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Le dégraissage de l’État n’est pas une maladie mentale

Le dégraissage de l’État suffit encore à déclencher une crise d’urticaire dans une bonne partie de la classe politique québécoise. Il aura fallu moins de vingt-quatre heures pour que le vieux réflexe québécois reprenne du service. Le Parti conservateur du Québec propose de réduire les dépenses de l’État, de revoir les programmes gouvernementaux, de diminuer la bureaucratie et de sabrer dans les subventions aux entreprises? Aussitôt, on ressort le mot magique : austérité

Christine Fréchette est même allée jusqu’à comparer le plan d’Éric Duhaime aux années Couillard, en affirmant que celles-ci auraient presque l’air bénignes en comparaison. C’est spectaculaire. Comme analyse économique, beaucoup moins.

Cette conception du dégraissage de l’État est pourtant beaucoup moins radicale que ne le prétendent ses adversaires. Car lorsqu’on ouvre réellement le document du PCQ, on découvre quelque chose de beaucoup moins apocalyptique que le film catastrophe vendu par ses adversaires.

Le cœur du plan présenté repose notamment sur près de 20 milliards de dollars d’économies sur cinq ans dans l’aide aux entreprises, ainsi que sur environ 23,5 milliards dans les dépenses gouvernementales : examen systématique des programmes, réduction graduelle des effectifs administratifs et limitation de la croissance des dépenses. L’annonce globale du PCQ évoque quelque 47 milliards sur cinq ans.

Or, avant de hurler au démantèlement de l’État-providence, rappelons un détail légèrement embarrassant : une subvention à une entreprise n’est pas une infirmière.

Québec prévoit lui-même environ 4,6 milliards de dollars d’aide fiscale aux entreprises en 2026. Les crédits liés à la nouvelle économie, à l’investissement, à la recherche, à la culture et à d’autres secteurs se comptent en milliards chaque année. Le Fonds du développement économique n’est pas davantage une invention de propagandiste libertarien : le budget de dépenses 2026-2027 prévoit encore 808,6 millions de dollars de provisions pour pertes liées aux interventions financières du portefeuille économique.

Même le Parti québécois propose désormais d’abolir le FDE et dénonce le « bar ouvert » des subventions aux entreprises. Autrement dit, quand le PQ le dit, c’est de la saine gestion; lorsque le PCQ pousse la logique plus loin, soudainement les violons de l’austérité commencent à jouer.

Le dégraissage de l’État : la CAQ découvre le duhaimisme homéopathique

Le plus délicieux demeure toutefois la posture de la CAQ.

Après avoir fait passer la fonction publique de 68 618 ETC en 2018-2019 à plus de 80 000 au sommet de sa croissance, Québec vient justement de découvrir les vertus de l’amaigrissement administratif. Le gouvernement a réduit ses effectifs de 3 106 ETC en 2025-2026, pour les ramener à 77 305, et vise une réduction totale de 5 000 ETC d’ici mars 2027. Comment? Gel de recrutement, attrition, limitation des heures supplémentaires et simplification administrative.

Donc, résumons la doctrine caquiste : supprimer quelques milliers de postes administratifs est « responsable, graduel et chirurgical » lorsque la CAQ le fait, mais devient apparemment l’ouverture des sept sceaux de l’Apocalypse lorsque Duhaime propose d’aller plus loin.

Il faudrait choisir.

Le PCQ vise environ 20 000 postes sur cinq ans, soit approximativement le quart de la fonction publique actuelle. C’est considérable et cela exige une exécution sérieuse : les fonctionnaires ne sont pas tous des cadres occupés à organiser des réunions sur la prochaine réunion. Justice, transports, sécurité publique et administration de programmes nécessitent du personnel. Le PCQ devra donc démontrer précisément où les gains de productivité permettront les départs sans simplement déplacer les coûts vers des consultants.

Mais prétendre que la réduction elle-même serait inimaginable est devenu franchement difficile lorsque la CAQ vient de supprimer plus de 3 000 ETC en une seule année sans fermeture collective des hôpitaux, des écoles et des palais de justice.

Même Ottawa prévoit réduire sa fonction publique fédérale d’environ 40 000 employés par rapport à son sommet de 2023-2024. Curieusement, la civilisation canadienne devrait survivre.

Et le téléphone de New York?

Il faut ici distinguer le fait du folklore.

Il n’existe pas de preuve qu’un banquier new-yorkais ait téléphoné à Québec pour commander à la CAQ de couper des fonctionnaires. En revanche, la discipline des marchés financiers est parfaitement réelle.

Standard & Poor’s a abaissé la cote de crédit du Québec en 2025. Lors des échanges parlementaires qui ont suivi, Éric Girard a reconnu que S&P souhaitait notamment un retour plus rapide à l’équilibre budgétaire, tout en niant que le changement de cap gouvernemental ait été dicté par l’agence. Québec demeure en outre un emprunteur gigantesque : ses besoins de financement atteignent environ 23,5 milliards de dollars en 2026-2027, sur les marchés canadiens et internationaux.

New York ne gouverne donc pas le Québec. Mais lorsque vous empruntez des dizaines de milliards, l’opinion des gens qui achètent vos obligations devient mystérieusement plus intéressante que lorsque vous distribuez des chèques électoraux.

Le déficit comptable prévu pour 2026-2027 demeure d’ailleurs à 6,3 milliards de dollars, même si les résultats 2025-2026 se sont révélés meilleurs que prévu grâce notamment à des revenus fiscaux et financiers plus élevés.

Voilà pourquoi le débat devrait porter sur les chiffres plutôt que sur les incantations.

Le PCQ doit prouver que ses économies sont réalisables. Ses adversaires peuvent légitimement contester les 12,7 milliards attribués à l’examen des programmes ou demander quels postes disparaîtront précisément.

Mais répondre simplement « austérité! » à toute tentative de réduire une machine gouvernementale devenue plus grosse, plus chère et toujours déficitaire n’est pas une politique économique.

C’est une réaction pavlovienne avec un communiqué de presse. Le dégraissage de l’État n’est donc pas une lubie radicale : le véritable débat consiste à déterminer où couper et comment préserver les services essentiels.

Et le plus cocasse est que la CAQ, après huit ans à nourrir la machine, semble finalement avoir découvert elle-même qu’elle aurait peut-être avantage à lui retirer quelques bols de croquettes. Le même parti fondé par l’homme qui disait faire le ménage, je ne crois pas que sa successeuse va faire différemment.

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Samuel Rasmussen
Samuel Rasmussen
Samuel Rasmussen, alias Le Blond Modéré, est membre des Trois Afueras et collaborateur du podcast Ian & Frank. Titulaire d'une formation en relations internationales à l'Université de Sherbrooke, il s'intéresse particulièrement à la géopolitique, aux zones d'influence et aux différentes formes de pouvoir.

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