J’ai écouté le passage du maire de Québec, Bruno Marchand, à Tout le monde en parle.
Je ne vais pas parler de politique municipale. Le maire Marchand a parfaitement le droit de défendre ses projets, ses convictions et ses idées. Mieux encore, il a été élu démocratiquement, ce qui impose un certain respect à quiconque prétend être démocrate.
Élu, tout comme les 19 députés du Parti conservateur du Québec, que ce même maire a récemment qualifiés de « tribu ». Très élégant, pour un élu qui parle d’autres élus !
Mais ce n’est pas la politique de Bruno Marchand qui m’intéresse ici. C’est plutôt cette formidable institution du dimanche soir, ce tribunal de la vertu qu’on appelle Tout le monde en parle, avec son clergé, ses apôtres, ses confessions obligatoires et, surtout, sa morale à géométrie variable.
Le vote conservateur : un mystère pour le clergé médiatique
La deuxième question du pape Lepage au maire Marchand portait sur la popularité des idées conservatrices dans la région de Québec. Pourquoi sont-elles si populaires dans votre coin ?
J’aurais été tenté de répondre moi-même à Sa Sainteté Guy A. : Lisez donc le programme du PCQ !
Vous pourriez peut-être y trouver quelques réponses. Je sais, c’est une idée révolutionnaire : essayer de comprendre pourquoi des citoyens votent pour un parti en commençant par lire ce que ce parti leur propose.
Mais non ! À la grand-messe du dimanche, les questions qui semblent objectives et sincères servent trop souvent à préparer le terrain pour mieux trancher la tête du pécheur quelques minutes plus tard.
Le maire explique alors que certains considèrent les radios de Québec comme trop intenses, trop agressives. Et voilà notre bienheureux Guy A. qui intervient sarcastiquement : « Vos amis, là ! »
Le maire rappelle néanmoins que la radio la plus populaire à Québec est celle de Radio-Canada.
On aurait presque dit qu’il tentait de rassurer le clergé bien-pensant : voyons, rassurez-vous, il y a encore des gens normaux à Québec ! Certes, il reste cette étrange tribu de conservateurs qui vit dans les ténèbres, mais la majorité a tout de même aperçu la lumière qui descend de la métropole !
Et voilà que l’apôtre Jean-Sébastien Girard entre en scène. Cet animateur, confortablement installé aux mamelles de l’État, lâche un instant le sein nourricier, essuie le lait au coin de sa bouche et en remet une couche : les conservateurs sont surtout concentrés dans cette région et on tente de comprendre pourquoi.
Comprendre pourquoi !
Comme si nous étions devant une énigme historique, un mystère anthropologique, une anomalie inexplicable de la civilisation québécoise.
Comment une telle chose peut-elle se produire ? Des conservateurs qui gagnent des circonscriptions concentrées dans une région d’une province ou d’un pays ?
Wow ! Du jamais-vu dans l’histoire de nos démocraties occidentales !
Ils ne se posent pas la même question, par contre, lorsque Québec solidaire concentre une bonne partie de ses appuis dans la région de Montréal. Évidemment !
Personnellement, je suis Montréalais et j’ai travaillé pendant douze ans dans le milieu artistique. Je l’ai entendu, ce discours. Je l’ai vu, ce mépris à peine dissimulé envers les régions, envers ceux qui vivent hors de la métropole, envers ces Québécois qui n’ont manifestement pas reçu la bonne illumination intellectuelle.
Et franchement, j’en ai soupé de cette condescendance.
Votre Éminence Girard, permettez-moi donc deux petites observations.
Premièrement, si vous voulez comprendre pourquoi des citoyens votent pour une formation politique, commencez par lire son programme. Vous pourriez même, je sais que c’est audacieux, considérer que ces citoyens ont réfléchi avant de voter.
Deuxièmement, le PCQ n’est pas une petite curiosité folklorique enfermée dans les limites de la ville de Québec. Regardez les résultats électoraux, les circonscriptions où il termine deuxième, les luttes serrées, la progression du vote conservateur ailleurs au Québec.
Ce mouvement ne se résume pas à une tribu régionale perdue dans l’obscurité de l’extrême droite. C’est une force politique qui progresse, et ce, pour des raisons parfaitement légitimes.
On peut aimer ou détester Duhaime. On peut combattre ses idées. Mais il faudrait peut-être commencer par accepter que ceux qui votent pour lui ne sont pas nécessairement des imbéciles à rééduquer.
L’influence médiatique : un privilège réservé aux autres ?
Et c’est ici que commence ce qui me pue véritablement au nez : la grande condescendance et l’indignation morale sélective de la chapelle TLMEP.
Le maire Marchand développe sa théorie voulant que certaines radios de Québec fassent quotidiennement la promotion du PCQ.
Ah bon ! Voilà donc l’explication du mystère !
Les électeurs conservateurs seraient victimes d’un lavage de cerveau radiophonique. Ils écouteraient ces méchantes radios intenses qui leur diraient quoi penser, pour qui voter et probablement à quelle heure aller se coucher.
De pauvres zombies politiques incapables de se former une opinion par eux-mêmes.
Parce que, bien entendu, il n’existe aucun autre média partisan au Québec !
Les radios et télévisions de Montréal seraient de magnifiques sanctuaires de neutralité où la vérité descend du ciel sans jamais être contaminée par les convictions personnelles des animateurs, des chroniqueurs ou des journalistes.
Les jupons idéologiques dépassent partout dans les médias occidentaux. Partout !
Il faut être d’une naïveté extraordinaire, ou d’une mauvaise foi tout aussi extraordinaire, pour croire que seuls les médias qui ne pensent pas comme nous exercent une influence politique.
Les gens qui s’informent principalement à Radio-Canada et qui votent pour Québec solidaire ou le Parti québécois seraient-ils eux aussi des robots ? Des citoyens incapables de penser par eux-mêmes ?
Si un auditeur de Radio X vote PCQ, il serait manipulé, mais si un téléspectateur de Radio-Canada vote QS ou PQ, il serait éclairé ?
Quelle merveilleuse conception de l’intelligence humaine !
L’autonomie intellectuelle dépendrait donc de la station qu’on écoute et du bulletin de vote qu’on dépose.
Le tribunal du dimanche et ses absolutions sélectives
Et la meilleure arrive lorsque le prophète Lepage rappelle que Bruno Marchand a qualifié les députés conservateurs de « tribu ».
Une occasion parfaite pour appliquer les grands principes moraux de la maison, non ?
Un élu qui parle ainsi d’autres élus démocratiquement choisis par des centaines de milliers de Québécois, ça mérite au moins une petite question. Une toute petite. Une question à cent piastres, peut-être !
« Monsieur Marchand, regrettez-vous d’avoir utilisé cette expression ? Pensez-vous que ce terme soit respectueux envers les électeurs qui ont voté pour ces députés ? »
Mais non. Rien de tout cela, selon ce que j’ai entendu. L’expression est rappelée, puis on poursuit tranquillement la célébration.
Votre Sainteté !
Où est passée la confession obligatoire ? Où est passée la fameuse question : « Regrettez-vous vos propos ? » Où est passé le tribunal du dimanche, ou la câlisse de question qui tue ?
Moi, je vous ai entendu à maintes reprises demander à certains invités de se justifier, de regretter des paroles, de répondre de leurs gestes, parfois devant un plateau qui semblait avoir déjà rendu son verdict avant même qu’ils ouvrent la bouche.
Pierre Mailloux, Gilles Proulx, Jeff Fillion, Mathieu Bock-Côté, Mario Dumont, Éric Duhaime, Guy Fournier, André Drouin, le maire d’Hérouxville, et j’en passe.
Je n’oublie pas non plus Nelly Arcan, dont le passage humiliant à votre émission reste un souvenir particulièrement pénible.
Tous ces gens, à des degrés divers et dans des contextes différents, ont connu le tribunal moral du dimanche, les procès d’intention, les questions accusatrices et ces moments où l’invité semble moins convié à discuter qu’à venir expier ses péchés devant la congrégation.
Je ne prétends pas que tous ces invités avaient raison ni que leurs propos étaient irréprochables. Ce n’est absolument pas la question. Certains avaient certainement des comptes à rendre, d’autres beaucoup moins.
Ma question est autrement plus simple : pourquoi la rigueur morale change-t-elle selon l’identité du pécheur ?
Pourquoi certains doivent-ils se confesser jusqu’à la dernière goutte de vin de messe, alors que d’autres obtiennent l’absolution avant même d’avoir demandé pardon ?
Pourquoi le maire Marchand n’aurait-il pas à expliquer le sens de cette « tribu » ? Pourquoi ne pas lui demander s’il considère véritablement que ce vocabulaire convient à des représentants élus de l’Assemblée nationale ?
Et, par extension, quel regard porte-t-il sur les Québécois qui leur ont accordé leur confiance ?
Je ne demande même pas que le maire présente des excuses. Je ne suis pas un prêtre.
Je demande pourquoi celui qui distribue habituellement les pénitences ne semble pas juger nécessaire de poser la question.
Et je sais parfaitement qu’Éric Duhaime peut lui aussi tenir des propos très salés, parfois provocateurs, et qu’il mérite d’être confronté à ses propres déclarations.
Aucun problème avec cela.
Mais alors, appliquons la même règle à tout le monde. C’est pourtant le minimum lorsqu’on prétend défendre le respect dans le débat public, dans cette maison médiatique du peuple.
Car voilà le fond de mon idée.
Je ne reproche pas à Guy A. Lepage d’avoir des convictions politiques. Je ne reproche pas à Jean-Sébastien Girard de préférer certaines idées à d’autres. Je ne reproche même pas à Bruno Marchand de se battre politiquement contre Éric Duhaime.
C’est le jeu démocratique et je le comprends parfaitement.
Ce que je reproche à TLMEP, c’est de se présenter comme un tribunal de la vertu alors que les règles de ce tribunal semblent changer selon celui qui comparaît.
La démocratie n’a pas besoin de certificat de bonne conduite idéologique
On s’indigne des radios de Québec qui influenceraient les électeurs, sans se demander si les médias de la métropole exercent eux aussi une influence idéologique.
On fait semblant de ne pas comprendre pourquoi des gens votent conservateur, comme si leur vote représentait une défaillance intellectuelle qu’il fallait expliquer.
On laisse planer l’idée que les habitants de Québec sont particulièrement sensibles à une propagande radiophonique, comme si les Montréalais, eux, étaient immunisés contre toute influence médiatique grâce à leur intelligence supérieure.
Et lorsqu’un politicien qualifie des élus de « tribu », on trouve le mot suffisamment intéressant pour le rappeler, mais apparemment pas assez problématique pour exiger des explications.
Ça, mes chers apôtres de la tolérance, c’est le jupon qui dépasse de votre soutane !
Les Québécois qui votent PCQ travaillent, paient des taxes, élèvent des familles, dirigent des entreprises, contribuent à la société et pensent, pour la plupart, que l’État dépense trop.
Ils veulent moins de bureaucratie, moins de taxes, davantage de liberté individuelle, une autre façon de gérer les finances publiques, bref, un autre modèle.
Et ils peuvent même se tromper. Ou pas !
C’est extraordinaire, la démocratie : elle permet aux citoyens de voter sans avoir préalablement obtenu un certificat de bonne conduite idéologique délivré par les pasteurs de Radio-Canada.
Et je terminerai avec cette réflexion que j’attribue à un vieux sage de Laval-des-Rapides :
« Il est de notre devoir moral de ne pas laisser des imbéciles mettre les mains dans notre argent. »
Je ne sais pas si cette maxime constitue une philosophie politique complète, mais elle illustre assez bien une préoccupation que peuvent avoir bien des contribuables.
Ces électeurs conservateurs, dont je ne fais pas partie, sont mes compatriotes, et nous sommes tous de la même famille malgré nos différences idéologiques.
Il suffit simplement de descendre de son piédestal pour s’en apercevoir.
Ce n’est pas une maladie régionale. Ce n’est pas une anomalie intellectuelle. Ce n’est pas nécessairement le résultat de méchantes radios qui lavent le cerveau à une tribu !
C’est de la politique. C’est la démocratie.
Et ces Québécois sont tannés, et avec raison, de se faire regarder de haut par une grand-messe télévisée qui réclame toujours la confession aux mêmes pécheurs.
Le Haut Père Lepage a souvent parlé des « radios poubelles » de Québec. Peut-être devrait-il commencer par ramasser les ordures qui traînent depuis plus de vingt ans dans la cour de son propre presbytère.
Amen.

