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La Suède vote, le Québec s’interroge : deux élections, deux façons de fragmenter la politique

À première vue, comparer les élections suédoises et québécoises peut sembler artificiel. Ce qui l’est beaucoup moins, en revanche, c’est le nombre de gens qui invoquent la « démocratie scandinave » sans vraiment savoir comment elle fonctionne. La Suède est un État souverain de dix millions d’habitants, membre de l’Union européenne et de l’OTAN; le Québec est une province canadienne dont l’avenir constitutionnel demeure lui-même un enjeu électoral. Pourtant, à quelques semaines d’intervalle, les deux scrutins racontent une histoire étonnamment semblable : celle d’électorats fragmentés qui ne se reconnaissent plus dans un simple affrontement entre deux grands partis.

Les Suédois ont voté le 13 septembre. Le décompte final annoncé le 17 septembre donne 176 sièges aux quatre partis de l’opposition de centre gauche, contre 173 au bloc de droite qui soutenait le gouvernement d’Ulf Kristersson. La victoire parlementaire est donc extrêmement serrée. Les sociaux-démocrates de Magdalena Andersson demeurent la principale formation du pays, tandis que les Démocrates de Suède ont reculé à environ 17,6 % après plusieurs élections marquées par leur progression.

Mais ce résultat ne signifie pas que la Suède revient simplement à la politique d’avant. Les quatre dernières années ont profondément déplacé le débat sur l’immigration, la criminalité, l’intégration, le coût de la vie et le fonctionnement de l’État-providence. Même les partis opposés aux Démocrates de Suède ne proposent plus exactement le retour à la politique migratoire beaucoup plus libérale qui caractérisait autrefois le pays.

Élections suédoises : comment fonctionne leur système politique?

Pour comprendre ce résultat, il faut cependant oublier un instant notre manière québécoise de lire une élection. La Suède est une monarchie constitutionnelle et une démocratie parlementaire. Le roi est chef de l’État, mais son rôle est essentiellement symbolique. Le pouvoir politique appartient au Parlement, le Riksdag, et au gouvernement dirigé par le premier ministre.

Le Riksdag compte 349 députés, élus à la représentation proportionnelle. Très grossièrement, un parti qui obtient 20 % des voix devrait donc se retrouver avec environ 20 % des sièges. Pour entrer au Parlement, une formation doit normalement recueillir au moins 4 % des suffrages à l’échelle nationale.

Le territoire est divisé en circonscriptions, mais le système comprend aussi des sièges compensatoires qui servent à corriger les écarts entre le vote populaire et la représentation parlementaire. L’objectif est justement d’éviter qu’un parti puisse obtenir une part importante des voix tout en étant presque absent du Parlement.

Les Suédois ne choisissent donc pas directement leur premier ministre. Ils élisent un Parlement, puis le rapport de forces entre les partis détermine quel gouvernement peut être formé. Cela favorise naturellement les gouvernements minoritaires, les coalitions et les ententes entre formations. Quelques sièges peuvent ainsi changer complètement l’équilibre politique.

C’est ici que le parallèle avec le Québec devient particulièrement intéressant.

Le Québec votera le 5 octobre. Après huit années de gouvernement caquiste, cinq formations occupent l’essentiel de l’espace politique : CAQ, PQ, PLQ, PCQ et Québec solidaire. Les thèmes diffèrent partiellement de ceux de Stockholm, mais les lignes de fracture sont familières : coût de la vie, immigration et capacité d’accueil, logement, efficacité de l’État, santé, identité et avenir constitutionnel.

Comme en Suède, l’immigration n’est plus un enjeu périphérique pouvant être classé simplement à gauche ou à droite. Elle croise désormais le logement, les services publics, la démographie, le marché du travail et l’identité nationale. Même chose pour le rôle de l’État : derrière les promesses électorales québécoises se trouvent des conceptions très différentes de la fiscalité, de la prestation des services et de l’intervention publique.

Il existe toutefois une différence institutionnelle majeure qui rend les deux paysages beaucoup moins semblables qu’ils en ont l’air.

Au Québec, nous utilisons le scrutin uninominal à un tour. Dans chacune des 127 circonscriptions, le candidat arrivé premier remporte le siège, même s’il n’obtient pas 50 % des voix. Cela signifie qu’un parti peut recueillir une proportion importante du vote populaire sans obtenir un nombre équivalent de députés. L’inverse est également possible : avec des appuis suffisamment bien répartis, un parti peut obtenir une majorité de sièges sans obtenir une majorité des voix.

En Suède, cette distorsion est beaucoup plus limitée. Un parti qui recueille 15 % ou 20 % des voix obtient normalement une représentation parlementaire qui ressemble réellement à ces 15 % ou 20 %.

Voilà peut-être la comparaison la plus révélatrice.

En Suède, la fragmentation de l’électorat apparaît directement au Parlement. Quatre partis peuvent battre quatre autres partis 176 sièges contre 173, puis devoir négocier pour gouverner. Au Québec, une fragmentation comparable peut au contraire produire un gouvernement majoritaire si les appuis d’une formation sont suffisamment efficaces géographiquement.

Les deux élections posent donc une même question, mais leurs institutions y répondent différemment : que fait-on lorsqu’aucune grande famille politique ne représente à elle seule une majorité de la population?

La réponse suédoise consiste essentiellement à transporter la fragmentation électorale au Parlement, puis à forcer les partis à composer avec elle. La réponse québécoise consiste plutôt à départager les formations circonscription par circonscription et à laisser le mode de scrutin transformer cette pluralité en rapport de forces parlementaire parfois très différent du vote populaire.

C’est pourquoi il serait trompeur de chercher un « Québec suédois » ou une « Suède québécoise ». Le véritable parallèle est ailleurs. Dans les deux sociétés, l’ancien échiquier politique devient de moins en moins capable de résumer les choix des électeurs. Économie, immigration, identité, services publics et rapport à l’État se recombinent.

La différence, c’est qu’en Suède cette complexité entre au Parlement presque telle quelle. Au Québec, elle doit d’abord passer dans le hachoir du mode de scrutin.

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Samuel Rasmussen
Samuel Rasmussen
Samuel Rasmussen, alias Le Blond Modéré, est membre des Trois Afueras et collaborateur du podcast Ian & Frank. Titulaire d'une formation en relations internationales à l'Université de Sherbrooke, il s'intéresse particulièrement à la géopolitique, aux zones d'influence et aux différentes formes de pouvoir.

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