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« Je déteste Donald Trump » : quand La Presse transforme l’économie en thérapie de groupe

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Donald Trump annonce de nouveaux tarifs douaniers contre le Canada. Une mesure protectionniste, brutale et économiquement condamnable, qui menace nos entreprises, nos travailleurs et l’intégration commerciale nord-américaine.

Cependant cette nouvelle offensive américaine devrait surtout nous obliger à regarder nos propres faiblesses. Quels secteurs seront réellement frappés? Quelle stratégie poursuit Washington? Pourquoi le Canada demeure-t-il aussi dépendant d’un seul marché? Et surtout, pourquoi répondons-nous encore aux barrières américaines par nos propres barrières internes? J’ai récemment développé cet angle dans « Trump érige des murs. Le Canada devrait ouvrir ses portes ».

Devant des questions aussi sérieuses, La Presse nous offre pourtant cette entrée en matière :

« Je déteste Donald Trump. »

Francis Vailles a évidemment le droit de détester qui il veut. Une chronique n’est pas une dépêche, et personne ne lui demande d’adopter la neutralité émotionnelle d’un huissier. Mais il existe une différence entre défendre une opinion et transformer une question économique majeure en séance publique de défoulement.

Lorsqu’un chroniqueur économique ouvre son texte en énumérant tout ce qu’il déteste chez un président étranger, sa manière de parler, ses majuscules, son comportement, sa personnalité, il ne nous explique plus le réel. Il nous invite dans son salon pour assister à sa crise de nerfs.

Le problème dépasse même Donald Trump. Il concerne ce qu’il provoque chez une partie de notre classe médiatique : une suspension volontaire du jugement.

Dès que son nom apparaît, la nuance devient suspecte, la retenue ressemble à de la complicité et toute analyse doit commencer par un certificat public de détestation. C’est le commentaire politique version NPC — non-player character : quelques répliques préprogrammées, les mêmes indignations automatiques et la certitude confortable d’appartenir au camp des gens convenables. François Fournier a justement repris et approfondi cette figure dans son essai NPC — Essai sur la fabrique du conformisme. Le NPC n’est pas simplement une personne avec laquelle on est en désaccord, c’est celui qui récite mécaniquement le discours attendu, adopte les indignations de son milieu et confond la répétition du consensus avec une réflexion personnelle.

Cette monomanie finit également par contaminer le regard porté sur tout un peuple. Trump n’est plus seulement un président critiquable, il devient l’incarnation d’une Amérique supposément stupide, vulgaire et moralement inférieure. Plus de 300 millions de personnes sont alors réduites aux figurants d’une fable québécoise dans laquelle nous jouons invariablement le rôle du peuple raisonnable, éclairé et vertueux. Ce n’est pas ce qu’on appellerait de la xénophobie ça? Ce qui serait l’une des racines supposées du nationalisme et du populisme ça? La création d’un ennemi consacré en bouc émissaire, finalement…

J’ai déjà décrit cette fascination dans « Voyeurs du chaos, aveugles chez nous ». Je n’en reprendrai pas ici tout le procès. J’y soulignais déjà combien il est plus facile de commenter les extravagances de Washington que d’enquêter sérieusement sur les pouvoirs qui nous gouvernent, nous taxent et administrent notre déclin avec un vocabulaire de brochure ministérielle.

Le cas Vailles révèle toutefois quelque chose de plus précis : une remarquable constance dans le ton professoral bourru de condescendance.

En avril dernier, j’avais déjà consacré un article à ce même chroniqueur : « La Presse a trouvé sa nouvelle vocation : mépriser le contribuable, puis pleurer quand il répond ». Je lui reprochais alors d’avoir sermonné les automobilistes à propos d’une suspension de taxe sur l’essence, avant de se scandaliser de la brutalité des réactions reçues. Le citoyen devait accepter la leçon, financer la tribune et, surtout, répondre poliment.

Aujourd’hui, le même chroniqueur (ou  »journaliste ») ne nous offre plus seulement la morale économique, il nous présente son registre personnel des gens qu’il déteste.

Pendant ce temps, cette rage disparaît presque entièrement lorsqu’il faut juger nos dirigeants. Nos gouvernements peuvent multiplier les taxes, les règlements, les dépenses improductives, les déficits et les échecs administratifs : on parlera de « défis », de « décisions difficiles », de « résultats mitigés » ou d’« occasions ratées ».

Trump, lui, mérite immédiatement la détestation personnelle.

Cette asymétrie devient particulièrement irritante dans un écosystème médiatique soutenu par l’État. La Presse inc. figure officiellement parmi les organisations journalistiques enregistrées au Canada. Le régime fédéral offre par ailleurs aux organisations admissibles un crédit d’impôt remboursable couvrant temporairement 35 % de certaines dépenses de main-d’œuvre journalistique jusqu’au 31 décembre 2026. Cela ne prouve évidemment pas qu’un ministre dicte les chroniques. Cela autorise néanmoins le contribuable à exiger un minimum de méthode et de hauteur.

La comparaison me touche directement.

J’ai récemment publié « Trump, les urnes et le brouillard : ce que son discours prouve et ce qu’il ne prouve pas ». Je n’ai pas prétendu être dépourvu de biais. Je l’ai nommé explicitement et réservé mon commentaire idéologique à la conclusion. Avant cela, j’ai distingué les faits, les affirmations, les vulnérabilités réelles et ce que Trump n’avait pas démontré.

Le tout sans réclamer un seul sou au contribuable.

Je ne prétends pas avoir inventé le journalisme. Je constate simplement qu’un média indépendant, bénévole et sans grands moyens peut encore essayer de séparer l’analyse du réflexe partisan, pendant qu’un chroniqueur d’un grand média subventionné transforme une guerre commerciale en journal intime.

On peut condamner les tarifs de Trump, son protectionnisme, ses excès et sa vulgarité. Mais un journaliste n’est pas là pour nous apprendre qui il déteste.

Il est là pour nous aider à comprendre.

Et lorsque la détestation remplace la compréhension, ce n’est plus seulement Trump qui rapetisse le débat public.

C’est la presse elle-même.

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Samuel Rasmussen
Samuel Rasmussen
Samuel Rasmussen, alias Le Blond Modéré, est membre des Trois Afueras et collaborateur du podcast Ian & Frank. Titulaire d'une formation en relations internationales à l'Université de Sherbrooke, il s'intéresse particulièrement à la géopolitique, aux zones d'influence et aux différentes formes de pouvoir.

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