Après le Face-à-Face de TVA, j’avais volontairement séparé deux choses qu’on mélange trop souvent : être bon dans un débat et avoir un bon argument. Une formule assassine n’est pas une démonstration. Un chiffre n’est pas une preuve. Et répondre très rapidement n’est pas nécessairement répondre à la question.
Le débat de Noovo permet d’être encore plus sévère, justement parce que son organisation laissait moins d’excuses aux chefs. Les questions étaient généralement précises, souvent formulées en « pour ou contre », et les adversaires étaient placés directement l’un devant l’autre. La structure rendait les esquives beaucoup plus visibles.
La grille devient donc plus exigeante : quel est le problème identifié? Quelle est la mesure proposée? Par quel mécanisme cette mesure produit-elle le résultat promis? Combien coûte-t-elle? Qu’est-ce qui pourrait la faire échouer? Et surtout : le chef répond-il réellement à l’objection qu’on vient de lui faire?
À cette épreuve, il y a eu davantage de fond qu’à TVA. Mais pas autant que l’abondance de chiffres pourrait le laisser croire.
Christine Fréchette : davantage de concret, le même réflexe de diversion
Il y avait déjà une petite différence dès son mot d’ouverture. Fréchette a reconnu que la CAQ « n’a pas été parfaite » et affirmé avoir appris des erreurs du passé. C’est davantage d’introspection que ce qu’elle avait montré la veille.
Le problème est que son principal défaut du débat de TVA n’a pas disparu : lorsqu’une question devient inconfortable, elle transforme fréquemment l’échange en débat sur le référendum.
Interrogée précisément sur une éventuelle interruption des exportations d’électricité aux États-Unis, elle donne d’abord une réponse nuancée; elle ne l’exclut pas, mais n’en ferait pas une première mesure avant de bifurquer presque immédiatement vers l’incertitude référendaire. Face à Charles Milliard sur le coût de la vie, même mécanique : la question porte sur le seuil de revenu non imposable, puis l’échange revient vers le référendum et PSPP.
En revanche, elle est beaucoup plus substantielle en santé. Son mécanisme est identifiable : après six mois d’attente, possibilité d’être dirigé vers une autre région; après neuf mois, accès à une intervention privée financée publiquement. Elle avance également des données sur l’évolution des listes d’attente et des rendez-vous médicaux. Là, on peut enfin discuter de la mesure elle-même, de ses coûts et de ses effets plutôt que d’une simple posture.
Par rapport à TVA : davantage de contenu concret, mais l’esquive par le référendum demeure récurrente.
Paul St-Pierre Plamondon : plus précis, mais la précision ne règle pas tout
À TVA, son problème était moins le diagnostic que la transition entre le diagnostic et la solution. Il expliquait assez bien pourquoi il jugeait Santé Québec bureaucratique; beaucoup moins précisément ce qui disparaîtrait, ce qui serait transféré et comment la nouvelle organisation fonctionnerait.
À Noovo, il ajoute des éléments. Il chiffre à 2,5 % la réduction recherchée de la taille de l’État et à 1,6 milliard les économies annuelles. Sur Santé Québec, il avance jusqu’à 100 millions d’économies et dit vouloir réinjecter cette somme dans les services.
C’est plus précis. Ce n’est toutefois pas encore une démonstration administrative. Dire qu’une structure sera supprimée et qu’on économisera 100 millions ne nous apprend pas quelles fonctions cesseront d’exister, lesquelles devront être reprises ailleurs ni quels coûts de transition apparaîtront.
Son échange avec Duhaime sur le privé en santé est en revanche beaucoup plus près d’un véritable débat de fond. Duhaime avance l’efficacité du privé; PSPP répond par l’enjeu du déplacement d’une main-d’œuvre médicale limitée et invoque une étude ontarienne. Duhaime réplique par la productivité de certaines cliniques. Pour une fois, les deux discutent réellement du mécanisme causal : qui fournit le soin, avec quels médecins, à quel coût et avec quelle productivité.
Par rapport à TVA : davantage de mécanismes et de confrontation sur le fond, mais certaines économies annoncées restent insuffisamment décomposées.
Ruba Ghazal : beaucoup plus chiffrée, mais les effets secondaires restent le point faible
Ghazal arrive cette fois avec beaucoup de chiffres : plafond des loyers à l’inflation avec maximum de 3 %, 50 000 logements, 2 000 professionnels supplémentaires en éducation, 400 points de service de santé pour 1,8 milliard par année, taxation des fortunes de plus de 25 millions.
C’est une évolution importante par rapport à un discours reposant surtout sur les finalités sociales. On sait davantage ce qu’elle veut faire.
Mais précisément parce que les propositions sont plus précises, on peut être plus exigeant. Sur le contrôle des loyers, elle explique très clairement l’objectif, empêcher que les hausses absorbent les revenus des ménages, mais le débat n’aborde presque pas l’effet éventuel du plafonnement sur l’offre, l’entretien ou l’investissement locatif. Sur l’impôt sur les grandes fortunes, le financement est identifié, mais les recettes attendues et les réactions possibles à l’impôt ne sont pas démontrées dans l’échange.
Sur Santé Québec, sa réponse est particulièrement intéressante : elle rappelle avoir été opposée à sa création, mais refuse maintenant de consacrer plusieurs années à une nouvelle restructuration. C’est un argument pragmatique, et PSPP lui répond justement sur le coût du maintien de la structure. Il y a là un vrai désaccord sur le coût d’opportunité d’une réforme.
Par rapport à TVA : beaucoup plus de mesures vérifiables; la faiblesse se déplace vers les conséquences économiques et les hypothèses qui les soutiennent.
Éric Duhaime : plus de chiffres, donc davantage de choses à démontrer
Duhaime était déjà celui qui insistait le plus sur la distinction entre financement public et prestation privée. À Noovo, il ajoute une quantité considérable de paramètres : seuil non imposable porté à 35 000 $, 11 166 $ annoncés pour un ménage, 47 milliards de réduction de dépenses, part du PQI consacrée au maintien des actifs portée de 65 % à 80 %, 100 médecins supplémentaires dans le communautaire.
Cela rend son argumentaire plus substantiel, mais aussi plus vulnérable à une analyse sévère. 47 milliards de compressions n’est pas une explication simplement parce que le nombre est précis. La question fondamentale demeure : quelles dépenses disparaissent, à quel rythme, et lesquelles correspondent réellement à du gaspillage plutôt qu’à des services ou à des transferts?
PSPP l’attaque justement sur les revenus attribués à la libéralisation de l’économie et à l’abolition de barrières commerciales. Duhaime n’a pas réellement le temps de démontrer ces hypothèses durant le duel.
Même chose sur le gaz naturel : il soutient que du gaz québécois pourrait réduire les émissions mondiales en remplaçant du charbon européen. C’est une hypothèse empirique qui demanderait un calcul portant notamment sur la production, la liquéfaction, le transport, les fuites de méthane et la substitution réelle au charbon. Dans le débat, cette chaîne est affirmée, pas démontrée.
Par rapport à TVA : plus substantiel et plus chiffré, mais ses hypothèses budgétaires et énergétiques deviennent justement les endroits où il faut demander davantage de preuves.
Charles Milliard : moins de prudence abstraite, davantage de propositions identifiables
Milliard avait parfois donné à TVA l’impression de défendre la prudence plus qu’un mécanisme précis. À Noovo, son offre est plus identifiable : objectif de 100 000 logements par année, PQI de 195 milliards sur dix ans, rémunération des stages, deux semaines supplémentaires au RQAP, 1 000 ressources supplémentaires en éducation et plateforme de télésanté.
Il répond aussi directement à certaines questions. Sur l’augmentation générale du seuil non imposable, il dit non en invoquant l’état des finances publiques plutôt que de contourner la question.
En revanche, son échange sur le troisième lien montre la différence entre une position et un projet. Il affirme être favorable au principe, mais reconnaît ne pas pouvoir préciser le tracé, le coût ou l’échéancier. C’est une position politique; ce n’est pas encore une proposition d’infrastructure susceptible d’être évaluée économiquement.
Par rapport à TVA : davantage de contenu concret et de réponses assumées, mais plusieurs ambitions restent en amont de la démonstration financière ou opérationnelle.
Le vrai enseignement de Noovo : un chiffre n’est pas un argument
C’est probablement là que ce deuxième exercice devient plus intéressant que le premier.
À TVA, il fallait souvent se demander : ont-ils répondu à la question? À Noovo, la structure a suffisamment forcé les chefs à se positionner pour qu’on puisse poser une question plus exigeante : ont-ils démontré ce qu’ils affirment?
Une mesure peut être précise sans être crédible. Elle peut être chiffrée sans être financée. Elle peut être financée sans produire l’effet annoncé. Et un adversaire peut identifier une vraie faiblesse sans pour autant démontrer que sa propre solution fonctionne.
Noovo a donc donné davantage de matière politique que le Face-à-Face de TVA. Mais justement : plus un chef donne de matière, moins il devrait bénéficier du réflexe consistant à confondre précision et preuve.
C’est sur cette distinction que je bâtirais tout l’article. Le Face-à-Face de TVA avait déjà été largement commenté comme un exercice où Fréchette devait défendre son bilan, PSPP cherchait à présenter une alternative de gouvernement et les autres chefs tentaient de faire ressortir leurs propositions respectives. Ici, on peut aller plus loin que l’analyse de « performance » : prendre chaque mécanisme au sérieux et chercher exactement l’endroit où l’argument cesse d’être démontré.
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