Hier, au Salon rouge de l’Assemblée nationale, Ruba Ghazal a prêté serment comme députée de Mercier. Au cours de cette même cérémonie d’assermentation, elle a retiré son keffieh palestinien et l’a brandi au-dessus de sa tête, sous les applaudissements.
Quelques minutes plus tard, elle expliquait son geste en rappelant ses origines et en se définissant comme « 100 % Québécoise, 100 % Palestinienne ». Ce matin encore, elle présentait le keffieh comme un symbole personnel, familial et patrimonial.
Ruba Ghazal a parfaitement le droit d’être fière de ses origines palestiniennes. Ce n’est pas la question.
La question, c’est le lieu. La question, c’est le moment. Et surtout, la question, c’est le serment qu’elle venait de prononcer.
Un serment envers le peuple québécois
Parce que ce serment n’est pas vague. Il est écrit noir sur blanc dans la Loi sur l’Assemblée nationale. Le député déclare qu’il sera « loyal envers le peuple du Québec » et qu’il exercera ses fonctions avec honnêteté et justice. Depuis que le Québec a aboli l’obligation du serment au roi, c’est ce serment envers le peuple québécois qui demeure.
Alors, à qui Ruba Ghazal a-t-elle prêté allégeance hier? La réponse juridique est simple : au peuple du Québec. Justement.
Pourquoi choisir, lors de cette cérémonie précise, de brandir le symbole national d’une autre cause, celle d’un conflit qui se déroule à des milliers de kilomètres d’ici et qui divise profondément les sociétés occidentales depuis trois ans?
On peut porter deux identités. On peut aimer deux peuples. On peut défendre les droits des Palestiniens, dénoncer le gouvernement israélien, réclamer un cessez-le-feu ou un État palestinien. Tout cela fait partie du débat démocratique.
Mais une cérémonie d’assermentation n’est pas un rassemblement militant. Ruba Ghazal n’y était pas invitée comme Palestinienne. Elle y était parce que les citoyens de Mercier l’ont élue pour les représenter à l’Assemblée nationale du Québec.
C’est là que le geste change de nature.
Le keffieh : un symbole dont l’histoire dépasse le folklore
Et le keffieh lui-même mérite qu’on s’y arrête, parce que son histoire est beaucoup moins simple qu’on voudrait parfois le laisser croire.
À l’origine, le keffieh est un vêtement traditionnel porté notamment par les populations rurales et bédouines du Moyen-Orient. En Palestine, sa politisation remonte notamment à la grande révolte arabe de 1936 à 1939, lorsqu’il devient progressivement un symbole d’identité nationale et de résistance.
Des décennies plus tard, Yasser Arafat en fera une image mondialement reconnaissable. Il le portera presque constamment, jusqu’aux cérémonies des accords d’Oslo et lors de la remise du prix Nobel de la paix, en 1994.
Il faut être honnête avec l’histoire : le keffieh n’a jamais été un drapeau blanc.
Arafat lui-même incarnait cette contradiction. En 1974, devant l’ONU, il évoquait à la fois la branche d’olivier et l’arme du combattant. Vingt ans plus tard, il recevait, avec Yitzhak Rabin et Shimon Peres, le prix Nobel de la paix pour le processus d’Oslo.
Pendant quelques années, cette image d’Arafat coiffé du keffieh a donc aussi été associée à quelque chose qui semblait alors possible : une paix négociée entre Israéliens et Palestiniens.
Cette époque paraît aujourd’hui bien lointaine.
Le keffieh demeure, pour des millions de personnes, un symbole d’identité palestinienne et de solidarité avec les civils palestiniens. Ce serait malhonnête de prétendre le contraire. Mais il serait tout aussi malhonnête de prétendre qu’en 2026, ce symbole arrive dans l’espace public avec la même charge qu’en 1994.
Après les Intifadas, après le 7 octobre 2023, après la guerre à Gaza et après trois années de manifestations extrêmement polarisées un peu partout dans le monde, le keffieh est devenu l’un des emblèmes internationaux du mouvement pro-palestinien. Il est également utilisé dans certains contextes par des sympathisants du Hamas.
Il signifie la solidarité pour les uns, la résistance pour d’autres. Dans certains contextes, il accompagne une rhétorique beaucoup plus radicale.
Son sens n’est donc pas universellement celui d’un « symbole de guerre », mais la guerre qui se déroule à Gaza fait désormais inévitablement partie de sa charge politique.
Et c’est précisément pourquoi le brandir au Salon rouge n’est pas un geste banal.
D’autant plus que ce geste n’arrive pas dans un désert politique.
Québec solidaire et La France insoumise : une proximité documentée
En avril 2025, Ruba Ghazal partageait à Montréal la tribune avec Jean-Luc Mélenchon lors d’un rassemblement consacré à la manière de « battre les droites ».
Ce n’était pas une rencontre diplomatique de quinze minutes dans un corridor. Des militants de Québec solidaire et de La France insoumise étaient présents, et Mélenchon lui-même déclarait devant la salle que LFI était liée à Québec solidaire dans « l’amitié » et la « fraternité de combat ». Il proposait même la création de campagnes communes entre formations progressistes francophones.
Le lendemain, Ghazal reconnaissait elle-même que Québec solidaire pouvait s’inspirer de La France insoumise sur certains points. Elle disait avoir retenu de Mélenchon qu’un parti de gauche devait s’assumer davantage et parler sans complexe de ses convictions.
Elle prenait cependant ses distances avec sa stratégie du clivage, expliquant que la culture politique québécoise accordait davantage de place au consensus.
Québec solidaire n’est pas La France insoumise, et Ghazal a depuis répété qu’entretenir des relations avec LFI ne signifie pas approuver toutes les déclarations de Mélenchon ou de ses élus.
En mars dernier, elle affirmait encore qu’il existait chez LFI des éléments dont QS pouvait s’inspirer et « d’autres choses avec lesquelles on n’est pas du tout d’accord ».
Sauf que les contacts ne se sont pas arrêtés au rassemblement de 2025.
Pendant la campagne électorale québécoise de septembre 2026, La Presse Canadienne rapportait que des militants liés à LFI Québec comptaient participer à une activité organisée par l’équipe de Sol Zanetti et faire du porte-à-porte.
Québec solidaire a contesté l’idée qu’il s’agissait d’une ingérence étrangère et précisé que le militant concerné s’impliquait auprès de LFI indépendamment de son bénévolat pour QS.
Cette précision compte.
Le fait demeure que la proximité entre les deux mouvements ne relève plus seulement d’une ressemblance idéologique observée de loin. Des rencontres, des militants, des discussions stratégiques et un rassemblement commun sont documentés.
On peut appeler cela des affinités, des liens ou une proximité politique. Les adversaires de QS parleront d’accointances. Le mot importe moins que les faits.
Deux identités, mais une seule loyauté institutionnelle
Et c’est là que le geste d’hier devient politiquement intéressant.
Ruba Ghazal nous dit qu’elle est 100 % Québécoise et 100 % Palestinienne. Soit, même si cela démontre un problème mathématique.
Mais lorsqu’on siège à l’Assemblée nationale, ces deux appartenances n’ont pas le même statut institutionnel.
Elle n’a pas été assermentée comme représentante de la Palestine. Elle n’a pas été élue par Gaza. Elle est députée de Mercier.
Une élue qui vient de jurer loyauté au peuple du Québec décide, au milieu de cette cérémonie, de faire entrer visuellement une autre cause nationale dans le rituel parlementaire.
Pourquoi? Pourquoi ce jour-là? Pourquoi à cet endroit-là?
Le Québec qui a accueilli sa famille, comme elle l’a elle-même rappelé hier, était un Québec où elle dit avoir trouvé la paix et l’école publique. Quarante ans plus tard, elle se retrouve à la tête d’un parti politique québécois et à l’Assemblée nationale.
Son parcours permet justement de mesurer ce que l’intégration politique québécoise peut produire.
C’est aussi ce qui rend le geste plus difficile à évacuer comme un simple souvenir familial.
Un keffieh rangé dans une maison peut être un héritage. Un keffieh porté dans la rue peut être une identité. Un keffieh brandi par la cheffe parlementaire d’un parti, au Salon rouge, pendant l’assermentation des députés, devient nécessairement un message politique.
Et puisqu’un serment vient précisément de définir à qui l’élue doit sa loyauté institutionnelle, il n’est pas déraisonnable de lui demander ce qu’elle voulait dire.
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