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Il faut reconnaître une qualité à Isabelle Picard, elle prévient le lecteur dès le départ qu’elle n’est « pas une spécialiste des systèmes économiques ». Parfait. L’aveu est honnête, et contrairement à certains gardiens du temple universitaire, je ne crois pas qu’il faille un doctorat en économie pour parler du capitalisme. Les idées appartiennent à tout le monde. Mais lorsqu’on annonce vouloir réfléchir à l’après-capitalisme, la moindre des choses serait peut-être de commencer par expliquer correctement le capitalisme. C’est précisément là que le voyage organisé par La Presse commence à manquer de bagages.

Le capitalisme devient progressivement ce grand concept élastique auquel on peut rattacher l’exploitation, les inégalités, la destruction environnementale, la consommation excessive et à peu près toutes les misères de la modernité. C’est pratique. À ce compte-là, puisqu’il neige aussi dans les économies capitalistes, on pourrait finir par tenir Ludwig von Mises responsable de l’hiver. Le problème n’est pourtant pas de critiquer le capitalisme. Il y a énormément à critiquer : rentes, monopoles protégés, capture réglementaire, collusion entre pouvoir politique et grandes entreprises, externalités environnementales. Le problème commence lorsqu’on confond « phénomène existant sous le capitalisme » et « phénomène causé par le capitalisme ». C’est une distinction assez rudimentaire, mais elle semble avoir mystérieusement raté l’autobus.

Et La Presse, qui se présente volontiers comme un lieu accordant un large espace aux débats et à la diversité des points de vue, nous sert tout cela sous l’élégante bannière Dialogue. Dialogue avec qui, exactement? Parce qu’arrive ensuite Lux Éditeur. Ah, Lux. Pour prendre du recul sur le capitalisme, quoi de mieux que d’aller consulter une maison qui publie Construire l’économie postcapitaliste, ouvrage proposant notamment la planification démocratique et la socialisation des moyens de production? Lux publie également David Graeber et Pour une anthropologie anarchiste. Ce n’est pas moi qui leur colle une étiquette : leur propre catalogue présente explicitement ces courants et ces projets.

Citer Lux est parfaitement légitime. Mais utiliser Lux pour découvrir que le capitalisme est mauvais ressemble un peu à consulter le catalogue de la SAQ pour établir que le vin existe. Ce n’est pas une réfutation du capitalisme, c’est une excursion scolaire dans une bibliothèque où tout le monde avait déjà voté avant d’entrer. Une bibliographie peut soutenir une thèse; elle ne devient pas automatiquement un contradicteur simplement parce qu’elle comporte plusieurs titres.

Pendant ce temps, le monde réel reste désagréablement compliqué. La Banque mondiale estime qu’environ 1,5 milliard de personnes sont sorties de l’extrême pauvreté entre 1990 et 2022, principalement grâce aux progrès réalisés en Asie de l’Est, notamment en Chine. Cela ne signifie évidemment pas que « le capitalisme a tout réglé ». La Chine elle-même est un hybride institutionnel complexe, combinant marché, propriété privée, entreprises publiques et planification étatique. Mais cela suffit à rendre légèrement embarrassante l’image du marché comme simple machine destinée à fabriquer toujours davantage de misère.

Les sociétés capitalistes ne sont d’ailleurs même pas toutes organisées de la même façon. Dans les pays de l’OCDE, les impôts et transferts font passer en moyenne la pauvreté relative d’environ 27 % à 11 %. Marchés, propriété privée et redistribution publique peuvent donc manifestement cohabiter sans provoquer une déchirure dans l’espace-temps. Là encore, le mot « capitalisme » décrit une famille d’institutions et de mécanismes beaucoup plus vaste que la caricature uniforme qu’on nous présente trop souvent.

Mais voici surtout la question que les grandes envolées postcapitalistes contournent avec une grâce admirable : après, comment ça marche? Qui possède le capital? Qui décide où investir? Comment détermine-t-on les prix? Qui arbitre entre deux usages concurrents d’une ressource rare? Qui assume les pertes? Puis-je créer une entreprise, la vendre ou investir dans celle de mon voisin? Et surtout, que se passe-t-il lorsque des millions d’individus concernés ne veulent pas la même chose?

Répondre « démocratiquement » ne règle rien. « Démocratiquement » est un adverbe, pas un système de prix. On peut remplacer « capitalisme » par « postcapitalisme », puis ajouter « collectif », « solidaire », « durable » et « participatif » jusqu’à ce que WordPress manque de mémoire vive : la rareté, elle, demeure. Les ressources restent limitées, les préférences divergent, les coûts existent et les arbitrages ne disparaissent pas parce qu’on leur donne une nouvelle identité visuelle.

Alors oui, imaginons l’après-capitalisme. Mais avant que La Presse commande les fleurs, que Lux écrive l’oraison funèbre et qu’on mette Adam Smith ou Frédéric Bastiat en terre, j’aimerais qu’on vérifie une petite chose : est-ce que le cadavre est vraiment mort, et est-ce que quelqu’un sait seulement par quoi on veut le remplacer? Pour mon anniversaire, je ne demande pas grand-chose : juste un mécanisme économique entre deux adjectifs.

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Samuel Rasmussen
Samuel Rasmussen
Samuel Rasmussen, alias Le Blond Modéré, est membre des Trois Afueras et collaborateur du podcast Ian & Frank. Titulaire d'une formation en relations internationales à l'Université de Sherbrooke, il s'intéresse particulièrement à la géopolitique, aux zones d'influence et aux différentes formes de pouvoir.

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