Il serait peut-être temps que la gauche québécoise cesse de faire parler les morts pour servir ses propres convictions politiques.
Il y a quelque chose de particulièrement agaçant dans cette manie qu’a une certaine gauche québécoise contemporaine — qu’elle soit médiatique, notamment à Radio-Canada, ou politique, comme à Québec solidaire — de présenter René Lévesque comme un homme qui, s’il vivait aujourd’hui, partagerait naturellement ses convictions.
Comme si le fondateur du Parti québécois avait été une sorte de militant progressiste avant l’heure, attendant simplement la naissance de Québec solidaire pour trouver sa véritable famille politique.
C’est une interprétation de l’histoire qui m’apparaît singulièrement commode. Et lorsqu’on prend la peine de retourner aux faits, elle devient beaucoup moins convaincante.
René Lévesque était d’abord et avant tout un nationaliste québécois. Un nationaliste assumé, profondément attaché à son peuple, à sa langue, à sa culture et à son histoire.
Il avait connu la Seconde Guerre mondiale comme correspondant de guerre. Il savait parfaitement jusqu’où pouvaient conduire les dérives du nationalisme. Cela ne l’a pourtant jamais empêché de considérer que l’affirmation nationale était nécessaire, légitime et fondamentale à la survie du peuple québécois.
1968 : le rassemblement national avant la pureté idéologique
Mais faisons un peu d’histoire. Celle qu’on oublie parfois de raconter lorsqu’elle ne cadre pas avec le récit politique qu’on souhaite défendre.
Nous sommes en 1968. René Lévesque cherche à rassembler les forces indépendantistes pour créer un grand parti politique.
Trois formations participent aux discussions : le Mouvement souveraineté-association (MSA) de Lévesque, le Ralliement national (RN) de Gilles Grégoire et le Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN) de Pierre Bourgault.
Le MSA représente une tendance plutôt centriste. Le RIN est nettement marqué à gauche, avec des militants radicaux et des positions parfois socialistes. Quant au Ralliement national de Gilles Grégoire, il appartient plutôt au centre droit, avec un nationalisme traditionaliste et des racines créditistes.
Or, avec qui René Lévesque choisit-il finalement de fonder le Parti québécois ?
Avec le Ralliement national de Gilles Grégoire.
Les négociations avec le RIN échouent. Lévesque se méfie de son radicalisme, de certaines de ses méthodes et de ses orientations idéologiques. Des divergences importantes existent également sur la politique linguistique et les droits de la minorité anglophone.
Le RIN finira par se dissoudre et nombre de ses militants rejoindront individuellement le nouveau parti.
Voilà pourtant un épisode fondamental de notre histoire politique dont on entend bien peu parler lorsqu’on cherche à présenter Lévesque comme un précurseur de Québec solidaire.
Il ne s’agit pas de prétendre que Lévesque était de droite. Il s’agit de rappeler qu’il refusait de laisser la gauche radicale définir à elle seule le mouvement national québécois.
Son ambition était de rassembler des Québécois de différentes sensibilités politiques autour d’une cause qui les dépassait : l’indépendance nationale.
Et cette distinction est capitale.
Le nationalisme identitaire : une contradiction historique ?
Parlons maintenant de nationalisme identitaire.
À entendre certains commentateurs contemporains, le simple fait d’associer le projet souverainiste à l’identité québécoise serait devenu suspect. Comme si vouloir protéger la continuité historique, culturelle et linguistique d’un peuple constituait une déviation du projet indépendantiste.
Lors de l’émission Tout le monde en parle du 16 novembre 2025, Jean-Sébastien Girard s’adressait à Mathieu Bock-Côté en ces termes :
« Il y a des gens qui ne sont pas intéressés par la souveraineté propulsée par l’identitaire comme vous le proposez vous. Proposé par un repli sur soi qui est très différent du projet de René Lévesque. »
Mathieu Bock-Côté lui a alors rappelé une déclaration de René Lévesque concernant les pouvoirs d’Ottawa en matière d’immigration, résumée ainsi :
« Il y a deux ministères de l’Immigration au Canada : un à Ottawa pour nous noyer et un à Québec pour enregistrer la noyade. »
Il lui a ensuite demandé si René Lévesque était identitaire à ses yeux et si ces paroles le choquaient. Jean-Sébastien Girard a répondu non.
Mais rappelons les paroles plus complètes de René Lévesque, prononcées lors d’un discours électoral en 1970 :
« On s’est donné un ministère de l’immigration. L’autre, à Ottawa, pour lequel on paye, y a le droit de continuer à nous noyer, c’est lui qui a le pouvoir. Mais on en a un à Québec pour enregistrer la noyade. »
Relisons attentivement ces paroles.
René Lévesque employait lui-même le mot « noyer » pour dénoncer la situation démographique et politique dans laquelle se trouvait le Québec face au pouvoir fédéral en matière d’immigration.
Imaginez un instant un chef politique prononcer exactement ces mots aujourd’hui. Imaginez les réactions dans certains milieux progressistes, les chroniques indignées, les accusations de repli identitaire et les leçons de morale.
Pourtant, ce n’est pas un politicien de droite contemporain qui les prononçait.
C’était René Lévesque.
Et c’est précisément là que l’argument de Jean-Sébastien Girard devient historiquement discutable.
Peut-on véritablement opposer aussi catégoriquement le nationalisme identitaire au projet de René Lévesque, alors que ce dernier faisait de la protection de l’identité nationale, de la langue et de la continuité du peuple québécois des éléments fondamentaux de son engagement politique ?
Et que dire de la loi 101 ?
Ce grand projet de protection et d’affirmation du français reposait sur une conviction fondamentale : le Québec n’était pas simplement un territoire administratif où plusieurs cultures coexistaient. Il était le foyer national d’un peuple francophone qui entendait demeurer maître de son destin.
Évidemment, Lévesque n’était pas hostile à toute immigration, pas plus qu’il ne souhaitait faire disparaître les droits de la minorité anglophone. Mais il reconnaissait qu’une nation avait le droit de vouloir assurer sa continuité culturelle et linguistique.
On peut discuter de ses paroles, de leur contexte ou de leur pertinence aujourd’hui. Mais on ne peut pas les effacer parce qu’elles dérangent notre conception moderne du progressisme.
René Lévesque face aux syndicats : le pragmatisme plutôt que la doctrine
Et René Lévesque, ce grand homme de gauche, qu’a-t-il fait lorsqu’il s’est retrouvé devant les syndicats de l’État ?
En 1982 et 1983, dans un contexte de crise économique et de difficultés budgétaires, son gouvernement impose des mesures extrêmement dures aux employés des secteurs public et parapublic.
Des réductions salariales pouvant atteindre 20 %, des conventions collectives imposées par décret, des lois contraignantes et un affrontement majeur avec le mouvement syndical.
Nous parlons ici du gouvernement de René Lévesque.
Pas de celui de Margaret Thatcher.
Imaginez aujourd’hui un premier ministre québécois imposer de telles mesures aux syndicats. Combien de temps faudrait-il avant qu’on le dénonce comme un dirigeant néolibéral, antisyndical ou profondément à droite ?
Et pourtant, Lévesque l’a fait.
Non pas nécessairement par conviction antisyndicale, mais parce qu’il estimait que les intérêts financiers de l’État et la situation du Québec exigeaient des décisions difficiles.
On peut parfaitement contester ces décisions. Mais il faut reconnaître qu’elles appartiennent aussi à son héritage politique.
Il est facile de célébrer les grandes réformes sociales de Lévesque. Il est beaucoup moins confortable, pour certains, de rappeler ses affrontements avec les syndicats, ses préoccupations identitaires ou ses alliances avec des nationalistes de centre droit.
C’est pourtant le même homme.
L’appropriation sélective de l’héritage de René Lévesque
Voilà ce qui me dérange dans cette appropriation contemporaine de René Lévesque.
On conserve le réformateur social, le démocrate, le défenseur des droits et le grand souverainiste.
Puis on met discrètement de côté le nationaliste identitaire, le pragmatique budgétaire, celui qui refusait les excès idéologiques et qui pouvait tenir des propos ou prendre des décisions absolument inconcevables pour une partie de la gauche actuelle.
René Lévesque avait évidemment des convictions progressistes. Il a contribué à transformer le Québec, à moderniser ses institutions et à renforcer son caractère démocratique.
Personne de sérieux ne devrait lui retirer cet héritage.
Mais cela ne fait pas automatiquement de lui un homme qui partagerait les positions de Québec solidaire en 2026.
C’est précisément cette confusion qui mérite d’être dénoncée.
Lévesque ne cherchait pas à faire entrer le Québec dans une doctrine politique préfabriquée. Il cherchait à construire un pays.
Il pouvait être progressiste sur une question, conservateur sur une autre, interventionniste sur le plan économique et extrêmement ferme lorsqu’il estimait que les intérêts fondamentaux de la nation étaient menacés.
Son nationalisme n’était pas un accessoire de sa pensée politique. Il en était le cœur.
La gauche actuelle a parfaitement le droit de se réclamer d’une partie de son héritage. La droite nationaliste également.
Mais aucune des deux ne peut honnêtement prétendre posséder René Lévesque, encore moins affirmer avec certitude ce qu’il penserait aujourd’hui.
L’histoire n’est pas un catalogue dans lequel on choisit uniquement les événements qui confortent nos convictions.
Une leçon de René Lévesque qui mérite encore d’être entendue
Et puisqu’il est question de l’héritage de René Lévesque, j’aimerais terminer avec une déclaration qu’il faisait en 1967, alors qu’il reprochait à la gauche du RIN de sacrifier les préoccupations populaires sur l’autel de la pureté idéologique :
« Je trouve étonnante, par exemple, l’attitude de la gauche du RIN qui, pour préserver la pureté de la “doctrine”, refuse de tenir compte de ces petites gens, très nombreux, qui, dans la région du Lac Saint-Jean et de l’Abitibi, ont voté RN. »
Voilà une réflexion qui mérite encore d’être méditée aujourd’hui.
Déjà en 1967, Lévesque dénonçait cette tentation de certains militants de gauche de faire passer la doctrine avant les gens ordinaires.
Il reconnaissait une légitimité politique à ces électeurs que d’autres semblaient vouloir écarter pour des raisons idéologiques.
C’était précisément sa conception du mouvement national : rassembler les Québécois plutôt que les soumettre à un examen de pureté politique.
René Lévesque n’appartenait ni à la gauche ni à la droite d’aujourd’hui.
Il appartenait d’abord au Québec.
Et avant de prétendre parler en son nom, certains devraient peut-être commencer par écouter ce qu’il disait réellement.
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