Il y a des modes qu’on importe de France avec plaisir. La baguette, le fromage, quelques bonnes chansons, un certain talent pour refaire le monde autour d’un café.
Le « blocus » scolaire, on peut le laisser de l’autre côté de l’Atlantique.
Parce que ce qui commence à circuler dans les écoles secondaires du Québec n’a déjà plus grand-chose d’anodin.
Vendredi dernier, à l’école secondaire La Camaradière, à Québec, des élèves se sont massés dans les corridors. Certains ont tenté de bloquer l’accès aux classes, des bousculades ont éclaté et une élève a subi des blessures mineures. Sept élèves ont été suspendus. Et maintenant, une nouvelle affiche circule pour remettre ça le vendredi 23 octobre, à midi.
Cette fois, les revendications sont écrites noir sur blanc, ou plutôt blanc sur rouge : baisser les prix de la cafétéria, améliorer l’état de l’école et redonner accès aux téléphones cellulaires.
On peut discuter des trois.
On peut demander combien coûte un repas. On peut réclamer des réparations. On peut trouver une règle mauvaise et demander qu’elle change. Une école n’est pas une caserne, et les adolescents ont parfaitement le droit d’avoir des opinions sur leur milieu de vie.
Mais entre avoir une revendication et transformer un corridor rempli de centaines d’élèves en mouvement de foule, il existe une frontière assez facile à comprendre. Elle s’appelle le civisme.
Et surtout, il ne doit pas y avoir de casse.
Un mouvement qui fait tache d’huile
Ce qui m’inquiète ici dépasse La Camaradière.
Quelques jours plus tôt, à la Polyvalente de Saint-Jérôme, on criait déjà « blocus ». Là-bas, le mouvement a donné lieu à des bousculades, à du vandalisme, au déclenchement d’une alarme incendie et à une intervention policière. Soixante-quinze élèves ont finalement été suspendus. Des agents de sécurité ont dû être déployés et la présence policière a été renforcée.
Quand une école fait quelque chose, une autre regarde. Puis une troisième découvre la vidéo. Quelqu’un fabrique une affiche. Elle passe sur TikTok, Snapchat ou Instagram. On reprend le mot « blocus », parce que ça sonne plus grand qu’une manifestation ou qu’une pétition. On fixe une heure. On ajoute trois revendications.
Et soudain, ce qui aurait normalement été une discussion avec la direction devient un événement.
C’est exactement l’effet d’entraînement dont il faut se méfier.
En France, le mouvement des lycéens a commencé en septembre autour de problèmes bien réels : manque d’enseignants, établissements délabrés, mauvaises conditions d’études et classes surchargées.
À la fin septembre, le ministère français de l’Intérieur recensait déjà 180 établissements perturbés. Quelques jours plus tard, plus de 200 lycées étaient perturbés dans la seule région d’Île-de-France, et des dizaines avaient connu des violences. Les réseaux sociaux ont participé à l’amplification du mouvement, avec une multitude de tracts et de revendications variant d’un établissement à l’autre.
Le Québec regarde maintenant ces images. Et certains jeunes regardent peut-être moins les revendications que le spectacle.
C’est là que la contamination commence.
Manifester, oui. Imposer, non.
Il faut parler franchement aux jeunes qui pensent participer vendredi.
Vous voulez manifester ? Manifestez.
Vous voulez écrire une lettre ? Écrivez-la.
Vous voulez demander une rencontre à la direction, monter un comité, faire signer une pétition, vous présenter à 300 devant un conseil d’établissement avec des questions précises sur le prix des repas ? Faites-le.
C’est même une excellente manière d’apprendre comment fonctionne la démocratie.
Mais ne poussez personne. Ne bloquez pas un élève qui veut aller à son cours. Ne lancez rien. Ne brisez rien. Ne déclenchez pas une alarme incendie pour faire rire TikTok.
Et ne transformez surtout pas un camarade de classe qui ne veut pas participer en ennemi de votre cause.
Une manifestation cesse d’être l’exercice d’une liberté dès qu’on impose physiquement sa volonté à celui qui ne veut pas suivre.
Quant au téléphone cellulaire, il y a une autre réalité qu’on devrait rappeler.
Son interdiction pendant la journée scolaire n’est pas une décision propre à La Camaradière. Depuis la rentrée 2025, le gouvernement du Québec interdit l’utilisation des cellulaires et des appareils mobiles personnels pendant toute la journée scolaire, y compris les pauses et l’heure du dîner, dans les écoles publiques et privées, sous réserve de certaines exceptions, notamment pour des raisons pédagogiques ou de santé.
On peut demander que cette politique change. Mais ce n’est pas en bloquant une école qu’on modifiera une directive provinciale.
La liberté ne se défend pas par l’intimidation
C’est peut-être justement le meilleur apprentissage que cette histoire puisse offrir.
En démocratie, avoir raison sur une revendication ne donne jamais tous les droits sur la manière de la défendre. Et avoir quinze, seize ou dix-sept ans n’empêche absolument pas de comprendre cela.
Ce qui s’est produit en France devrait servir d’avertissement, pas de tutoriel.
Le Québec n’a aucun besoin d’importer la surenchère, les mouvements de foule et cette étrange mécanique où chaque vidéo pousse l’école suivante à vouloir faire plus gros, plus bruyant, plus spectaculaire.
Les problèmes de nos écoles méritent d’être discutés ici, avec nos institutions, nos parents, nos enseignants et nos jeunes.
Vendredi, à La Camaradière, les élèves auront donc un choix beaucoup plus intéressant que celui d’être « pour » ou « contre » le blocus.
Ils pourront montrer qu’on peut être en colère sans devenir violent. Qu’on peut contester une direction sans saccager son école. Qu’on peut réclamer le droit d’être entendu sans retirer aux autres le droit d’aller en classe.
Et si certains veulent absolument importer de France le mot « blocus », qu’ils importent aussi une vieille idée française qui vaut infiniment plus cher :
La liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres.
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