Je dois me rendre en France dans les prochains jours. En ce 17 octobre 2026, date à laquelle j’écris ce texte, je regarde donc ce qui s’y déroule avec une inquiétude qui dépasse le simple commentaire politique. Devant des mairies attaquées, des commerces pillés et des bâtiments incendiés, continuer à parler de simples « débordements » me paraît une manière de refuser de nommer ce qui se produit. J’y vois une dérive insurrectionnelle, avec ces groupes qui prétendent exprimer leur colère en s’en prenant à ce qui appartient aux autres.
On peut détester Emmanuel Macron, réclamer son départ et combattre chacune des décisions de son gouvernement. Cela ne donne aucun droit sur la boutique du voisin. Encore moins sur son intégrité physique. Le commerçant dont on détruit le travail n’a pas à servir de dommage collatéral à une cause politique, aussi convaincus de leur bon droit que soient ceux qui la défendent.
Une mairie appartient aussi aux citoyens qui ne manifestent pas. En forcer l’entrée, c’est leur signifier que, pour un moment au moins, la force compte davantage que les règles communes. Je refuse de trouver une quelconque noblesse révolutionnaire à cette brutalité.
Une France secouée par la violence
Les faits rapportés ce 17 octobre ont des lieux précis. Il faut les regarder.
- Limoges — Hôtel de ville et ses abords. Des individus cagoulés ont incendié une voiture de la police municipale devant la mairie, puis brisé des vitres pour pénétrer dans le bâtiment et y mettre le feu. L’incendie s’est propagé dans une aile de l’édifice jusqu’à la toiture. Des commerces ont également été pillés au centre-ville.
- Marseille — Hôtel de ville du Vieux-Port et poste de police municipale de la Canebière. Plusieurs dizaines de personnes ont forcé les portes de la mairie à l’aide de barrières et de coups de pied. À l’intérieur, du mobilier a été renversé ou brisé, et un buste de Marianne a été jeté au sol et endommagé. Des inscriptions ont été tracées dans le bâtiment et sur sa façade. Sur la Canebière, les protections du poste de police municipale ont été arrachées et des fumigènes lancés à l’intérieur. Une tentative d’incendie a été empêchée. Les policiers ont également été visés par des tirs de mortiers d’artifice.
- Bordeaux — Résidence préfectorale et rue Sainte-Catherine. Des individus ont pénétré dans la résidence officielle de la préfète de Gironde et saccagé les lieux. Le RAID a été mobilisé pour sécuriser le secteur. Dans le centre-ville, plusieurs commerces ont été pillés, notamment Louis Vuitton, Decathlon, Intersport, l’Apple Store et un Carrefour Express.
- Lille — Hôtel de ville, collège Franklin et Apple Store du centre-ville. Plusieurs entrées de la mairie ont été forcées. Des individus ont brièvement pénétré dans le bâtiment, où des vitres ont été brisées, du mobilier renversé et des documents dispersés. Des vitres du collège Franklin, situé à proximité, ont également été cassées. L’Apple Store du centre-ville a été forcé et pillé.
- Paris — Place de la République. Un abribus, une voiture et un camion ont été incendiés. Des individus ont tiré des mortiers d’artifice contre les policiers. Selon CNEWS, le socle du monument à la République a été dégradé afin d’en extraire des projectiles. Il est question de dégradations du socle, et non de la destruction de la statue elle-même. Des pillages ont également été signalés autour de la place et dans le secteur de Strasbourg–Saint-Denis.
- Lyon — Place Bellecour, place des Jacobins et Presqu’île. Le pavillon de l’office de tourisme a été saccagé, puis incendié. Le socle de la statue équestre de Louis XIV a été couvert d’inscriptions, et des individus ont escaladé le monument. La fontaine des Jacobins a également été taguée, jusque sur ses colonnes et ses personnages sculptés. Aux Cordeliers et ailleurs dans la Presqu’île, de nombreux magasins ont été pillés, dont H&M, Boulanger et DJI. Les boutiques The Kooples, rue Édouard-Herriot, et Hugo Boss, place des Jacobins, ont également été prises pour cible. Un incendie a notamment été signalé dans la boutique The Kooples.
- Rennes — Quartier de Cleunay et rue de l’Alma. Dans le secteur de Cleunay, des individus ont dressé des barricades enflammées, lancé des projectiles et tiré des mortiers d’artifice en direction des policiers. Vers 14 heures, le Carrefour City de la rue de l’Alma a été pris pour cible et saccagé.
Cette liste pourrait s’allonger de centaines d’incidents. Mais je refuse que la discussion sur les responsabilités s’arrête à ceux qui lancent les projectiles.
Louis Boyard, Jean-Luc Mélenchon et la responsabilité des mots
Louis Boyard s’est rendu à Créteil dès le 21 septembre pour soutenir les lycéens mobilisés, puis a appelé à l’extension du mouvement. Un député possède une influence, une tribune et une légitimité que lui confère son mandat. Lorsqu’il intervient dans une mobilisation, particulièrement auprès de jeunes, il doit mesurer ce qu’il encourage et les limites qu’il pose. Son rôle exige davantage que de savoir se faire acclamer.
Le 29 septembre, Jean-Luc Mélenchon demandait à ses militants de s’« interposer face à la sauvagerie policière », avant de lancer : « Il n’y aura ni oubli ni pardon pour personne. »
Le lendemain, il appelait à la non-violence. Cet appel était nécessaire. Il ne rend toutefois pas anodins les mots de la veille. La formule sur l’absence de pardon conserve toute sa gravité lorsqu’elle sort de la bouche d’un homme qui aspire à diriger le pays.
En soirée, ce 17 octobre, Mélenchon a déclaré : « Ceux qui partagent notre combat n’ont rien à faire dans le pillage, le saccage. »
Il fallait le faire…
Verser de l’essence sur les braises, alimenter l’affrontement et réaliser ensuite que la situation devient grave. Voilà qui mérite quelques explications.
On ne peut pas considérer les paroles d’un dirigeant comme assez puissantes pour mobiliser des milliers de personnes, puis leur retirer toute portée dès qu’il faut discuter de leurs conséquences politiques.
C’est là que je situe la responsabilité de Louis Boyard, de Jean-Luc Mélenchon et de La France insoumise (LFI). Je leur reproche cette surenchère qui présente l’affrontement avec l’autorité comme un devoir, tout en supposant que chacun saura s’arrêter exactement à la limite souhaitée.
Le spectre du 6 janvier 2021
Cela ne vous rappelle-t-il pas un certain 6 janvier 2021, au Capitole américain ?
Le parallèle mérite qu’on s’y attarde. Les circonstances, les acteurs et les institutions sont différents, certes. Mais la question de la responsabilité politique demeure la même : jusqu’où un dirigeant peut-il attiser la colère de ses partisans avant de devoir répondre des conséquences de sa rhétorique ?
Un dirigeant doit réfléchir à ce que ses paroles autorisent dans l’esprit de ceux qui l’écoutent. Il ne suffit pas de n’avoir personnellement cassé aucune vitre pour être quitte de toute explication.
Quand on attise les braises sous une marmite, la pression qui monte nous regarde aussi.
La colère ne confère aucun droit sur le pays
La colère ne confère pas le droit de disposer du pays. Elle mérite d’être entendue et oblige les gouvernants à répondre. Elle n’abolit toutefois pas les responsabilités de ceux qui prétendent la représenter.
J’attends d’un responsable politique qu’il soit capable de dire à ses propres partisans qu’ils dépassent les bornes, même lorsque cela lui coûte des applaudissements. Surtout à ce moment-là.
Entretenir l’indignation est facile. Assumer l’autorité nécessaire pour empêcher qu’elle détruise ce qu’elle prétend défendre demande un peu plus de courage.
Je ne demande pas au gouvernement français de faire taire ses opposants. Je lui demande de garantir que personne ne puisse imposer sa volonté en détruisant ce qui appartient aux autres.
Cela comprend le droit des manifestants pacifiques de porter leurs revendications sans voir leur journée confisquée par les pillages. Laisser les plus violents décider de la suite revient à leur accorder un pouvoir que personne ne leur a donné.
Les citoyens qui rentrent chez eux, ceux qui travaillent et ceux qui ne partagent pas les mots d’ordre existent aussi. Leur absence des barricades ne vaut pas consentement.
L’article 16 : une réponse constitutionnelle exceptionnelle
Emmanuel Macron pourrait invoquer l’article 16 de la Constitution française si cette escalade venait à menacer gravement et immédiatement les institutions de la République et à interrompre le fonctionnement régulier des pouvoirs publics constitutionnels.
Ces deux exigences sont cumulatives. La gravité des violences ne suffit donc pas, à elle seule, à justifier le recours à ces pouvoirs exceptionnels.
La multiplication des attaques contre les bâtiments publics et les symboles de l’État doit néanmoins être prise au sérieux. Si la situation devait dégénérer au point de satisfaire réellement aux conditions prévues par la Constitution, je soutiendrais le recours à l’article 16.
Un président ne peut pas regarder les institutions devenir incapables d’accomplir leur mission et considérer que son devoir consiste simplement à attendre que les choses se replacent.
Un tel recours doit toutefois respecter les exigences qui l’encadrent.
Le premier ministre, les présidents des assemblées parlementaires et le Conseil constitutionnel doivent être officiellement consultés. Le président doit également informer la nation par un message.
Le Parlement se réunit de plein droit et l’Assemblée nationale ne peut pas être dissoute pendant l’exercice de ces pouvoirs exceptionnels.
Après trente jours, le Conseil constitutionnel peut être saisi par les autorités parlementaires habilitées afin d’examiner si les conditions demeurent réunies. Cet examen devient automatique au terme de soixante jours, puis peut être renouvelé à tout moment.
Les mesures adoptées doivent viser à rendre aux pouvoirs publics, dans les meilleurs délais, les moyens d’accomplir leur mission. Le Conseil constitutionnel doit également être consulté à leur sujet.
Ce sont les règles auxquelles le président serait lui-même tenu. Défendre le fonctionnement de la République dans ce cadre, si les conditions constitutionnelles étaient effectivement réunies, serait à mes yeux une décision légitime.
L’autorité de l’État ne doit pas devenir un prétexte pour suspendre arbitrairement les libertés. Elle doit servir à les protéger, y compris contre ceux qui prétendent exercer leur liberté en détruisant celle des autres.
Ceux qui devront ramasser les morceaux
Dans les prochains jours, je serai en France.
Je pense aux gens qui devront y reprendre leur quotidien lorsque les caméras seront parties. Il faudra réparer leurs quartiers, remettre leurs commerces en état et retrouver l’accès aux services endommagés.
Pendant que les tribuns auront regagné leurs bureaux et que les militants les plus exaltés auront trouvé une nouvelle cause à embrasser, d’autres devront payer la facture.
C’est à eux aussi que Louis Boyard, Jean-Luc Mélenchon et LFI doivent des explications.
Ils ne peuvent pas revendiquer l’influence qui permet de faire grandir une mobilisation et refuser ensuite toute discussion sur la manière dont ils l’ont exercée.
Et pendant ce temps, au Québec…
En terminant, rappelons que Jean-Luc Mélenchon a donné une conférence aux côtés de Ruba Ghazal, le 16 avril 2025, à Montréal, sous le thème « Battre les droites ».
Les affinités politiques entre La France insoumise et Québec solidaire ne sont donc pas un secret.
Une question mérite alors d’être posée à ceux qui, chez nous, se réclament de cette famille politique :
Québec solidaire condamnera-t-il sans ambiguïté les pillages, les incendies et les attaques contre les institutions qui secouent actuellement la France ?
J’aimerais pouvoir répondre oui.
Mais permettez-moi d’en douter.
Autres articles sur Pilule Rouge
Humiliation ou disparition : la France au bord de sa propre vérité Samuel Rasmussen — 16 février 2026
Une réflexion sur la crise institutionnelle française, les dérives collectivistes et la nécessité de réconcilier liberté individuelle et responsabilité politique.
Le militantisme, stade suprême de l’aliénation Samuel Rasmussen — 1er octobre 2026
Quand l’engagement politique devient une religion de substitution, l’individu finit par sacrifier son esprit critique à la cause qu’il prétend défendre.
Où est passée la gauche ? Entre Preneur — 11 octobre 2026
Entre militantisme identitaire, transformation idéologique et éloignement des travailleurs, Entre Preneur interroge l’évolution d’une gauche qui semble avoir perdu ses repères populaires.
La guerre des mots Hans Mercier — 2 octobre 2026
Une réflexion sur la manière dont les mots, les étiquettes politiques et leur instrumentalisation façonnent le débat public et notre perception des idéologies.
La gueule de bois de la gauche québécoise Stéphan Lemieux — 8 octobre 2026
Au lendemain des élections québécoises, une critique des réactions d’une partie de la gauche devant la montée du vote conservateur et des réalités qu’elle semble refuser de comprendre.
Pour en finir avec les « coucous » à Duhaime Francis Auclair — 10 octobre 2026
Quand le mépris et les étiquettes remplacent le débat politique, la démocratie s’appauvrit. Une dénonciation de la disqualification systématique des adversaires idéologiques.
L’union nationale dont nous avons besoin Antoine St-Denis — 8 octobre 2026
Une proposition d’alliance politique entre le Parti québécois et le Parti conservateur du Québec pour défendre les libertés, assainir les finances publiques et repenser les priorités nationales.

