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Réformer le Québec : est-ce possible?

Vingt ans après le Manifeste pour un Québec lucide et mon documentaire L’Illusion tranquille de 2006, la question se pose : « Y a-t-il quelque chose qui s’est amélioré depuis? » Le Québec est-il plus prospère? L’État éléphantesque est-il toujours aussi gourmand? Qu’en est-il du fardeau fiscal, de l’efficacité des programmes sociaux, de l’endettement intergénérationnel? Du honteux déficit des infrastructures publiques?

Vous devinez la réponse. Non, rien ne s’est amélioré. Pire, tous les signaux sont au rouge vif. N’y a-t-il pas un brin d’espoir? Peut-être. Parce qu’après 20 ans, on sent quand même une plus forte adhésion à l’idée qu’on doit changer le fameux « modèle québécois ». Et puis, il y a une jeunesse plus allumée aux enjeux politiques, plus engagée et il me semble, plus soucieuse des coûts qu’ont générés la lubie climatique et un appareil étatique dirigiste qui prétend pouvoir choisir les gagnants d’une économie en évolution.

Oui, il me semble qu’on reconnaît maintenant que « ça craque de partout ». Et dans un Québec où les consensus fabriqués et les sondages font loi, il est aussi de bon augure que les forces du statu quo aient moins bonne presse. Encourageant, donc, que la présidente de la plus grande centrale syndicale du Québec, la FTQ, Magalie Picard, ait dû ravaler ses propositions de « paralyser le Québec » et de « déclencher une grève sociale ».

Quant aux Québécois eux-mêmes, souhaitent-ils vraiment la rénovation d’un modèle qui ne les sert plus? Rien n’est moins sûr. Pour cela, les élites intellectuelles, médiatiques et politiques devraient y participer et rompre avec les vieux discours et réflexes qui datent de 40 ans. Avons-nous la capacité de réfléchir en dehors de la boîte, de sortir du dôme québécois, de rompre avec le cordon ombilical du Gouvernemaman?

Ou nous contenterons-nous encore et toujours de commenter la joute politique, pire, de réduire la prochaine campagne électorale au seul enjeu référendaire? Passerons-nous d’une campagne fédérale anti-Trump à une campagne provinciale anti-référendum? Sommes-nous si paresseux et si intellectuellement éteints que cela suffise à choisir le prochain gouvernement du Québec?

Heureusement, aujourd’hui, l’activité neuronale politique s’exprime vigoureusement sur les plateformes alternatives. Si vous recherchez la diversité des opinions, une liberté d’expression valorisée ou des analyses de politiques publiques plus articulées, c’est là qu’elles se trouvent.

Mais pour les clientèles encore rattachées aux médias traditionnels et à leurs influenceurs, il y a six mois, La Presse allait à la cueillette d’idées pour moderniser l’État québécois. Du côté de Québécor, dans les prochains jours, l’ex-président du Conseil du trésor Joseph Facal proposera des textes à son tour. Voici donc où on en est.

Les 35 idées du groupe de La Presse, octobre 2025

En octobre 2025, le quotidien montréalais La Presse proposait à ses lecteurs un dossier sous le thème : « État-Providence : 35 idées pour faire avancer le Québec ». « Le Québec est à l’heure des choix et devra se réinventer s’il veut assurer la pérennité de son filet social », pouvait-on lire. À l’heure des choix… mais tout en assurant la pérennité du large filet social du Québec… Déjà là, pouvait-on vraiment opter pour des réformes structurantes sans s’interroger sur l’étendue de ce filet social? Sur le dirigisme économique? Sur une culture du statu quo et de la décroissance?

Tout de même, en regroupant 35 personnalités, autant d’idées avaient été émises, allant d’une « Commission royale sur l’organisation de l’État » à une allocation de 100 milliards de dollars sur 2 décennies « pour la Nature »!

Mais en classant les propositions de chacune des personnes selon leur caractère distinctif (voir fichier Excel « Idées des 35 »), on réalise vite combien nous nageons toujours dans un modèle figé et combien il est difficile de penser en dehors de la boîte.

Grille de classement des idées des 35 :

CodeCatégorieNombre%
CChangement culturel13%
CSChangement structurel514%
FFiscalité514%
GGouvernance411%
RRéglementation26%
NPNouveaux programmes1851%

Alors que seulement 5 des 35 propositions suggèrent de remettre en question le rôle et l’importance de l’État, 18 (donc 50 % des idées) proposent de nouveaux programmes sans en avoir évalué les coûts, et 6 mesures fiscales ajoutent au fardeau fiscal des contribuables!

Si on additionne les propositions qui ajoutent à la responsabilité étatique et qui alourdissent le fardeau fiscal des contribuables, c’est donc 66 % des idées qui engraissent le modèle québécois.

En effet, une seule propose un changement culturel important et elle vient de Emna Braham de l’Institut de Québec : « Instaurer une culture du résultat à la suédoise », propose-t-elle. Une idée qui paraît simple, mais fondamentale dans l’exercice d’une réforme qui produirait des résultats.

Et puis, au point où on en est, toute initiative qui propose la réfection du modèle québécois ne mérite-t-elle pas d’être encouragée? Peut-être, mais comme je le mentionnerai plus loin, pour que la réflexion porte fruit, elle doit s’appuyer sur une pensée structurée, des principes clairs et de nouvelles fondations. De nouvelles tentures ne suffiront pas ; pas plus qu’une nouvelle toiture. Quand la base repose sur des sables mouvants, rien n’y fait. C’est d’une reconstruction dont on a besoin.

Malheureusement, dans le cas des 35, on a plus l’impression de vouloir rafistoler l’existant plutôt que de reconstruire une structure qui s’écroule devant nos yeux. Il fallait le faire! Devant l’écroulement du modèle québécois, on choisit de rajouter… plus de modèle québécois!

Quelques constats peuvent également se dégager de tels exercices ou de recueil de textes publiés sous la forme de livres qui proposent un renouveau québécois :

– Absence de direction ou de boussole pour guider la réflexion
– Pêle-mêle d’énoncés qui peinent à se raccrocher à des principes bien campés
– Difficulté d’en dégager un objectif commun
– Idées dont les coûts vs. les bénéfices attendus sont complètement évacués

Bref, l’effort est louable. Encore faut-il, comme le souhaite la présidente de l’Institut du Québec, que cela produise des résultats! Encore faut-il aussi renouveler le bassin « d’experts » ou de « partenaires » appelés à participer à l’exercice. Trop souvent, les personnes sollicitées ont un attachement émotif au modèle québécois qu’ils ont eux-mêmes construit, soutenu, et engraissé. L’insertion d’une nouvelle génération pour challenger les acquis et les réflexes des carriéristes du modèle québécois ne nuirait pas non plus.

Au tour de l’ex-président du Conseil du trésor, Joseph Facal!

« Parce qu’au Québec, on réfléchit. La finalité n’est pas de résoudre les problèmes, mais de se concerter, de réfléchir. Au Québec… on jase! On placote, on échange, on intellectualise, on bitch, on chiale, bref, on parle. Et plus souvent qu’autrement, on parle pour parler. Juste pour parler. Mieux encore, pour s’écouter parler! Parce que l’action ne suit pas. »

– Pour en finir avec le Gouvernement, 2011
Réformer le Québec : est-ce possible?

Alors oui, l’ex-ministre, président du Conseil du Trésor, Joseph Facal a raison. « Arrêtons de chialer », dit-il, et penchons-nous sur des solutions pour redresser le Québec. « Il faut retourner à la planche à dessin. Revoir nos priorités. Se poser des questions qu’on repousse depuis longtemps parce qu’on sait qu’elles entraîneront des choix difficiles. »   Pour ce faire, Facal propose donc 10 chantiers. Tous répondent à une question qui commence par « Comment… » « Nous devrons penser et faire autrement », dit-il.   Bien. Mais au point où on en est, je m’attends à des questions qui vont au-delà du « Comment ». Il faut interroger le « Quoi ». Quel est exactement le rôle de l’État? Quelles sont ses missions essentielles? Dans quelle mesure les villes, communautés, lobbies, entreprises, familles et individus doivent-ils se responsabiliser à nouveau et récupérer les rôles qui sont les leurs?   Espérons que cette étape ne sera pas escamotée. Car s’il y a une personne qui connaît l’étendue du monstre de l’État québécois, c’est bien quelqu’un qui a été à la tête du Conseil du trésor.   Signe encourageant, sa 1ère chronique suggère de mettre l’État au régime. Elle mérite qu’on s’y penche. Pour ma part, à première vue, certaines propositions suggèrent de nouvelles fondations : les propositions #9. Dire oui aux modes alternatifs et # 10. S’attaquer aux coûts de construction. D’autres propositions ont déjà été tentées sans succès. Quelles seraient les conditions pour qu’elles réussissent cette fois-ci? Finalement, il y en a d’autres qui sont d’ordre symbolique.  

À suivre, donc, mais à la fin, toute proposition ou programme politique devra être jugé à partir de sa capacité à remettre en question les fondations même du modèle québécois.

Monopoles d’État dans la prestation des services publics
Financement universel (mur à mur) de la multiplicité des programmes sociaux non ciblés
L’influence ou la cogouvernance syndicale dans les affaires de l’État
Le recours à l’imposition élevé des contribuables et des entreprises
Interventionnisme et dirigisme industriel et économique
Réglementation élevée

Une grille d’évaluation

Une véritable réforme de la gouvernance du Québec doit essentiellement viser la restitution de la liberté des individus et de la liberté économique.

Pourquoi? Parce qu’une plus grande liberté économique est garante d’une plus grande prospérité. Parce qu’une plus grande prospérité économique améliore les conditions de vie des citoyens. De tous les citoyens! De toutes les générations! Par le truchement de la création de la richesse ou par une redistribution jugée juste et bien ciblée.

Quelles sont les conditions nécessaires à la prospérité économique? Heureusement elles existent et elles sont mesurables. À chaque année, l’institut Fraser classe tous les États du monde selon un indice de la liberté économique. Aux dernières nouvelles, le Québec se classe 55e sur 60 des États de l’Amérique du Nord. 

On a du travail à faire. Et deux options s’offrent aux Québécois. Se secouer ou attendre la décote et/ou l’effondrement d’un viaduc sur une famille innocente. 

Si on choisit la 1ère option, une première étape est de reconnaître qu’il n’est plus honteux de remettre en question le modèle québécois. Une 2e étape est de nous donner les outils pour juger en fonction des résultats plutôt que sur la base de belles intentions vertueuses qui n’en sont pas.


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Joanne Marcotte
Joanne Marcottehttps://jomarcotte.wordpress.com/
Joanne Marcotte est une essayiste et documentariste québécoise connue pour son esprit critique et son franc-parler. Elle s’est fait remarquer en 2006 avec L’Illusion tranquille, un documentaire remettant en question le « modèle québécois ». Engagée brièvement en politique, elle a cofondé le Réseau Liberté-Québec et publié des essais comme Pour en finir avec le Gouvernemaman et Ces doutes qui dérangent, où elle défend la liberté de débattre sur des enjeux comme le climat. Formée en informatique, elle commente l’actualité depuis 2009 sur X et dans les médias.

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