Il aura fallu huit années de travaux, des milliards de dollars canadiens et une nouvelle humiliation diplomatique pour que le pont international Gordie-Howe ouvre enfin à la circulation, le 27 juillet.
L’ouvrage reliant Windsor à Detroit représente pourtant tout ce qu’un grand projet d’infrastructure devrait incarner : une circulation plus fluide des marchandises, une concurrence accrue entre les passages frontaliers et une meilleure intégration économique entre deux partenaires naturels.
Mais dans le Canada de Mark Carney, même un pont entièrement financé par les contribuables canadiens peut devenir l’occasion de verser une rente aux États-Unis.
Le coût du projet est estimé à environ 6,4 milliards de dollars canadiens. Comme les autorités américaines avaient refusé de le financer, Ottawa a assumé la construction du pont, les terrains nécessaires au Michigan et même certains raccordements routiers américains. En contrepartie, le Canada devait récupérer son investissement grâce aux péages.
Puis Donald Trump a découvert que le pont était presque terminé.
En février, le président américain a menacé d’en bloquer l’ouverture, invoquant pêle-mêle les politiques canadiennes sur les produits laitiers, le retrait de certains alcools américains et les relations commerciales avec la Chine. Le gouvernement Carney a accepté de retarder l’ouverture afin de négocier avec Washington.
La méthode était grossière, mais efficace : prendre en otage une infrastructure déjà construite afin d’obtenir des concessions de dernière minute.
Et Ottawa a cédé.
La facture canadienne, les profits partagés
L’entente de principe prévoit que le Canada versera, pendant les quinze premières années d’exploitation, une somme correspondant à 50 % des revenus nets du pont. Cet argent sera dirigé vers un fonds établi et contrôlé exclusivement par le gouvernement américain.
Les États-Unis obtiennent également un droit de regard sur certaines modifications aux tarifs de péage. Une hausse supérieure à 10 %, lorsque le tarif excède aussi la moyenne des passages comparables, nécessitera leur consentement. Même une réduction jugée trop importante pourra être soumise à l’approbation de Washington.
Résumons.
Le Canada a financé le pont. Le Canada a assumé le risque financier. Le Canada en assurera l’exploitation par l’entremise d’une société d’État. Mais les États-Unis, après avoir menacé d’en empêcher l’ouverture, obtiennent une part des revenus et un droit d’intervention dans la fixation des péages.
À Washington, on appelle cela une victoire.
À Ottawa, on appelle probablement cela du « pragmatisme ».
Les explications changeantes de Mark Carney
Mark Carney a affirmé que le partage des revenus ne commencerait qu’après le remboursement complet de la dette canadienne. Selon lui, l’entente originale conclue avec le Michigan en 2012 demeurait intacte et garantissait au Canada la récupération préalable de son investissement.
Le problème est que le texte publié de la nouvelle entente ne dit pas cela.
Il prévoit des paiements équivalant à la moitié des revenus nets pendant les quinze premières années d’exploitation. Il définit ces revenus nets comme l’ensemble des recettes du pont, moins ses coûts d’exploitation. Il n’y est pas question de soustraire auparavant le remboursement de la dette ou le coût de construction.
L’entente précise certes qu’elle ne modifie pas le cadre financier établi en 2012. Cela crée une ambiguïté juridique que le gouvernement devrait expliquer clairement. Mais cette disposition ne confirme nullement l’assurance catégorique donnée par Carney selon laquelle aucun partage ne surviendrait avant le remboursement complet du projet.
Au mieux, le premier ministre a présenté une interprétation particulièrement avantageuse d’un texte beaucoup moins rassurant. Au pire, il a tenté de maquiller une concession embarrassante.
Dans les deux cas, les Canadiens méritent mieux que des éléments de langage.
La faiblesse érigée en stratégie
Cet épisode n’est pas isolé. Le gouvernement Carney promet régulièrement de « défendre les intérêts canadiens », de diversifier nos marchés et de répondre fermement aux pressions américaines. Pourtant, lorsque Washington hausse le ton, Ottawa reporte, consulte, négocie et finit trop souvent par céder quelque chose.
Pendant ce temps, les États-Unis négocient séparément avec le Canada et le Mexique, affirment progresser davantage avec Mexico et menacent maintenant plusieurs produits canadiens de tarifs de 50 % à compter du 19 août. Carney assure que « tout est sur la table », sans annoncer de réponse précise.
Une négociation ne se gagne pas avec des communiqués solennels. Elle se gagne en possédant des leviers, en étant disposé à les utiliser et en convainquant l’adversaire que le refus aura un coût.
Or, le gouvernement Carney semble surtout vouloir convaincre Washington que le Canada restera raisonnable, prévisible et conciliant, même lorsque son partenaire ne l’est plus.
Le pont Gordie-Howe devait symboliser la coopération économique entre deux pays. Il symbolise désormais autre chose : un Canada qui paie pour construire le passage, puis paie encore pour obtenir la permission de l’emprunter.
Washington a compris la faiblesse canadienne.
Et, comme tout négociateur rationnel, il la facture.

