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Le règne des dépendantistes

La dépendance à l’État au Québec est devenue l’un des grands angles morts de notre politique provinciale. La campagne électorale québécoise est officiellement lancée. Depuis le 27 août, les partis sont en campagne en vue du scrutin du 5 octobre prochain. Et comme à chaque élection, nous assisterons pendant quelques semaines à une grande compétition nationale visant à déterminer qui trouvera le plus grand nombre de nouvelles façons de dépenser notre propre argent pour nous convaincre de voter pour lui. Le Québec ne manque pourtant pas d’État, loin de là.

En juillet 2026, 1 125 200 Québécois travaillaient dans le secteur public, sur environ 4,6 millions d’emplois. Autrement dit, près d’un travailleur sur quatre est directement employé par le secteur public. Cela ne signifie évidemment pas que ces emplois sont inutiles, mais lorsqu’on prétend que le Québec souffre d’un manque d’intervention gouvernementale, il serait peut-être pertinent de regarder la taille de ce que nous avons déjà construit avant de réclamer encore davantage.

Un État qui grossit pour réparer les problèmes de l’État

Le dernier budget du gouvernement québécois prévoyait encore près de 9,6 milliards de dollars de nouvelles mesures sur cinq ans, tout en anticipant un déficit budgétaire de 8,6 milliards pour 2026-2027. Nous avons donc réussi ce tour de force typiquement québécois : posséder un État gigantesque, être lourdement déficitaires et continuer à discuter comme si le principal problème était que le gouvernement n’en faisait pas assez.

Lorsqu’un programme fonctionne mal, on crée un nouveau programme pour réparer le premier. Lorsqu’une structure administrative est inefficace, on lui ajoute une structure de surveillance. Lorsqu’une subvention produit des effets pervers, on imagine une nouvelle subvention pour compenser les conséquences de la précédente. Quelques années plus tard, on commande finalement un rapport pour comprendre pourquoi tout cela coûte plus cher que prévu et fonctionne moins bien qu’annoncé.

C’est cela, le dépendantisme : cette conviction profondément enracinée selon laquelle presque tout problème collectif doit éventuellement remonter jusqu’à Québec. Le logement, le coût de la vie, la garde des enfants, les entreprises, les transports, l’environnement ou la culture doivent tous, à un moment ou à un autre, devenir la responsabilité du gouvernement. Et lorsque Québec échoue, la conclusion n’est presque jamais que Québec devrait se retirer. On conclut plutôt que Québec n’est pas intervenu assez fortement.

Les indépendantistes les plus dépendantistes

C’est ici que la politique québécoise atteint son paradoxe le plus intéressant. Deux des formations qui parlent le plus d’indépendance, le Parti québécois et Québec solidaire, proposent essentiellement une société où le citoyen serait toujours plus dépendant des décisions prises par l’État. On souhaite rendre le Québec indépendant du Canada, tout en renforçant continuellement la dépendance économique et sociale des Québécois envers leur propre gouvernement.

Chez Québec solidaire, au moins, la chose est largement assumée. Le parti propose de taxer davantage les grandes fortunes pour aller chercher plusieurs milliards de dollars supplémentaires, souhaite replacer l’État au centre de la stratégie en habitation et défend un modèle où Québec doit jouer un rôle toujours plus important dans le logement, les services publics et la redistribution. On peut être en désaccord avec cette vision, mais elle possède au moins une cohérence idéologique : QS ne cache pas sa volonté de faire de l’État l’un des principaux organisateurs de la société.

Le cas du Parti québécois est plus intéressant parce que le discours est parfois plus ambigu. PSPP affirme vouloir combattre le gaspillage, réduire certaines structures et a notamment proposé l’abolition de Santé Québec afin de réinvestir les économies dans les soins directs. Le PQ peut également reconnaître, dans certains dossiers, que l’État n’a pas nécessairement à être au centre de toutes les solutions. Malgré ces nuances, son projet politique demeure largement construit autour d’un État québécois puissant, organisateur, planificateur et redistributeur.

Voilà tout le paradoxe. On souhaite libérer le Québec d’Ottawa, mais on parle beaucoup moins souvent de libérer les Québécois de Québec. On promet l’indépendance de la nation tout en maintenant, voire en renforçant, la dépendance du citoyen envers l’appareil gouvernemental. Pourtant, un pays indépendant pourrait être autre chose qu’un gouvernement provincial devenu gouvernement national avec davantage de ministères, davantage de programmes et davantage de pouvoirs fiscaux.

La CAQ et le PLQ ne rompent pas davantage avec le modèle

Il serait toutefois trop facile de réserver cette critique aux partis indépendantistes. La CAQ, après huit années au pouvoir, laisse derrière elle un appareil public qui ne s’est certainement pas fait plus discret. Même en campagne, les réponses politiques continuent de prendre la forme de nouvelles aides, de nouvelles bonifications, de nouveaux programmes et de nouvelles interventions ciblées. À chaque problème correspond son enveloppe budgétaire, son crédit d’impôt ou sa mesure gouvernementale.

Le Parti libéral, malgré son nom, n’annonce pas davantage une révolution libérale de l’État québécois. Dans le contexte de la guerre commerciale, il a lui aussi proposé d’importantes aides directes aux entreprises touchées. Le réflexe interventionniste traverse donc largement les vieilles familles politiques québécoises. Les désaccords portent souvent davantage sur la manière de dépenser l’argent public que sur la question fondamentale de savoir si le gouvernement devrait intervenir.

Le Parti conservateur d’Éric Duhaime constitue, à ce chapitre, l’exception la plus nette. Le PCQ propose plutôt des dizaines de milliards de dollars d’économies sur plusieurs années, notamment par une réduction des subventions aux entreprises, de l’appareil administratif et des dépenses gouvernementales. On peut évidemment discuter de la faisabilité de ces réductions, mais au moins la prémisse est différente : l’État peut lui aussi constituer une partie du problème et sa croissance n’est pas nécessairement synonyme de progrès.

Et si la véritable rupture était là?

Pendant les prochaines semaines, nous entendrons énormément parler de changement. Changement de gouvernement, changement de chef, changement de priorités, changement de modèle et, pour certains, changement de pays. Pourtant, la question fondamentale risque encore une fois d’être soigneusement évitée : quelle place voulons-nous réellement accorder à l’État dans nos vies et jusqu’où sommes-nous prêts à lui déléguer notre autonomie?

Changer les gestionnaires d’une immense machine sans remettre en question la taille de cette machine n’est pas une révolution. Devenir un pays indépendant pour reproduire exactement les mêmes réflexes; taxer davantage, réglementer davantage, subventionner davantage, administrer davantage et centraliser davantage serait également une conception assez curieuse de la liberté politique.

Le Québec compte beaucoup d’indépendantistes, mais l’indépendance d’un territoire n’a rien de très libérateur si elle s’accompagne d’une dépendance toujours croissante envers son propre État. Dans cette campagne, le véritable débat ne devrait peut-être pas seulement opposer fédéralistes et souverainistes, mais ceux qui veulent continuer à faire grossir l’appareil public et ceux qui osent enfin se demander s’il n’a pas déjà largement dépassé sa juste place.

C’est peut-être cela, au fond, le règne des dépendantistes : vouloir un Québec libre tout en proposant aux Québécois de dépendre toujours davantage de Québec.

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Samuel Rasmussen
Samuel Rasmussen
Samuel Rasmussen, alias Le Blond Modéré, est membre des Trois Afueras et collaborateur du podcast Ian & Frank. Titulaire d'une formation en relations internationales à l'Université de Sherbrooke, il s'intéresse particulièrement à la géopolitique, aux zones d'influence et aux différentes formes de pouvoir.

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