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La révolution passe par Sherbrooke… et par le bulletin de vote

Mickaël Bergeron, journaliste, a rendu un service appréciable aux lecteurs de La Tribune, il a laissé Léo Boivin parler. Et plus le candidat communiste de Sherbrooke expose son programme, plus l’exercice devient intéressant. Non parce qu’il faudrait ressortir les vieilles affiches de la Guerre froide, mais parce que plusieurs de ses arguments commencent à se chamailler entre eux dès qu’on les laisse cinq minutes dans la même pièce. C’est d’ailleurs pour cela, que je suis absolument pour la liberté d’expression.

Boivin oppose son Parti communiste à Québec solidaire. QS serait une « opposition constructive », tandis que lui « s’oppose au système ». La contradiction fondamentale ne serait même plus gauche-droite, nous explique-t-il, mais capital-travail. Voilà donc une formation encore plus anticapitaliste que Québec solidaire qui demande paisiblement aux électeurs d’une démocratie libérale, dotée de propriété privée, d’élections et d’institutions parlementaires, de lui confier un bulletin de vote. Ironique, si ce n’est pas du tout révolutionnaire mais qui relève du parlementarisme.

Le problème est : si l’élection n’est qu’un instrument pour propager la rupture, quel est exactement l’objectif électoral d’une candidature communiste à Sherbrooke? Une cinquantième nuance de gauche?

Parce qu’il existe déjà un parti résolument à gauche qui fait exactement cela : participer aux institutions afin de les transformer de l’intérieur. Québec solidaire n’a jamais formé le gouvernement québécois, mais il a fait élire Christine Labrie à Sherbrooke en 2018 puis en 2022. QS revendique lui-même un « État fort », des services publics renforcés, davantage de redistribution et une transformation écologique profonde de l’économie. Son cadre financier de 2026 prévoit notamment 11,8 milliards de dollars pour le logement et 23 milliards sur dix ans pour le transport collectif.

Si le reproche communiste adressé à QS consiste à dire : « vous administrez le système au lieu de le renverser », la différence devient principalement une différence de degré et de finalité. Et si les électorats se chevauchent, présenter une candidature communiste indépendante peut aussi fragmenter une partie du vote de gauche. Quoique plusieurs dizaines ou de quelques centaines de votes… Cela ne permet toutefois pas de savoir combien de voix seraient autrement allées à QS, mais l’arithmétique demeure, deux offres concurrentes se disputant certains mêmes électeurs ne deviennent pas une seule offre simplement parce qu’elles citent toutes deux le prolétariat.

Sherbrooke constitue d’ailleurs un laboratoire assez curieux pour réclamer toujours davantage d’intervention politique. La ville compte aujourd’hui environs 184 478 habitants, deux universités; l’Université de Sherbrooke et Bishop’s, ainsi que plusieurs établissements collégiaux majeurs. La Ville elle-même la décrit comme un pôle d’éducation (ie d’instruction), de recherche, d’innovation et de technologies appliquées. Géographiquement, elle est placée entre Montréal et le marché américain. Sur papier, on pourrait difficilement rêver d’un meilleur terreau pour une économie du savoir.

Et pourtant, certains signaux sociaux et commerciaux méritent beaucoup plus d’attention que les grandes abstractions sur le Kapital. L’itinérance visible estimée en Estrie a progressé d’environ 51 % entre 2018 et 2022. Au centre-ville, le taux de locaux commerciaux vacants, qui tournait autour de 14 à 16 % entre 2011 et 2019, a atteint 23 % au premier trimestre de 2021 dans le contexte pandémique. La Ville a encore adopté en 2025 un plan spécifique pour tenter de dynamiser son centre-ville. Nous verrons bien…

Sherbrooke a également élu en 2025 Marie-Claude Bibeau à la mairie, après son passage comme députée libérale fédérale et ministre sous Justin Trudeau. La ville a donc expérimenté, après le passage d’Évelyne Beaudin elle-même socialiste et écologiste, plusieurs sensibilités progressistes aux différents paliers sans que la situation s’améliore. Ce qui peut être demandé, en revanche, c’est pourquoi une ville aussi riche en capital humain peine encore avec l’itinérance, le logement et la revitalisation de certains secteurs.

Puis viennent les arguments économiques de Boivin. Il affirme notamment qu’en 1920, 80 % du fardeau fiscal était assumé par les entreprises, contre 80 % par les particuliers aujourd’hui. Une telle comparaison réclame une définition extrêmement précise du « fardeau fiscal ». Les séries historiques ordinaires ne permettent pas d’obtenir simplement cette répartition. Avant de reconstruire le système fiscal de 1920, il serait peut-être prudent de retrouver le tableur. On se souvient de ces  »belles années » à la création de l’Union soviétique…

Même prudence lorsqu’il affirme que, dans le public, « toute la plus-value est réinvestie dans la société ». Chez Marx, la plus-value possède une signification beaucoup plus précise : elle découle du rapport entre travail salarié et appropriation de la valeur dans le mode de production capitaliste. Il faudrait peut-être faire relire les ouvrages de Karl ou de Vladimir à ce candidat communiste. Une clinique publique ne devient donc pas magiquement une entreprise marxienne dont les « profits » seraient versés dans une gigantesque tirelire collective. Ce n’est pas comme ça que ça fonctionne.

Quant à la planification « démocratique » de l’économie, elle ne répond pas davantage, par elle-même, au problème classique soulevé par Mises et Hayek (deux méchants capitalistes néo-libéraux, comme je peux l’être) : comment le planificateur obtient-il l’information dispersée entre des millions d’individus et comment arbitre-t-il entre des usages concurrents de ressources rares? Ajouter l’adjectif « démocratique » devant « planification » ne produit ni davantage de bois, ni davantage de médecins, ni davantage d’heures dans une journée. D’ailleurs, si je veux être mauvaise langue je parlerais de République populaire démocratique de Corée, mais ça serait trop facile. Boivin propose pourtant explicitement une réindustrialisation sous contrôle public et une allocation davantage planifiée des ressources.

Sherbrooke possède deux universités, plusieurs collèges, des chercheurs, des ingénieurs, des laboratoires et tout un écosystème technologique. Bref, ce n’est pas exactement une ville en pénurie de matière grise. Et pourtant, une partie de nos têtes d’affiche politiques semble préférer recycler inlassablement le même lexique : « sobriété énergétique », « dette climatique », « gentrification », « patriarcat », « élection de la dernière chance », « néolibéralisme », « austérité », « projets structurants », « transport actif »… À ce rythme-là, on finira par avoir besoin d’un doctorat simplement pour traduire un communiqué municipal, nous qui ne faisons décidemment pas partie de l’avant-garde révolutionnaire.

On pourrait pourtant tenter quelque chose de franchement subversif : laisser les chercheurs chercher, les ingénieurs bâtir, les entrepreneurs entreprendre et les citoyens décider eux-mêmes de ce qu’ils jugent utile. Ce serait tout de même une drôle de manière de sauver une ville pleine de cerveaux que de commencer par leur expliquer qu’un planificateur, quelque part dans un bureau, a déjà pensé à leur place.

Et, à qui de droit : avant de distribuer les certificats de « bourgeoisie » à Serge qui a passé trente ans chez Bombardier comme ouvrier, il faudrait peut-être retourner réviser un peu sa théorie des classes. À force de vouloir expliquer Marx aux travailleurs ou de leur dire qu’ils sont ignorants ou qu’ils sont exploités par le Grand Kapital, on finit parfois par oublier de les écouter et de les comprendre.

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Samuel Rasmussen
Samuel Rasmussen
Samuel Rasmussen, alias Le Blond Modéré, est membre des Trois Afueras et collaborateur du podcast Ian & Frank. Titulaire d'une formation en relations internationales à l'Université de Sherbrooke, il s'intéresse particulièrement à la géopolitique, aux zones d'influence et aux différentes formes de pouvoir.

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