
Québec solidaire a trouvé la réponse au coût de la vie : transformer l’État québécois en épicier. Présenté cette semaine à Sherbrooke, son projet prévoit un réseau public à but non lucratif comprenant quinze points de service, dont dix en milieu urbain et cinq en région. Ces entrepôts alimentaires vendraient directement aux consommateurs, tout en approvisionnant les hôpitaux, les CPE et les CHSLD. Une cible de 75 % d’achats locaux serait imposée. Sur papier, tout semble merveilleux : des aliments abordables, des producteurs mieux payés et moins de profits pour les grandes chaînes.
Le diagnostic de départ n’est pourtant pas entièrement faux
Le marché canadien de l’alimentation est fortement concentré, et le Bureau de la concurrence reconnaît lui-même que le pays a besoin de davantage de concurrence dans le secteur. Les consommateurs ont raison d’être irrités par les prix, les promotions parfois trompeuses et le rapport de force disproportionné entre les grands détaillants et leurs fournisseurs. En juin, l’inflation alimentaire dépassait encore l’inflation générale. Le problème existe donc réellement. Mais reconnaître un oligopole ne signifie pas que la solution consiste à inviter un monopole politique à ouvrir la caisse numéro quatre.
Une épicerie publique ne fonctionne pas sans bâtiments, entrepôts, employés, camions, systèmes informatiques, pertes alimentaires et fonds de roulement. Tout cela doit être payé. Une entreprise privée qui se trompe absorbe ses pertes, ferme un magasin ou disparaît. Une entreprise publique qui se trompe réclame un budget supplémentaire, invoque sa mission sociale et refourgue la facture aux contribuables. Québec solidaire promet un réseau non lucratif, comme si l’absence de profit signifiait automatiquement l’absence de coûts. Or, un déficit n’est pas un rabais. C’est simplement une facture d’épicerie déplacée du panier vers la déclaration de revenus.
Québec solidaire et sa contradiction centrale
Québec solidaire promet simultanément de payer convenablement les producteurs, de privilégier massivement l’achat local et d’offrir les meilleurs prix aux consommateurs. Ces objectifs peuvent parfois cohabiter, mais ils ne sont pas interchangeables. Acheter local peut être souhaitable pour plusieurs raisons, sans être toujours moins cher. En imposant une cible politique de 75 %, le gouvernement limiterait volontairement les options de ses acheteurs. Lorsque la récolte est mauvaise, que les coûts québécois augmentent ou qu’un fournisseur extérieur offre un meilleur prix, le gestionnaire public devrait-il économiser ou respecter le quota idéologique?
Québec solidaire affirme également que quinze établissements pourraient discipliner les géants de l’alimentation. C’est beaucoup demander à un réseau minuscule dans un marché desservant des millions de consommateurs. Dix magasins urbains et cinq magasins régionaux ne transformeront pas, à eux seuls, la structure nationale des prix. Ils pourraient toutefois concurrencer les coopératives, les épiceries indépendantes, les marchés communautaires et les petits détaillants déjà installés. Ceux-ci devraient payer leurs taxes, équilibrer leurs comptes et assumer leurs risques, pendant que leur nouveau concurrent profiterait de la garantie financière de l’État. Voilà une étrange conception de la saine concurrence.
Si Québec solidaire voulait faire baisser le panier d’épicerie, il commencerait par examiner les barrières que les gouvernements imposent déjà. Le Canada protège certains secteurs agricoles par des quotas, des prix administrés et des contrôles sur les importations. Les obstacles au commerce interprovincial augmentent aussi les coûts de circulation des biens et des services. À cela s’ajoutent la réglementation, les permis, les restrictions d’usage, les coûts énergétiques et la fiscalité qui se répercutent à chaque étape, du champ jusqu’à la tablette. Avant de créer ce nouveau réseau, Québec solidaire pourrait cesser d’alourdir ceux qui nourrissent déjà la population.
La véritable réponse à un marché trop concentré est davantage de concurrence
Faciliter l’arrivée de nouvelles bannières, libérer le commerce entre les provinces, réduire les obstacles pour les détaillants indépendants et permettre aux producteurs de vendre plus directement. On peut également renforcer les règles contre les pratiques trompeuses et les clauses immobilières qui empêchent un concurrent de s’installer près d’un ancien supermarché. Ces mesures ne produisent pas de belles photos devant une épicerie solidaire, mais elles s’attaquent aux privilèges qui protègent les acteurs dominants sans transformer les fonctionnaires en marchands de bananes.
Le projet de Québec solidaire repose sur une vieille illusion
Croire que l’État échappe aux contraintes économiques parce qu’il poursuit de bonnes intentions. Pourtant, les tomates ne deviennent pas moins périssables sous administration publique, les camions ne roulent pas gratuitement et les conventions collectives ne remplissent pas les rayons. Le Québec n’a pas besoin d’un ministre des circulaires ni d’une Société québécoise de la courgette. Il a besoin de marchés plus ouverts, de producteurs libres, de consommateurs respectés et de gouvernements assez modestes pour retirer leurs obstacles. Mettre l’État dans notre panier ne fera pas disparaître la facture. Cela rendra seulement son véritable prix plus difficile à lire. Et lorsque cette expérience échouera, ses promoteurs accuseront encore le marché, jamais les règles et les privilèges qui l’auront artificiellement faussé durablement. Et les contribuables paieront encore l’addition.

