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Ottawa a chassé le privé; il enverra maintenant la facture aux contribuables

Il fallait probablement être ministre au Canada pour ne pas voir l’ironie. Après avoir passé une décennie à traiter les pipelines comme des monstruosités morales, à multiplier les obstacles réglementaires et à transformer chaque projet énergétique en chemin de croix judiciaire, Ottawa découvre soudainement que le pays aurait besoin d’un nouvel oléoduc vers la côte du Pacifique.

Mais voilà, les investisseurs privés ne se bousculent plus au portillon.

Quelle mystérieuse énigme!

Le gouvernement fédéral et l’Alberta envisagent donc de confier à la société d’État Trans Mountain la réalisation d’un projet évalué à environ 40 milliards de dollars. Le pipeline, d’une capacité prévue d’un million de barils par jour, relierait l’Alberta à un terminal maritime situé en Colombie-Britannique. Pembina Pipeline ne détiendrait initialement qu’une participation minoritaire de 10 %. Autrement dit, la puissance publique assumerait l’essentiel du risque pendant que le contribuable servirait, une fois encore, de capitaliste captif.

Soyons clairs, le problème n’est pas le pipeline. Le Canada aurait dû en construire plusieurs depuis longtemps. Le problème est cette manie proprement canadienne de détruire les conditions nécessaires à l’investissement privé, puis de présenter la nationalisation du risque comme une audacieuse politique de développement économique.

L’État incendiaire devenu pompier

Pendant des années, Ottawa a annulé Northern Gateway, combattu Energy East, imposé un moratoire sur les pétroliers au nord de la Colombie-Britannique et transformé l’approbation des grands projets en concours de patience administrative. Même l’expansion de Trans Mountain a dû être rachetée par le gouvernement fédéral en 2018 après que son propriétaire privé eut jeté l’éponge devant l’incertitude politique et judiciaire.

Les gouvernements ont donc fabriqué l’environnement hostile qui décourage aujourd’hui les entreprises. Puis, constatant que les capitaux ont fui, ils concluent gravement que le marché a « échoué ».

C’est un peu comme si un pyromane municipal, après avoir incendié tous les commerces d’une rue, annonçait la création d’une société d’État chargée de vendre des extincteurs.

Enbridge, qui possède déjà des dizaines de milliards de dollars de projets en développement, concentre notamment ses investissements sur la côte américaine du golfe du Mexique, où les obstacles réglementaires et politiques sont moins importants. Le capital n’est pas sentimental : il va là où les règles sont relativement prévisibles, où les contrats signifient encore quelque chose et où un changement de gouvernement ne transforme pas soudainement un actif industriel en crime contre l’humanité.

Le Canada, lui, semble croire que les investisseurs étrangers et nationaux ont le devoir patriotique de déposer leurs milliards dans une roulette réglementaire dont Ottawa modifie les règles après chaque tour.

Le socialisme des pertes

Lorsque le secteur privé construit un pipeline, ses actionnaires risquent leur propre argent. S’ils évaluent mal la demande, les coûts ou les délais, ils encaissent les pertes.

Lorsque l’État s’en charge, les politiciens récoltent les photographies et les communiqués triomphants, les gestionnaires dépensent l’argent d’autrui et les contribuables héritent des dépassements de coûts.

Voilà le véritable modèle économique proposé : socialiser le risque, politiser la construction et espérer privatiser éventuellement une partie des profits.

Les mêmes gouvernements qui prétendent manquer d’argent pour financer leurs missions essentielles peuvent apparemment trouver des dizaines de milliards dès qu’il faut réparer les conséquences de leurs propres politiques. La discipline budgétaire devient alors une préoccupation secondaire. Après tout, les contribuables de demain ne votent pas encore.

Mark Carney pourra présenter ce projet comme une preuve de pragmatisme. Il s’agit plutôt d’un aveu tardif : les politiques énergétiques des gouvernements précédents ont tellement déformé le marché que même un projet jugé essentiel à la prospérité et à la souveraineté économiques du Canada ne peut plus attirer normalement les capitaux privés.

Libérer plutôt que nationaliser

La solution n’est pourtant pas mystérieuse. Il faudrait abolir les lois qui rendent les projets imprévisibles, fixer des délais d’approbation fermes, limiter les consultations sans fin, respecter les compétences constitutionnelles et empêcher qu’un projet déjà autorisé soit continuellement remis en cause pour satisfaire le dernier groupe de pression arrivé devant les caméras.

Il faudrait surtout cesser de traiter le profit comme une obscénité. Le profit n’est pas un défaut du développement économique : il indique qu’un projet répond à une demande, utilise efficacement le capital et crée davantage de valeur qu’il n’en détruit.

Un Canada réellement favorable au développement n’aurait pas besoin de convaincre les entreprises par des garanties publiques, des participations gouvernementales ou des montagnes de subventions. Il lui suffirait de redevenir un endroit où investir n’est pas un acte de masochisme financier.

Construisons les pipelines. Exportons notre énergie. Enrichissons les travailleurs, les entrepreneurs et les propriétaires de ressources. Mais cessons de prétendre que l’État est venu sauver un marché qu’il a lui-même méthodiquement étranglé.

Ottawa a brisé les jambes de l’industrie énergétique. Il se présente maintenant avec des béquilles de 40 milliards de dollars et remet la facture à ceux qui marchaient encore.

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Samuel Rasmussen
Samuel Rasmussen
Samuel Rasmussen, alias Le Blond Modéré, est membre des Trois Afueras et collaborateur du podcast Ian & Frank. Titulaire d'une formation en relations internationales à l'Université de Sherbrooke, il s'intéresse particulièrement à la géopolitique, aux zones d'influence et aux différentes formes de pouvoir.

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