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Après avoir méthodiquement vidé la démocratie de sa substance, Daniel Ortega semble désormais disposé à en faire disparaître jusqu’au décor. Le sandinisme, jadis né contre une dynastie autoritaire, achève sa métamorphose en régime familial.

Le Nicaragua vient peut-être de franchir la dernière frontière séparant encore l’autoritarisme électoral de la dictature officiellement assumée.

Le 19 juillet, à l’occasion du 47e anniversaire de la révolution sandiniste, Daniel Ortega a déclaré qu’il n’y aurait « plus d’élections » permettant à l’opposition de reprendre le pouvoir. Il a également annoncé son intention de faire adopter des lois destinées à ériger un véritable mur contre les partis susceptibles de contester le régime. Aucun mécanisme précis n’a encore été dévoilé, mais le sens politique de l’annonce ne souffre guère d’ambiguïté : les élections prévues en 2027 pourraient être supprimées, remplacées ou réduites à une cérémonie interne au pouvoir sandiniste.

La fin d’une fiction électorale

Il serait toutefois trompeur de parler d’une démocratie qui s’effondrerait soudainement. Depuis plusieurs années, le scrutin nicaraguayen tenait davantage du décor de théâtre que de l’alternance politique.

Avant l’élection présidentielle de 2021, les principaux candidats susceptibles d’affronter Ortega avaient été arrêtés. Des opposants, des journalistes et des dirigeants de la société civile avaient été emprisonnés, contraints à l’exil ou déclarés ennemis de la patrie. Le couple Ortega-Murillo pouvait ensuite triompher dans une compétition où les concurrents sérieux avaient préalablement été retirés de la piste.

La réforme constitutionnelle adoptée en 2025 avait déjà transformé cette concentration du pouvoir en architecture officielle. Rosario Murillo, épouse d’Ortega et vice-présidente depuis 2017, a été élevée au rang de « coprésidente ». Le mandat présidentiel a été porté de cinq à six ans, tandis que la présidence s’est vu reconnaître le pouvoir de « coordonner » les fonctions législatives et judiciaires. Les nouvelles dispositions renforcent également son emprise sur les médias, la police, l’armée et l’appareil administratif.

La séparation des pouvoirs n’a donc pas simplement été affaiblie. Elle a été absorbée.

La révolution devenue dynastie

L’ironie historique est presque trop parfaite.

En 1979, le Front sandiniste de libération nationale renversait Anastasio Somoza Debayle, héritier d’une dynastie dictatoriale qui contrôlait le Nicaragua depuis des décennies. Daniel Ortega appartenait alors au mouvement révolutionnaire qui prétendait libérer le pays du pouvoir personnel, du népotisme et de la répression.

Quarante-sept ans plus tard, Ortega gouverne avec son épouse, prépare vraisemblablement sa succession familiale et présente toute alternance politique comme une entreprise de trahison téléguidée depuis l’étranger. La révolution qui devait abolir le caudillisme a simplement changé le portrait accroché au mur.

Le régime justifie son durcissement par la lutte contre les « Yankees », les « somozistes » et les partis prétendument financés par Washington. C’est le vieux stratagème de l’état d’urgence permanent : puisque l’ennemi serait partout, le pouvoir ne pourrait jamais être limité, critiqué ou remplacé. Toute opposition devient une conspiration et toute institution indépendante, une tête de pont impérialiste.

Un gouvernement ainsi construit n’a plus besoin de convaincre. Il lui suffit de désigner des traîtres.

La répression comme administration publique

Derrière les discours révolutionnaires se trouve une mécanique beaucoup plus prosaïque : arrestations arbitraires, disparitions forcées, confiscations, surveillance et destruction méthodique des organisations indépendantes.

Au moins 452 Nicaraguayens auraient été arbitrairement privés de leur nationalité, souvent accompagnée de la saisie de leurs biens. Plus de 5 500 organisations civiles auraient perdu leur statut juridique depuis 2018, soit environ 80 % des groupes auparavant actifs. Des dizaines de médias ont été fermés et près de 300 journalistes avaient quitté le pays au milieu de 2025. Plus de 200 membres du clergé catholique ont également été expulsés, empêchés de rentrer ou forcés à l’exil depuis 2022.

La mort récente de Brooklyn Rivera illustre le caractère concret de cette répression. Ce dirigeant autochtone miskito de 73 ans avait été arrêté en septembre 2023 sans que des accusations formelles soient publiquement présentées. Pendant plus de deux ans, son lieu de détention est demeuré inconnu, une situation qualifiée de disparition forcée par le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme. Après son décès en détention, l’ONU a demandé une enquête impartiale. Au moins 47 personnes seraient encore détenues pour des motifs politiques.

En mars, un groupe d’experts des Nations unies a par ailleurs affirmé avoir documenté l’utilisation d’au moins 13 projets publics fictifs pour détourner des fonds destinés à l’aide sociale et financer des opérations répressives. Le rapport place Rosario Murillo au centre d’un dispositif comprenant groupes armés progouvernementaux, surveillance numérique et contrôle d’opposants jusque dans l’exil.

L’État nicaraguayen ne se contente donc plus de réprimer en marge du droit. Il réécrit le droit afin que la répression devienne une fonction normale de l’État.

Une dictature qui ne s’effondre pas économiquement

Il faut néanmoins éviter l’analyse confortable selon laquelle tout régime autoritaire serait nécessairement incapable de gérer une économie.

Selon la Banque mondiale, l’économie nicaraguayenne aurait progressé de 4,9 % en 2025 et devrait croître d’environ 3,4 % en 2026. L’inflation demeure relativement contenue et la dette publique a diminué. Le Fonds monétaire international souligne également la solidité des réserves, du secteur bancaire et des équilibres budgétaires à court terme.

Cette stabilité possède toutefois un envers révélateur : les transferts d’argent envoyés par les Nicaraguayens vivant à l’étranger représentaient près de 29,4 % du produit intérieur brut en 2025. Autrement dit, une part considérable de la consommation intérieure repose sur l’argent gagné par ceux qui ont quitté le pays.

On peut raisonnablement en déduire que l’émigration contribue simultanément à soutenir l’économie et à diminuer la pression politique intérieure. Les mécontents partent, puis envoient des dollars à ceux qui restent. Le régime perd des opposants tout en récoltant indirectement les fruits de leur travail à l’étranger.

La dictature moderne ne ressemble donc pas toujours à une économie en ruines. Elle peut maintenir des comptes convenables, laisser subsister certains espaces de marché et administrer prudemment ses finances tout en anéantissant l’État de droit. La compétence comptable n’est pas la liberté.

Les limites de la pression étrangère

Washington a réagi à la mort de Brooklyn Rivera en imposant des restrictions de visa à plus de 100 responsables nicaraguayens et membres de leurs familles. Au total, plus de 2 350 personnes liées à l’appareil du régime seraient désormais visées par ces mesures.

Les sanctions ciblées contre les responsables de la répression sont défendables. Elles évitent, du moins en principe, de faire payer toute une population pour les décisions de ses dirigeants. Mais il serait naïf de croire que la liberté nicaraguayenne peut être décrétée depuis Washington.

Des sanctions trop larges pourraient fragiliser les citoyens davantage que le régime, tout en fournissant à Ortega la preuve commode de son récit : celui d’une petite nation révolutionnaire encerclée par l’empire américain. La pression internationale peut limiter les ressources du pouvoir, documenter ses crimes et protéger les exilés. Elle ne peut cependant remplacer des institutions nationales capables de survivre aux individus qui les dirigent.

L’éternel masque du pouvoir absolu

Le drame du Nicaragua dépasse le traditionnel affrontement entre la gauche et la droite.

Il rappelle une vérité beaucoup plus ancienne : tout pouvoir qui se croit investi d’une mission historique finit par considérer les libertés individuelles comme des obstacles temporaires. La révolution devient prétexte, le parti devient État, l’État devient famille et la famille finit par se confondre avec la nation.

Daniel Ortega n’a pas trahi le pouvoir révolutionnaire en abolissant les limites. Il en a suivi la logique jusqu’à son terme : lorsqu’un gouvernement prétend incarner à lui seul le peuple, il devient inutile de demander au peuple son avis.

Le Nicaragua n’a pas besoin d’un nouveau maître, qu’il parle depuis Managua, Washington, Moscou ou Pékin. Il a besoin d’un État limité par le droit, d’une justice indépendante, d’une presse libre, d’une propriété protégée et d’élections où le pouvoir peut véritablement perdre.

Car une élection que le gouvernement ne peut pas perdre n’est pas une élection, c’est une cérémonie d’allégeance.

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Samuel Rasmussen
Samuel Rasmussen
Samuel Rasmussen, connu sous le pseudonyme @LeBlondModere sur X, est rédacteur en chef de Pilule Rouge, cofondateur du balado Les Trois Afueras et collaborateur du podcast Le Bastion (anciennement Ian & Frank). Titulaire d’une degré en politique appliquée de l’Université de Sherbrooke, il nourrit un intérêt marqué pour la géopolitique, les relations internationales, l’économie politique, les rapports de force et les différentes manifestations du pouvoir. Libéral classique, libertarien et indépendantiste québécois, il défend une conception de la société fondée sur la liberté individuelle, la responsabilité personnelle, la propriété privée et la limitation du pouvoir de l’État. Nourrie notamment par les travaux de Friedrich Hayek, de Frédéric Bastiat et des penseurs de la tradition libérale, sa réflexion s'articule autour des rapports entre l'individu, les institutions et le pouvoir politique. À travers ses chroniques, il s’attaque aux contradictions du modèle québécois, aux dérives de l’interventionnisme et aux idées reçues qui traversent le débat public. Son approche conjugue analyse politique, profondeur historique, esprit critique et une irrévérence assumée, avec une conviction fondamentale : aucune autorité ne devrait être soustraite à l’examen critique, surtout lorsqu’elle prétend agir pour notre bien.

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