Chaque année à Ottawa, l’industrie canadienne de la défense se réunit pour le salon CanSec, le plus grand rassemblement du genre au pays : des centaines d’entreprises, des délégations militaires de partout dans le monde, des contrats qui se négocient dans les allées. C’est là que Mark Carney a choisi de faire une sortie remarquée mercredi matin, devenant ainsi le premier premier ministre canadien à prendre la parole à cet événement. Le message était clair : après des décennies de sous-investissement militaire, Ottawa se retrousse les manches. Le discours était soigné, les chiffres impressionnants, l’ambiance favorable. Mais à y regarder de plus près, plusieurs des grandes annonces de la journée tiennent davantage des paroles que des faits accomplis.
Des avions de surveillance « made in Canada »… en partie
La principale annonce de Carney concerne l’achat éventuel d’avions de surveillance militaire GlobalEye, fabriqués par le géant suédois de la défense SAAB. Ces appareils — pensez à un avion de ligne converti en plate-forme de renseignement volante — sont capables de détecter des objets et des signaux jusqu’à 650 kilomètres à la ronde et de transmettre ces informations en temps réel aux forces armées et aux alliés du Canada. Concrètement, ce sont des yeux dans le ciel pour surveiller l’Arctique et les approches maritimes du pays, une capacité que le Canada n’a pas présentement.
| Pourquoi l’Arctique est au cœur des préoccupations Depuis quelques années, la Russie et la Chine multiplient les activités militaires et commerciales dans le Grand Nord. Des sous-marins russes ont été repérés dans des zones proches des eaux canadiennes, et les nouvelles technologies — drones, missiles hypersoniques — réduisent les distances stratégiques qui protégeaient autrefois le Canada. Surveiller l’Arctique est devenu une priorité nationale. |
Ce qui rend l’annonce intéressante pour le Québec en particulier, c’est que la cellule de base du GlobalEye est un avion Bombardier Global 6500, fabriqué à Montréal. SAAB et Bombardier transforment ensuite cet appareil d’affaires haut de gamme en outil de surveillance militaire de pointe. Le gouvernement affirme qu’au moins le tiers de la production mondiale de ces avions — une fois les contrats de vente aux pays alliés inclus — serait réalisée au Canada, pour un minimum de 40 appareils sur 15 ans et plus de 3 000 emplois dans le secteur aérospatial.
Tout cela semble prometteur. Mais voilà le hic : ce n’est pas encore signé. Ce que Carney a annoncé mercredi, c’est l’ouverture de négociations, pas la conclusion d’un contrat. Les chiffres d’emplois et de production sont des projections issues des discussions préliminaires, pas des engagements contractuels. La nuance est importante, surtout dans un secteur où Ottawa a l’habitude de prendre des années — voire des décennies — avant de finaliser ses achats militaires.
Ce que Carney a annoncé, c’est l’ouverture de négociations, pas la conclusion d’un contrat. La nuance est de taille.
Des milliards sur dix ans : impressionnant sur papier
Pour habiller ce virage militaire, Carney a sorti les grands chiffres : 180 milliards de dollars en achats d’équipements militaires sur dix ans, 290 milliards en infrastructures de défense et sécurité, et des retombées économiques indirectes estimées à 125 milliards. À terme, le gouvernement vise la création de 125 000 nouveaux emplois dans le secteur de la défense à travers le pays.
Ces montants sont réels dans le sens où le gouvernement dit les avoir provisionnés dans son cadre financier. Mais étalés sur une décennie, ils n’ont pas encore fait l’objet d’un examen rigoureux en comité parlementaire. Les chiffres d’emplois, pour leur part, sont des modélisations économiques — utiles pour donner une idée de l’ampleur, mais difficiles à tenir pour acquis avant que les contrats ne soient réellement attribués et les usines mises en marche.
Carney a aussi annoncé que le Canada a atteint la cible de l’OTAN fixant les dépenses militaires à 2 % du produit intérieur brut, cinq ans avant l’échéance prévue. C’est une réalisation concrète, mais elle demande à être nuancée. La méthode de calcul de l’Alliance atlantique est large : les pensions des militaires, la Garde côtière et certaines infrastructures civiles à double usage y sont incluses. Des analystes indépendants ont déjà remis en question la rigueur de cette comptabilité dans le cas canadien. En d’autres mots, atteindre la cible sur papier et avoir véritablement renforcé les capacités de défense du pays, c’est loin d’être la même chose.
Réformer la façon d’acheter : une bonne idée qui reste à prouver
Au-delà des achats spécifiques, Carney a annoncé une série de mesures pour changer la façon dont Ottawa procure ses équipements militaires — un système que l’industrie et les experts critiquent depuis longtemps pour sa lourdeur et ses délais. L’idée centrale : plutôt que de faire affaire avec des fournisseurs étrangers qui livrent du matériel clé en main, le gouvernement veut désormais exiger en retour des investissements concrets au Canada — sous-traitance à des firmes canadiennes, recherche et développement au pays, transferts de propriété intellectuelle. Les entreprises étrangères qui jouent le jeu auront droit à des crédits supplémentaires dans l’évaluation de leurs soumissions.
Ottawa a aussi annoncé la création d’un service d’accompagnement pour les petites et moyennes entreprises qui souhaitent percer le marché de la défense — un domaine notoirement difficile d’accès —, ainsi qu’un nouveau délai maximal de 90 jours pour l’approbation des projets industriels. Ces mesures répondent à des irritants bien documentés.
Mais soyons honnêtes : l’histoire de l’approvisionnement militaire canadien est pleine de bonnes intentions qui n’ont pas livré la marchandise. Le dossier des chasseurs F-35 a traîné pendant près de vingt ans. Les nouveaux navires de combat de surface accusent des retards et des dépassements de coûts importants. Le remplacement des vieux avions de patrouille Aurora a pris des années avant même de décoller. Dans tous ces cas, la volonté politique était là. Ce qui manquait, c’était la capacité à exécuter. Rien dans les annonces de mercredi ne permet encore de conclure que cette fois sera différente.
Et les sous-marins?
La période de questions a permis d’aborder plusieurs autres sujets brûlants. Sur les sous-marins d’abord — le Canada cherche à remplacer sa flotte vieillissante, un contrat qui sera l’un des plus importants de l’histoire militaire canadienne. Deux soumissions sont sur la table : l’une vient de la Corée du Sud, l’autre d’un consortium formé par l’Allemagne et la Norvège. Carney a confirmé que les deux répondent aux exigences des Forces armées et qu’une décision sera rendue d’ici la fin juin. Il a refusé de divulguer les coûts ou les critères précis de sélection, ce qui laisse les contribuables — qui vont payer la facture — plutôt dans le noir.
Un virage nécessaire, mais la preuve reste à faire
Ce que Carney n’a pas dit mercredi, c’est que son propre parti porte une bonne part de la responsabilité du retard accumulé. Les gouvernements libéraux qui ont précédé le sien ont laissé les budgets de défense s’éroder pendant de longues années. Rebâtir en quelques années ce qu’on a laissé se dégrader sur deux décennies, c’est un défi considérable — et c’est le Parti Libéral du Canada de Carney qui devra en répondre si les livraisons tardent.
La logique d’acheter de l’équipement étranger tout en exigeant des retombées industrielles au pays a de quoi séduire. Mais elle a un coût que Carney n’a pas mentionné : forcer les fournisseurs à sous-traiter localement ou à transférer leur propriété intellectuelle, c’est une forme de protectionnisme, et le protectionnisme se paie toujours quelque part. Les entreprises étrangères ne font pas de philanthropie — elles intègrent ces contraintes dans leurs prix, et c’est le contribuable canadien qui règle la différence. Le modèle GlobalEye-Bombardier est présenté comme une réussite de cette approche, mais le test véritable sera dans le contrat final : combien ça coûte, et est-ce que les retombées promises valent vraiment la prime payée?
Un gouvernement ne rebâtit pas la confiance à coups de conférences de presse dans des salons de l’industrie. Il la rebâtit en livrant ce qu’il promet, en rendant des comptes publiquement et en acceptant le regard critique des parlementaires et des contribuables sur des milliards de dollars qui leur appartiennent. Pour l’instant, ce qu’on a vu mercredi, c’est un plan. La prochaine étape, c’est de le réaliser.

