Depuis plusieurs années, la question d’un possible changement de mode de scrutin est sur la table. Or, cette promesse n’a jamais été tenue, même lorsqu’elle était portée par des gouvernements majoritaires. Certains, inquiets pour la démocratie, considèrent que le mode de scrutin est responsable du faible taux de participation des jeunes et des distorsions électorales. Je commence à être las de ces arguments et je souhaite y répondre.
Contexte
Avant de procéder à toute analyse ou argumentation, il importe de rappeler que, depuis quelques décennies, les taux de participation aux élections demeurent relativement modestes. En effet, qu’elles soient provinciales ou fédérales, ces élections dépassent rarement les 75 % de participation. Pour les plus optimistes, cela peut sembler satisfaisant; pour les plus pessimistes, beaucoup moins.
Depuis, certains militent en faveur d’un mode de scrutin proportionnel, pur ou mixte. Or, bien que de tels systèmes puissent être associés à des taux de participation plus élevés dans certains pays, ils peuvent aussi entraîner une plus grande instabilité politique. Cette instabilité peut, à son tour, conduire les citoyens aux urnes plus régulièrement.
Distorsions, et alors?
Certes, le mode de scrutin majoritaire uninominal à un tour crée des distorsions. Il s’agit de l’écart entre le pourcentage de voix obtenu par un parti politique et le nombre de sièges qu’il remporte. Certains y voient, à tort ou à raison, un problème démocratique susceptible d’influencer le taux de participation.
On souligne également que les taux de participation sont souvent plus élevés dans les États scandinaves. L’inconvénient de cet argument est qu’il tend à exclure une variable non négligeable : la confiance interpersonnelle. Plus celle-ci est élevée, plus la participation politique tend également à être importante. Le système électoral ne suffit donc pas, à lui seul, à expliquer le taux de participation.
Autrement dit, ce qui explique les faibles taux de participation aux élections provinciales et fédérales peut aussi relever de caractéristiques propres à la population, de sa culture politique, de son niveau de confiance envers les institutions et de son degré d’intérêt pour la chose publique. Le système électoral suffit-il réellement, à lui seul, à expliquer le problème?
Population vieillissante engagée contre population jeune démobilisée
Je dois faire un mea culpa. Il y a quelques années, je pensais que les jeunes devaient s’intéresser à la politique, peu importe ce que les élus disaient ou faisaient, et qu’il n’existait aucune excuse valable pour ne pas aller voter. Bien que je considère encore ce raisonnement en partie valable, je le trouve aujourd’hui trop simpliste.
Certes, les jeunes générations devraient participer davantage aux élections. En revanche, je comprends mieux pourquoi plusieurs d’entre eux ne se mobilisent pas pour aller voter.
Le cynisme suscité par les partis établis lors des élections provinciales de 2022 et fédérales de 2025 n’a certainement pas contribué à mobiliser ces générations, contrairement aux électeurs plus âgés, qui se rendent généralement davantage aux urnes. La perception d’une certaine complaisance médiatique envers les partis au pouvoir, ainsi que des promesses comme l’envoi de chèques de 500 $ ou encore de 1 200 $ à certaines personnes âgées, peuvent également nourrir ce cynisme.
Une mise en garde s’impose toutefois : il ne s’agit pas de prétendre que « tout le monde pense ainsi ». Il s’agit plutôt de dégager certaines tendances générales. Lorsqu’on observe les sondages, on constate régulièrement l’existence d’une fracture générationnelle entre les baby-boomers et les générations plus jeunes.
Une partie importante des électeurs plus âgés soutient les partis déjà établis, notamment dans l’espoir de préserver une certaine stabilité économique ou sociale. À l’inverse, plusieurs jeunes électeurs aspirent simplement à commencer leur vie dans des conditions comparables à celles qu’ont connues leurs parents ou leurs grands-parents. Le dialogue intergénérationnel s’en trouve fragilisé.
Il est également difficile d’oublier l’utilisation de la peur entourant Donald Trump dans le discours politique fédéral, notamment par Mark Carney, ou encore certaines tentatives de récupération politique au provincial par Christine Fréchette, quoique dans son cas avec un impact moindre. Ces stratégies peuvent mobiliser certains électeurs, mais elles peuvent aussi renforcer le cynisme chez d’autres.
S’informer avant de voter
La capacité de s’informer devrait être centrale. Elle devrait constituer l’une des pierres angulaires des décisions prises par les citoyens lorsqu’ils se rendent aux urnes.
Mais sommes-nous réellement capables de nous informer adéquatement?
Encore faut-il définir ce que signifie « s’informer ». Il ne s’agit pas simplement de regarder les nouvelles en continu ou de lire le titre et le chapeau d’un article. Il s’agit plutôt d’analyser les enjeux, d’en comprendre les tenants et les aboutissants et d’être capable d’expliquer les motivations ainsi que les arguments des différents acteurs.
J’ai pourtant du mal à croire que la majorité des électeurs atteignent réellement ce niveau d’information. Cela se manifeste notamment lorsque des politiques économiques complexes obtiennent un fort soutien populaire alors que leurs conséquences demeurent largement méconnues ou mal comprises.
C’est pourquoi je suis également sceptique à l’égard du vote obligatoire. Une telle mesure ferait certes augmenter le taux de participation, mais elle ne garantirait aucunement que les citoyens soient mieux informés au moment de faire leur choix. On pourrait simplement obtenir davantage de votes exprimés sans nécessairement obtenir des décisions plus réfléchies.
Si une partie importante de l’électorat s’intéresse déjà peu aux enjeux politiques, permettez-moi donc de douter qu’une obligation légale de voter provoque soudainement, presque par magie, un intérêt profond pour les programmes, les politiques publiques et leurs conséquences.
Conclusion
Une réforme du mode de scrutin ne suffira pas à elle seule à stimuler la participation électorale. Croire qu’un changement de formule électorale réglera automatiquement le cynisme, le désintérêt ou le manque d’information relève, à mon sens, du vœu pieux.
Lorsqu’on participe à une élection, il faut se demander pourquoi on choisit un candidat plutôt qu’un autre, quelles idées nous voulons défendre et quelles conséquences peuvent découler de notre choix. On ne devrait pas voter uniquement sous la pression de son entourage ou parce qu’un camp politique a réussi à susciter davantage de peur que son adversaire.
La peur nuit au jugement lorsqu’elle remplace l’analyse. Elle peut réduire notre capacité à comprendre les enjeux, à remettre les discours en question et à évaluer sérieusement les différentes options qui nous sont présentées. Et cela, aucune réforme du mode de scrutin ne pourra le corriger à elle seule.
On aura beau blâmer le système électoral, celui-ci demeure, malgré ses distorsions, le reflet d’une partie des aspirations, des comportements et des choix de la population. En définitive, nous avons aussi les politiciens que nous acceptons d’élire.
Alors, avis aux politiciens : lâchez-moi un peu avec le mode de scrutin et cessez de refaire cette promesse si vous n’avez, de toute façon, aucune intention réelle de la tenir.
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