Après 15 ans comme député néo-démocrate de Rosemont–La Petite-Patrie et cinq élections fédérales gagnées, Alexandre Boulerice a annoncé lundi qu’il se porte candidat à l’investiture de Québec solidaire dans la circonscription provinciale de Gouin. Un choix présenté comme un retour aux sources idéologiques, mais qui coïncide avec une stratégie de retraite particulièrement avantageuse.
Un départ en deux temps
Contrairement à ce qu’une rupture fondée sur des convictions pourrait laisser attendre, Boulerice ne quitte pas Ottawa immédiatement. Dès l’après-midi de son annonce, il a informé le président de la Chambre des communes qu’il quittait le caucus néo-démocrate pour siéger comme député indépendant. Il a toutefois précisé qu’il ne remettrait sa démission formelle de député fédéral qu’« à l’aube ou à la veille des élections québécoises », prévues à l’automne 2026.
« J’ai reçu un mandat des gens de Rosemont–La Petite-Patrie pour les représenter. Je vais les représenter le plus longtemps possible », a-t-il déclaré lors de sa conférence de presse.
Il cumulera ainsi un maximum de service parlementaire fédéral avant de basculer vers la scène provinciale — un détail qui n’est pas sans conséquence sur le plan de la retraite.
Un salaire de base en baisse… mais une pension en hausse
À court terme, le changement représente un manque à gagner notable. Un député fédéral sans portefeuille touche une indemnité annuelle de base d’environ 218 600 $ depuis le 1er avril 2026, à la suite d’une hausse automatique d’environ 4,2 %. À l’Assemblée nationale, cette indemnité est de 146 375 $ depuis la même date, indexée sur l’évolution de la rémunération des emplois supérieurs de niveau 4 dans la fonction publique québécoise. La différence est d’environ 72 000 $ par année.
Sur le plan de la retraite, toutefois, l’équation change radicalement.
Deux régimes, deux plafonds séparés
Le régime de retraite des parlementaires fédéraux, régi par la Loi sur les allocations de retraite des parlementaires, crédite environ 3 % du salaire moyen par année de service, jusqu’à un plafond de 75 % du salaire moyen. Pour le service accumulé à partir de 2016, la rente pleine est payable à 65 ans.
Avec 15 années de service fédéral au moment de son départ, la rente de Boulerice serait de l’ordre de 45 % de son salaire moyen, soit approximativement 98 000 $ par année en dollars de 2026, avant coordination avec le Régime des rentes du Québec.
Le Régime de retraite des membres de l’Assemblée nationale (RRMAN), administré par Retraite Québec, est structurellement plus généreux : il crédite environ 4 % de l’indemnité de député par année de service, jusqu’à un maximum de 25 années. La rente sans réduction est payable dès 60 ans — cinq ans plus tôt que le régime fédéral pour le service récent. Si Boulerice effectue 15 années à Québec, sa rente provinciale serait de l’ordre de 60 % de l’indemnité provinciale, soit approximativement 88 000 $ par année en dollars de 2026.
Là où la stratégie prend tout son sens, c’est que les deux régimes sont entièrement distincts et indépendants : leurs plafonds ne se combinent pas. Le cumul des deux rentes pourrait ainsi atteindre environ 186 000 $ par année — soit davantage que le maximum théorique d’une carrière de 30 ans uniquement au fédéral, plafonnée à 75 % du salaire moyen fédéral, soit approximativement 164 000 $.
Gouin : un choix sans risque majeur
La circonscription de Gouin, à Montréal, est un bastion historique de Québec solidaire. Françoise David, puis Gabriel Nadeau-Dubois l’ont tour à tour représentée. Boulerice y est enraciné depuis ses années comme député fédéral de la circonscription voisine de Rosemont–La Petite-Patrie. Le risque d’une défaite à l’investiture ou aux élections générales y est considérablement plus faible que dans la grande majorité des autres circonscriptions provinciales.
Des motivations idéologiques documentées
Les liens de Boulerice avec Québec solidaire précèdent largement son annonce. Venu de l’Union des forces progressistes, il était présent au congrès de fondation de QS en 2006 à l’Université de Montréal. Ruba Ghazal, co-porte-parole et cheffe parlementaire de Québec Solidaire, a confirmé que des discussions étaient en cours depuis « des mois ». Boulerice a lui-même révélé avoir eu sa carte de membre de QS dans son portefeuille au moment de son élection comme député NPD en 2011.
Au-delà de l’appartenance partisane, il a évoqué plusieurs frustrations accumulées à Ottawa : la place insuffisante du français lors de la course à la direction du NPD, les reculs environnementaux du gouvernement Carney, et les limites structurelles qu’impose le cadre fédéral à un élu souverainiste de gauche. « L’expérience d’être dans un parlement d’un pays souverain m’a montré à quel point c’est avantageux d’être un vrai État », a-t-il dit. Son co-porte-parole Sol Zanetti, également présent à la conférence de presse, a abondé dans le même sens, présentant le départ de Boulerice d’Ottawa comme « la preuve vivante de la faillite du système canadien ».
Ce que l’annonce ne dit pas
Ni Boulerice ni ses hôtes solidaires n’ont abordé les questions de salaire ou de pension lors de la conférence de presse. La décision de demeurer à Ottawa comme indépendant jusqu’au dernier moment possible — plutôt que de démissionner sur-le-champ — n’a pas davantage été présentée sous un angle financier, bien qu’elle maximise mécaniquement les années de service ouvrant droit à la rente fédérale.
En journalisme, l’absence d’un sujet dans un discours est en soi une information. Les motivations idéologiques avancées sont cohérentes avec le parcours documenté de Boulerice et peuvent être tout à fait sincères. Elles coexistent néanmoins avec une structure d’incitatifs financiers qui pointe précisément dans la même direction : prolonger au maximum le service fédéral, puis enchaîner avec un régime provincial plus généreux dans une circonscription quasi acquise, de manière à cumuler deux rentes publiques distinctes dont le total pourrait, à terme, surpasser ce qu’une longue carrière uniquement à Ottawa aurait produit.
Les deux réalités peuvent être vraies simultanément. C’est précisément le genre de convergence d’intérêts que les politiciens savent, depuis toujours, ne pas mentionner.


