Il y a des partis qui naissent d’une idée. D’autres qui naissent d’une époque. Et puis, il y a ceux qui naissent autour d’un homme en promettant, justement, d’en finir avec les vieux partis.
La CAQ de François Legault et En marche d’Emmanuel Macron appartiennent à cette dernière catégorie.
Les deux histoires ne sont évidemment pas identiques. Le Québec n’est pas la France, le nationalisme québécois n’a pas d’équivalent exact dans la politique française et Emmanuel Macron n’est pas François Legault. Mais lorsqu’on examine la mécanique politique qui les a portés au pouvoir, les ressemblances deviennent difficiles à ignorer.
François Legault arrive avec une idée simple : le vieux duel entre fédéralistes et souverainistes a assez duré. La CAQ rassemble des gens issus du Parti québécois, de l’Action démocratique du Québec et du Parti libéral du Québec, des fédéralistes comme des souverainistes. Son programme de 2012 va même plus loin en refusant les étiquettes de gauche et de droite.
Il faut gérer, décider, obtenir des résultats. Le vieux monde politique aurait passé trop de temps à discuter de ses appartenances et pas assez à régler les problèmes.
Cinq ans plus tard, de l’autre côté de l’Atlantique, Emmanuel Macron arrive avec une formule étrangement semblable.
En marche est lancé en avril 2016 comme un mouvement qui ne sera « ni de droite ni de gauche ». Macron attire des socialistes, des centristes, des libéraux, des élus venus de la droite et de nombreux candidats qui n’avaient jamais fait de politique.
Lui aussi prétend sortir d’un système épuisé. Lui aussi promet le pragmatisme, l’efficacité et le dépassement des vieilles familles politiques.
Et ça marche. Très bien, même.
Deux mouvements qui bouleversent l’ordre politique
En 2018, la CAQ obtient 74 sièges avec 37,42 % des voix. Quatre ans plus tard, elle passe à 90 députés avec 40,98 % des suffrages. Deux majorités successives, dont une écrasante.
Pendant quelques années, le système politique québécois donne presque l’impression d’avoir changé de nature. Le Parti québécois, qui avait gouverné le Québec à plusieurs reprises, tombe à trois députés en 2022. Le Parti libéral n’en conserve que 21. La CAQ semble avoir avalé une bonne partie de l’espace politique situé entre les deux.
Macron réussit le même genre de coup de force en France. En 2017, La République en marche fait élire 308 députés, auxquels s’ajoutent les 42 élus du MoDem.
Un mouvement politique créé à peine un an auparavant dispose soudainement d’une immense majorité à l’Assemblée nationale. Le Parti socialiste est pulvérisé. La droite traditionnelle perd le pouvoir qu’elle croyait pouvoir reprendre après François Hollande.
Dans les deux cas, la recette fonctionne parce qu’elle correspond à un moment précis. Les électeurs sont fatigués des vieux partis. On leur propose autre chose.
Le problème, c’est qu’on peut abolir les vieux clivages dans un discours. On ne les abolit pas dans la société.
Une fois au pouvoir, il faut gouverner.
Il faut taxer ou réduire les impôts. Dépenser ou couper. Construire une autoroute ou abandonner le projet. Réformer les retraites. Fixer des seuils d’immigration. Choisir une politique énergétique. Réglementer le travail. Décider ce qu’on fait avec la langue, la laïcité, les déficits et les services publics.
À ce moment-là, le fameux dépassement des clivages devient beaucoup plus compliqué.
On finit par prendre position. Et lorsqu’on prend position, les électeurs recommencent à se demander s’ils sont de gauche, de droite, nationalistes, souverainistes, fédéralistes, conservateurs, sociaux-démocrates ou libéraux.
Autrement dit, les clivages que ces mouvements prétendaient avoir dépassés reviennent tranquillement par la porte arrière.
C’est probablement là que les deux expériences commencent réellement à se ressembler.
La CAQ et l’épreuve de la succession
La CAQ avait réussi à suspendre pendant quelques années le débat entre souveraineté et fédéralisme. Elle ne l’a pas fait disparaître. Elle avait aussi réussi à réunir une droite économique, des nationalistes, d’anciens péquistes, des électeurs adéquistes et une partie du centre politique.
Tant que François Legault tenait tout cela ensemble et que la victoire semblait possible, les contradictions pouvaient cohabiter.
Après lui, la question devenait beaucoup plus difficile : qu’est-ce que la CAQ lorsqu’elle n’est plus le parti de François Legault ?
Christine Fréchette a tenté d’y répondre.
Le 15 avril 2026, elle devenait première ministre du Québec. Moins de six mois plus tard, le verdict électoral est tombé.
La CAQ, qui détenait 90 sièges en 2022, n’en a remporté aucun le 5 octobre 2026.
Zéro.
Elle a pourtant récolté 572 037 voix, soit 13,35 % des suffrages.
C’est une précision importante. La CAQ n’a pas disparu de la population québécoise. Plus d’un demi-million de personnes ont voté pour elle. Mais notre mode de scrutin a transformé cette chute du vote en une disparition complète de sa représentation parlementaire.
Difficile d’imaginer une démonstration plus nette du problème de succession d’un parti construit autour d’un chef.
Et c’est exactement la question qui se pose maintenant en France.
La macronie face à l’après-Macron
Emmanuel Macron ne peut pas se présenter pour un troisième mandat présidentiel consécutif en 2027. Ce n’est pas une question de choix politique : c’est inscrit à l’article 6 de la Constitution française.
Pour la première fois depuis sa création, la famille politique qu’il a fondée doit donc affronter une élection présidentielle sans Emmanuel Macron sur le bulletin de vote.
Et soudainement, tout devient beaucoup moins simple.
Gabriel Attal veut hériter d’une partie du macronisme tout en expliquant ce qu’il souhaite changer. Édouard Philippe, lui aussi ancien premier ministre de Macron, construit sa propre candidature et cherche également à prendre ses distances avec le bilan présidentiel.
À l’automne 2026, les deux hommes sont engagés dans la course à la présidentielle de 2027. Ils tentent chacun de conserver une partie de l’électorat du centre tout en expliquant qu’ils ne seront pas la simple continuation d’Emmanuel Macron.
C’est presque le paradoxe parfait.
Pour hériter du macronisme, il faut maintenant expliquer qu’on n’est pas Macron.
La lente érosion parlementaire raconte aussi quelque chose.
La République en marche avait obtenu 308 sièges en 2017. En 2022, la coalition présidentielle Ensemble n’en obtenait plus que 245 et perdait sa majorité absolue. Après les élections législatives anticipées de 2024, les candidats classés sous la nuance Ensemble remportaient 150 sièges.
Aujourd’hui, le groupe Ensemble pour la République, présidé par Gabriel Attal, compte 90 députés, en incluant ses apparentés, au sein d’un bloc central qui demeure plus large avec le MoDem et Horizons.
Ces chiffres ne recouvrent pas exactement les mêmes formations politiques, mais ils illustrent néanmoins le recul du camp présidentiel.
La trajectoire n’est donc pas identique à celle de la CAQ. Et c’est probablement la différence la plus importante entre les deux histoires.
La CAQ vient de subir son jugement électoral. Pour la macronie, le jugement de 2027 n’a pas encore eu lieu.
On ne sait pas ce que les Français décideront, mais les événements des dernières semaines donnent déjà quelques indications sur la suite des choses.
Les électeurs de Macron ne vont pas s’évaporer le lendemain de son départ de l’Élysée, pas plus que les 572 037 électeurs caquistes du 5 octobre ne se sont évaporés au Québec.
En revanche, ils devront se trouver un nouveau lieu de rendez-vous politique.
Quand le parti devient ce qu’il promettait de remplacer
Les idées survivent souvent aux partis qui les ont portées. Les élus aussi. Les électeurs, encore davantage.
Ce qui semble beaucoup plus fragile, c’est la construction politique originale.
Parce que la CAQ et la macronie partagent une faiblesse fondamentale : elles se sont présentées comme des solutions au système partisan avant de devenir elles-mêmes des partis.
C’est facile d’incarner le changement lorsqu’on arrive. Après huit ou dix ans de pouvoir, on devient nécessairement le bilan.
La CAQ de 2018 pouvait dire : « Essayez-nous. »
La CAQ de 2026 devait dire : « Jugez-nous. »
Emmanuel Macron pouvait faire campagne en 2017 contre un système qu’il venait bousculer. Ses héritiers devront faire campagne en 2027 avec dix années d’exercice du pouvoir derrière eux.
Ça change tout.
La grande différence reste que la CAQ possédait un ciment politique qui pouvait théoriquement survivre à François Legault : le nationalisme autonomiste québécois.
La défense du français, la laïcité, l’autonomie du Québec et une certaine conception de l’économie ne disparaissent pas avec un chef.
La macronie possède elle aussi des idées reconnaissables, notamment son orientation européenne, son libéralisme économique et sa culture politique centriste. Mais elle a été encore plus directement associée à une personne.
Le mouvement En marche lui-même est né autour de la candidature présidentielle d’Emmanuel Macron.
Renaissance pourra survivre comme parti. Le macronisme, lui, devra démontrer qu’il peut exister lorsque Macron ne se présente plus.
Voilà peut-être la véritable conclusion de ces deux expériences.
Ce ne sont pas nécessairement leurs idées qui meurent. Ce ne sont même pas nécessairement leurs organisations.
C’est la promesse originale.
Cette idée qu’on pouvait durablement gouverner en se plaçant au-dessus des vieux clivages.
Cette idée qu’une grande coalition suffisamment large pouvait remplacer les familles politiques traditionnelles.
Cette idée, surtout, qu’un mouvement construit autour d’une personnalité pouvait facilement transmettre son succès à quelqu’un d’autre.
Au Québec, l’expérience vient de se heurter à une réalité assez brutale : 90 députés en 2022, aucun en 2026.
En France, l’épreuve arrive maintenant.
En 2017, Emmanuel Macron avait réussi une chose extraordinaire : créer presque de toutes pièces une force politique capable de conquérir l’Élysée et l’Assemblée nationale.
En 2027, ses héritiers devront réussir quelque chose de complètement différent : prouver que cette force politique existait réellement sans lui.
C’est souvent là qu’on découvre si l’on avait construit un parti ou simplement une époque.
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