Vu du Québec, une élection en Saxe-Anhalt peut sembler aussi urgente qu’un débat municipal à Magdebourg sur la collecte des matières résiduelles. Ce serait pourtant une erreur. Les élections régionales allemandes de septembre sont en train de devenir un véritable laboratoire politique pour la première puissance économique d’Europe et le premier scrutin vient de produire un résultat difficile à qualifier de banal.
Dimanche, en Saxe-Anhalt, l’Alternative für Deutschland (AfD) a obtenu environ 44 % des voix, soit plus du double de son résultat de 2021. La CDU, formation conservatrice du chancelier Friedrich Merz et parti dominant du Land depuis 2002, s’est retrouvée autour de 18 %, après avoir récolté 37,1 % cinq ans auparavant. La participation a également bondi, pour atteindre environ 76 %.
Ce n’est donc pas simplement un électorat apathique qui aurait laissé passer un résultat étrange lors d’un scrutin secondaire. Les électeurs se sont déplacés massivement, et ils ont profondément modifié le rapport de force.
Et ce n’est que le début.
Le 20 septembre, deux autres élections auront lieu : à Berlin et en Mecklembourg-Poméranie-Occidentale.
Une élection régionale allemande, ça compte vraiment
Pour comprendre pourquoi ces élections méritent davantage que trois lignes dans une dépêche internationale, il faut d’abord oublier notre conception parfois très centralisée de la politique européenne.
L’Allemagne est une fédération composée de 16 Länder. Ceux-ci disposent de gouvernements et de parlements propres et possèdent des compétences importantes en matière d’éducation, d’universités, de culture, d’administration locale et de sécurité intérieure. Leurs gouvernements participent également directement à la législation fédérale par l’intermédiaire du Bundesrat.
Pour un Québécois, la comparaison avec les provinces canadiennes est donc beaucoup plus pertinente que celle avec de simples régions administratives françaises.
Une élection en Saxe-Anhalt ne détermine pas qui deviendra chancelier demain matin. Mais elle peut transformer l’équilibre politique national, modifier la composition du Bundesrat, influencer les stratégies des grands partis et servir de gigantesque sondage grandeur nature sur le gouvernement fédéral.
Et en ce moment, ce sondage n’est pas particulièrement agréable pour Friedrich Merz.
Le chancelier dirige depuis 2025 une coalition formée de la CDU-CSU et du SPD. Son gouvernement tente notamment de relancer une économie allemande fragilisée, de réformer l’État social, de modifier certaines politiques migratoires et d’accroître l’effort militaire allemand.
Or, le résultat de Saxe-Anhalt montre qu’une partie importante de l’électorat considère manifestement que le changement promis à Berlin n’est pas suffisant.
Petit guide des partis allemands
Le système allemand est devenu extrêmement fragmenté. Pour le lecteur québécois qui voit défiler une soupe d’acronymes germaniques, voici l’essentiel.
La CDU, avec sa sœur bavaroise la CSU au niveau fédéral, constitue le grand parti conservateur allemand. C’est la famille politique d’Angela Merkel et aujourd’hui de Friedrich Merz. Elle défend généralement une économie sociale de marché, une politique européenne favorable à l’intégration et une approche conservatrice modérée sur plusieurs enjeux sociaux et institutionnels.
Le SPD est le grand parti social-démocrate historique. Longtemps l’un des deux géants de la politique allemande, il connaît maintenant des résultats beaucoup plus modestes. À Berlin, un récent sondage le plaçait à seulement 11 %.
Les Verts combinent écologie, progressisme social et intégration européenne. Ils demeurent particulièrement solides dans les grandes villes et auprès d’un électorat urbain et diplômé.
Die Linke est la gauche socialiste allemande. Elle possède historiquement une implantation plus forte dans l’ancienne Allemagne de l’Est et connaît actuellement une remontée notable dans plusieurs régions.
Le FDP représente la tradition libérale allemande : économie de marché, fiscalité plus légère, libertés individuelles et méfiance envers l’expansion de l’État. Après avoir participé à plusieurs gouvernements fédéraux au cours de son histoire, le parti connaît aujourd’hui une période extrêmement difficile. En Saxe-Anhalt, il n’a recueilli qu’un peu plus de 2 % des voix et disparaît du parlement régional.
Le BSW, fondé autour de Sahra Wagenknecht, mélange une politique économique fortement interventionniste avec des positions beaucoup plus restrictives sur l’immigration et une ligne critique envers la politique occidentale à l’égard de la Russie. En Saxe-Anhalt, il semble avoir franchi de justesse le seuil de 5 % nécessaire pour entrer au Landtag.
Enfin, l’AfD occupe un espace national-conservateur, identitaire et eurosceptique. Le parti défend une forte réduction de l’immigration, critique plusieurs politiques climatiques allemandes et européennes et souhaite un rapprochement économique avec la Russie. Son problème n’est désormais plus de savoir s’il peut obtenir des députés. Il est de savoir ce qu’il peut faire de ses députés une fois élu.
Car les autres grandes formations refusent actuellement de former une coalition avec lui.
C’est là que la politique allemande devient particulièrement intéressante.
Gagner une élection sans nécessairement pouvoir gouverner
Avec environ 44 % des voix en Saxe-Anhalt, l’AfD domine très largement le scrutin, mais n’obtient pas automatiquement la majorité absolue des sièges.
Les autres partis peuvent donc théoriquement construire une majorité alternative.
Le résultat donne lieu à une situation paradoxale : plus l’AfD progresse, plus les partis qui refusent de gouverner avec elle doivent envisager des coalitions de plus en plus larges et idéologiquement étranges.
Des conservateurs peuvent ainsi devoir chercher un terrain d’entente avec des sociaux-démocrates, des écologistes ou certaines formations de gauche simplement pour constituer une majorité parlementaire.
On peut débattre longtemps de la légitimité de cette stratégie. Électoralement, son effet secondaire est évident : elle permet également à l’AfD de se présenter comme le seul véritable parti d’opposition à un bloc politique de plus en plus vaste.
À force de vouloir empêcher un parti d’entrer au gouvernement, ses adversaires risquent donc parfois de lui fournir exactement le récit politique dont il a besoin.
Et maintenant Berlin
Le scrutin du 20 septembre à Berlin offrira un paysage complètement différent.
Dans le dernier BerlinTrend publié par le rbb, la CDU arrivait première avec 21 %, suivie de Die Linke à 19 %, tandis que les Verts et l’AfD obtenaient chacun 18 %. Le SPD, parti qui a dominé la politique berlinoise pendant une grande partie de l’après-guerre, tombait à seulement 11 %.
Cinq partis importants se retrouvent donc comprimés entre 11 et 21 %.
Bienvenue dans la nouvelle politique allemande : tout le monde existe, presque personne ne domine et former un gouvernement devient parfois un problème de mathématiques appliquées.
Le même jour, le Mecklembourg-Poméranie-Occidentale votera également. Là, les sondages donnent actuellement l’AfD autour de 35 à 37 %, devant le SPD autour de 28 à 32 %, Die Linke autour de 11 % et une CDU affaiblie autour de 8 à 10 %.
Deux élections, deux sociétés très différentes : Berlin, métropole internationale et progressiste; le Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, Land de l’ancienne Allemagne de l’Est beaucoup plus rural.
Et pourtant, un phénomène commun apparaît : l’effritement des anciens grands partis.
Pourquoi le Québec devrait regarder
C’est probablement la leçon la plus intéressante pour nous.
Pendant des décennies, la politique occidentale a reposé sur de grandes formations capables de réunir des coalitions sociales extrêmement différentes. Conservateurs, sociaux-démocrates, démocrates-chrétiens ou libéraux obtenaient parfois 35, 40 ou 45 % des voix et construisaient autour d’eux des gouvernements relativement prévisibles.
Cette époque disparaît progressivement.
L’Allemagne montre ce qui arrive lorsque les électeurs cessent de considérer deux ou trois grands partis comme les propriétaires naturels du pouvoir : fragmentation du vote, apparition de nouveaux partis, coalitions inhabituelles et difficulté croissante à transformer une victoire électorale en gouvernement cohérent.
Le Québec n’est évidemment pas l’Allemagne. Mais nous connaissons déjà nous aussi la disparition progressive des anciennes fidélités politiques, l’effondrement possible de partis autrefois dominants, la montée rapide de formations auparavant marginales et un électorat beaucoup plus mobile qu’il ne l’était il y a vingt ans.
Il y a aussi une autre leçon.
L’Allemagne de l’Est rappelle qu’une économie nationale peut afficher de bons indicateurs globaux tout en laissant certaines régions avec le sentiment persistant que le système politique ne parle plus pour elles. Plus de trente-cinq ans après la réunification, les différences électorales entre l’Est et l’Ouest demeurent spectaculaires. La Saxe-Anhalt et le Mecklembourg-Poméranie-Occidentale en sont encore la démonstration.
On peut ignorer ce sentiment, le condamner ou tenter de l’expliquer. Mais lorsqu’il finit par produire 44 % des voix, il devient difficile de prétendre qu’il s’agit encore d’un phénomène périphérique.
Le mois de septembre allemand mérite donc d’être suivi au Québec.
Non pas parce que Magdebourg décidera de notre prochaine élection provinciale, évidemment. Mais parce que l’Allemagne est peut-être simplement quelques années en avance sur une transformation politique que l’on observe déjà un peu partout en Occident : la disparition du confortable duel entre deux grands partis, la fragmentation du centre et l’apparition d’électorats qui ne demandent plus aux partis traditionnels de mieux gouverner.
Ils cherchent ailleurs.
Et lorsqu’un électorat commence réellement à chercher ailleurs, les vieux équilibres peuvent disparaître beaucoup plus rapidement qu’on ne le croit.
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