Mardi, mars 3, 2026

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La science militante ou l’art de confirmer ce que l’on croit déjà

La sociologie militante a ceci de particulier qu’elle commence souvent par la conclusion, puis elle part en expédition méthodologique pour trouver les traces qui la confirmeront. Le rapport de Francis Dupuis-Déri sur la prétendue « montée » de la misogynie, de l’homophobie et de la transphobie à l’école québécoise s’inscrit tristement dans cette tradition. Le problème n’est pas qu’il traite de phénomènes réels ou préoccupants. Le problème est qu’il les traite comme des évidences déjà établies, comme des vagues irrésistibles dont il ne resterait qu’à décrire l’écume, sans jamais mesurer le niveau de la mer.

La première faiblesse saute aux yeux dès l’architecture de la recherche. L’objet n’est pas formulé comme une question, mais comme une prémisse. On ne demande pas s’il y a une montée, on présume qu’il y a une montée. On ne cherche pas à vérifier l’hypothèse, on cherche à documenter l’ampleur d’un phénomène déjà admis. C’est une nuance qui n’en est pas une. En sciences sociales, la manière dont on pose la question détermine la réponse. Si l’on interroge un échantillon d’enseignants en leur demandant comment ils perçoivent la montée de discours misogynes ou transphobes, on récoltera des perceptions de montée. On ne mesurera ni fréquence réelle, ni évolution statistique, ni comparaison temporelle rigoureuse. On aura capté un climat, pas un phénomène objectivé.

La méthodologie repose principalement sur des témoignages et des auto-déclarations. Ce choix n’est pas illégitime en soi. L’expérience subjective a une valeur heuristique. Mais lorsqu’elle devient la seule boussole, sans contrepoids quantitatif robuste, sans données longitudinales solides, sans comparaison avec des cohortes antérieures, on glisse vers l’anecdotique systématisé. Une série de récits concordants peut signaler un problème, mais elle ne prouve pas une tendance structurelle. Entre le ressenti d’une intensification et la démonstration d’une intensification, il y a un fossé que ce rapport traverse avec l’aisance d’un funambule convaincu que le filet est inutile.

L’argumentaire souffre également d’un biais de confirmation presque méthodique. Les exemples mobilisés, les références théoriques convoquées, les cadres interprétatifs choisis s’inscrivent dans un univers intellectuel homogène. On cite des auteurs qui partagent la même grille de lecture critique des rapports de pouvoir, la même méfiance envers les dynamiques culturelles dites conservatrices, la même interprétation des résistances comme manifestations d’oppressions structurelles. Il n’y a rien d’illégal à cela. Mais il y a quelque chose d’intellectuellement confortable. Trop confortable. L’absence quasi totale de perspectives contradictoires, de débats internes et de mise en tension théorique donne au texte une tonalité de séminaire militant plutôt que de controverse académique.

On peut s’interroger, par exemple, sur la manière dont sont interprétés certains propos d’élèves. Tout écart, toute provocation adolescente, toute phrase maladroite semble être l’indice d’une dynamique idéologique lourde. Or l’école est aussi un théâtre d’immaturités, de provocations, de mimétismes culturels passagers. Confondre la trivialité de la transgression adolescente avec la consolidation d’un mouvement politique structuré relève d’une extrapolation discutable. On gagne peut-être en dramatisation, mais on perd en précision.

Le rapport adopte par ailleurs un vocabulaire normatif qui trahit son orientation. Les concepts ne sont pas seulement descriptifs, ils sont prescriptifs. On parle de « montée » comme d’un fait, on qualifie certains discours d’« antiféministes » sans toujours distinguer entre critique argumentée de politiques publiques et hostilité envers les femmes, on amalgame parfois des désaccords philosophiques avec des manifestations de haine. Cette porosité conceptuelle est problématique. Une recherche sérieuse devrait s’astreindre à définir rigoureusement ses catégories, à en tester la robustesse, à examiner les cas limites. Ici, les frontières sont souvent floues, mais les jugements sont nets.

Il faut aussi dire un mot de la posture de l’auteur. Le professeur Dupuis-Déri n’est pas un observateur neutre parachuté dans un terrain inconnu. Il est un intellectuel engagé, connu pour ses prises de position publiques sur les questions de genre et de masculinité. Cela ne le disqualifie pas. Mais cela impose une vigilance méthodologique accrue. Plus un chercheur est impliqué dans un champ de bataille idéologique, plus il doit redoubler d’efforts pour démontrer que ses conclusions ne sont pas simplement le prolongement de ses convictions. Or le rapport donne souvent l’impression inverse. On a le sentiment que la recherche vient illustrer un diagnostic déjà posé dans d’autres tribunes, dans d’autres textes, dans d’autres combats.

Sur la forme, le document oscille entre rapport académique et manifeste pédagogique. Les sections analytiques sont ponctuées d’appels implicites à l’action, de recommandations qui découlent logiquement d’un cadrage déjà normatif. La ligne est mince entre éclairer le débat public et orienter celui-ci. Lorsqu’un texte prétend à l’autorité scientifique, il devrait distinguer clairement ce qui relève de la description, de l’interprétation et de la prescription. Ici, les trois se superposent avec une fluidité qui sert le propos, mais affaiblit la rigueur.

Le véritable enjeu n’est pas de nier l’existence de propos sexistes ou homophobes dans les écoles. Ils existent. La question est de savoir si l’on dispose, dans ce rapport, d’une démonstration convaincante d’une montée systémique, structurée, mesurable. À cette question, la réponse demeure fragile. On a des perceptions, des inquiétudes, des témoignages. On a une grille théorique cohérente avec l’engagement de l’auteur. On n’a pas une preuve empirique solide d’un basculement massif.

Une recherche plus prudente aurait formulé des hypothèses concurrentes, testé des scénarios alternatifs, intégré des données comparatives sur plusieurs années, distingué entre effets de médiatisation et réalités statistiques. Elle aurait accepté la possibilité que certaines perceptions soient amplifiées par le contexte culturel et politique. Elle aurait reconnu que le climat social peut être perçu comme plus hostile sans que les indicateurs objectifs suivent la même trajectoire.

En définitive, le rapport donne l’impression d’un travail appliqué, documenté, mais orienté. Il ressemble moins à une exploration ouverte qu’à une confirmation méthodique. Et c’est là que le bât blesse. La science sociale gagne en crédibilité lorsqu’elle doute d’elle-même, lorsqu’elle expose ses angles morts, lorsqu’elle invite à la contradiction. Elle perd en autorité lorsqu’elle s’érige en vigie morale convaincue d’avoir déjà compris la tempête. Si l’on veut réellement comprendre ce qui se passe dans les écoles québécoises, il faudra davantage qu’un récit cohérent avec nos préférences théoriques. Il faudra accepter de poser des questions dont la réponse pourrait nous déplaire.

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Samuel Rasmussen
Samuel Rasmussen
Samuel Rasmussen, alias Le Blond Modéré, est membre des Trois Afueras et collaborateur du podcast Ian & Frank. Titulaire d'une formation en relations internationales à l'Université de Sherbrooke, il s'intéresse particulièrement à la géopolitique, aux zones d'influence et aux différentes formes de pouvoir.

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