Patrick est un Irlandais pur jus. Son grand-père était mêlé à la politique irlandaise dans les années 1930, une époque où l’Irlande était justement en train de se débarrasser, petit à petit, de ce qui restait de l’autorité britannique dans ses institutions.
Alors, quand il a vu revenir ici le débat sur la sanction royale, il m’a parlé d’un épisode de l’histoire irlandaise que je connaissais mal. Et là, je me suis dit que Paul St-Pierre Plamondon devrait probablement y jeter un coup d’œil.
L’Irlande de 1936 : se libérer sans attendre
En 1936, l’Irlande n’est pas encore une république. Le roi fait toujours partie de la mécanique constitutionnelle. Un gouverneur général représente encore la Couronne. Éamon de Valera, lui, n’attend pas que tout soit réglé d’un seul coup. Son gouvernement commence à enlever ce qui peut être enlevé.
En décembre 1936, l’Irlande modifie sa Constitution et retire au gouverneur général son rôle dans l’adoption des lois. À partir de là, lorsqu’une loi est adoptée par le Dáil, le président de cette assemblée, le Ceann Comhairle, la signe.
Elle devient loi.
C’est probablement la partie qui m’a le plus frappé quand Patrick me l’a racontée.
Parce qu’au Québec, presque 90 ans plus tard, on fonctionne encore avec une mécanique où nos députés peuvent débattre d’une loi, l’amender, la voter, l’adopter, mais où il faut malgré tout l’intervention du représentant du roi pour compléter le processus.
On me dira que c’est symbolique. D’accord. Mais un symbole, ça se garde parce qu’on y croit, parce qu’il signifie quelque chose ou parce qu’on n’a jamais pris le temps de se demander pourquoi il était encore là.
Dans notre cas, je ne suis pas convaincu que la réponse nous avantage beaucoup.
Le Québec ne peut pas copier l’Irlande, mais il peut s’en inspirer
Le Québec ne peut pas simplement copier l’Irlande de 1936. Notre cadre constitutionnel est différent. La fonction de lieutenant-gouverneur est protégée, et personne de sérieux ne peut prétendre qu’un gouvernement québécois pourrait la faire disparaître avec une loi ordinaire.
Ce n’est pas là que se trouve l’intérêt du précédent irlandais.
Ce qui m’intéresse, c’est ce que les Irlandais ont fait avant de devenir officiellement une république. Ils ont arrêté d’attendre. Ils ont pris les institutions une par une et ont commencé à les rendre irlandaises.
La Couronne avait encore des pouvoirs ? On regardait lesquels.
Une fonction pouvait être transférée ? On la transférait.
Un symbole britannique n’avait plus de raison d’être ? On cessait de lui donner de l’importance.
Ce n’était pas spectaculaire à chaque étape. C’était beaucoup plus efficace que ça.
Le gouvernement fédéral canadien lui-même a déjà commencé à banaliser la sanction royale. Depuis 2002, au Parlement fédéral, elle peut notamment être donnée par déclaration écrite. Le cérémonial peut donc être réduit sans que le ciel constitutionnel nous tombe sur la tête.
Alors, il y aurait certainement un exercice semblable à faire ici. Pas pour provoquer volontairement une crise avec Ottawa. Pas pour faire semblant que la Constitution n’existe pas. Mais pour savoir exactement où elle nous oblige à conserver la monarchie et où nous la conservons simplement parce que personne n’a encore décidé de nettoyer le grenier.
Treize ans pour devenir une république
C’est là que je trouve l’histoire irlandaise fascinante. Les Irlandais n’ont pas attendu 1949 pour commencer à agir.
En 1936, ils retirent le gouverneur général du processus législatif. L’année suivante, ils adoptent une nouvelle Constitution. La monarchie conserve encore, pendant quelques années, une fonction très limitée dans certaines affaires extérieures.
Puis arrive 1949. La République d’Irlande.
Treize ans se sont écoulés entre les deux. Treize ans pendant lesquels les Irlandais ont continué à avancer sans attendre qu’un beau matin, quelqu’un leur annonce qu’ils avaient maintenant la permission d’être complètement chez eux.
Il y a même une ironie magnifique dans l’affaire. Le gouverneur général a sanctionné la modification constitutionnelle qui allait pratiquement le sortir du processus législatif. Il a signé sa propre perte de pouvoir.
Ça, c’est très irlandais.
Et plus Patrick me racontait l’histoire de cette période, plus je comprenais pourquoi il y revenait en parlant de son grand-père.
Pour sa famille, les années 1930 ne sont pas seulement une succession de textes constitutionnels qu’on retrouve aujourd’hui dans les archives. C’était une époque où les institutions changeaient réellement autour d’eux. On retirait un pouvoir britannique ici. On en rapatriait un autre là.
Graduellement, l’État dans lequel son grand-père faisait de la politique ressemblait de moins en moins à celui que Londres avait laissé derrière lui.
Commencer par ce qui nous appartient déjà
Ce n’est probablement pas une mauvaise façon de regarder notre propre situation.
Le Québec ne deviendra pas un pays parce qu’on aura changé la façon de sanctionner une loi. Mais il n’est pas obligé non plus de conserver avec enthousiasme chaque vestige de la monarchie jusqu’au jour d’un éventuel référendum.
Il peut commencer par regarder ce qui lui appartient déjà.
Ce qu’il peut changer. Ce qu’il peut réduire. Et ce qu’il peut simplement cesser de traiter comme sacré.
Quand Patrick m’a raconté tout ça, je pensais qu’on parlait de sanction royale.
Finalement, je pense que son grand-père parlait encore un peu avec nous. Lui avait vu un pays commencer par se débarrasser tranquillement de ce qui ne lui appartenait plus.
Il y a peut-être une leçon là-dedans pour le Québec.
Et pour Pádraig, je vais continuer à l’appeler Patrick.
Il a abandonné avant moi.
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