de 4 000 d’ici le 31 mars 2027. Très bien. Mais après des années d’enflure, présenter une petite marche arrière comme un exploit historique, c’est un peu comme se vanter d’avoir commencé un régime après le troisième infarctus.

Le plus ironique, c’est que Fréchette a dans son cabinet un intitulé presque pamphlétaire en soi : « ministre responsable de l’Administration gouvernementale et de l’Efficacité de l’État ». Magnifique formule. Tout est là. Reste à voir si cela veut dire quelque chose. Parce que l’efficacité de l’État, ce n’est pas une conférence de presse, ce n’est pas un comité, ce n’est pas une stratégie avec des couleurs pastel. C’est supprimer des doublons, fusionner des structures, couper des postes périphériques, imposer des indicateurs de résultats, cesser de traiter chaque bureaucratie comme un écosystème sacré. Sinon, le mot « efficacité » ne sera qu’un collant neuf sur une vieille machine qui surchauffe.

Et pendant ce temps, les générations qui arrivent paient. Elles paient en loyer, en taxes, en délais, en stagnation, en espoir rapetissé. Elles voient un État obèse qui promet tout et livre tard. Elles voient des monopoles publics incapables de se réformer, des services qui coûtent de plus en plus cher, un pouvoir d’achat qui s’effrite, et une classe politique qui parle encore comme si la priorité était de ménager les clientèles historiques plutôt que de rebâtir la capacité du Québec à produire, construire, simplifier et enrichir. Le retour à l’équilibre promis pour 2029-2030 n’aura aucune noblesse s’il ne repose que sur le report, l’étalement et la prière comptable. Il faudra du muscle politique, pas seulement de la tenue budgétaire.

Alors, la génération X fera-t-elle mieux que les boomers? Oui, mais à une seule condition : qu’elle cesse de gouverner pour eux. Qu’elle accepte enfin de trahir le vieux logiciel québécois du gras administratif, du gouverne-maman et de l’achat de paix sociale à crédit. Sinon, le cabinet Fréchette ne sera pas le premier gouvernement du Québec post-boomer. Il sera simplement le dernier gouvernement boomer administré par des X. Les élections de transition s’en viennent dans trop peu de temps pour un gouvernement plus qu’essoufflé.

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Samuel Rasmussen
Samuel Rasmussen
Samuel Rasmussen, alias Le Blond Modéré, est membre des Trois Afueras et collaborateur du podcast Ian & Frank. Titulaire d'une formation en relations internationales à l'Université de Sherbrooke, il s'intéresse particulièrement à la géopolitique, aux zones d'influence et aux différentes formes de pouvoir.

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