L’hégémonie du dollar constitue l’un des principaux fondements de la puissance américaine. De la plus importante exportation des États-Unis aux stablecoins, elle structure encore une grande partie du système financier international.
Comment le système mondial du dollar finance la puissance des États-Unis et ce que sa transformation pourrait signifier pour le Québec.
La plus importante exportation des États-Unis n’est ni le pétrole, ni les avions, ni les logiciels : c’est le dollar lui-même. Sa domination permet à Washington de financer sa dette à des conditions avantageuses, d’imposer des sanctions et d’exercer une influence sans équivalent sur le système financier international.
Cette puissance ne repose toutefois pas sur la seule taille de l’économie américaine. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, une architecture financière complexe a progressivement transformé le dollar en monnaie du commerce, du crédit et de l’épargne mondiale. Le pétrodollar a contribué au recyclage des revenus énergétiques vers les marchés américains. L’eurodollar a permis aux banques situées hors des États-Unis de créer et de distribuer du crédit en dollars à l’échelle planétaire. Les titres du Trésor sont ensuite devenus l’actif de réserve et la garantie privilégiée de ce système.
Aujourd’hui, alors que la dette fédérale atteint des niveaux sans précédent et que Washington cherche à réindustrialiser son économie, les stablecoins pourraient constituer la prochaine étape de cette architecture. En encadrant ces dollars numériques par le GENIUS Act, les États-Unis espèrent élargir encore la circulation internationale de leur monnaie et créer une nouvelle source de demande pour leur dette.
Cet article retrace l’évolution de ce système, en examine les limites et aborde brièvement les conséquences que sa transformation pourrait avoir pour le Québec.
Le pétrodollar : recycler les revenus du pétrole
Lorsque les États-Unis suspendent la convertibilité du dollar en or en 1971, leur monnaie perd son ancrage métallique, mais non sa position centrale. Le commerce international, notamment celui du pétrole, est déjà largement libellé en dollars. Après le choc pétrolier de 1973, Washington consolide cette architecture par un rapprochement stratégique avec l’Arabie saoudite : coopération économique et militaire, soutien sécuritaire américain et encouragement au placement des immenses revenus pétroliers dans les marchés financiers occidentaux, particulièrement dans les titres du Trésor américain.
Le mécanisme est simple. Les pays importateurs doivent obtenir des dollars pour acheter leur énergie. Les producteurs accumulent ensuite ces dollars, qu’ils dépensent en importations ou réinvestissent dans les banques, les obligations et les actifs occidentaux. Ce « recyclage des pétrodollars » soutient ainsi la demande mondiale de dollars et contribue au financement des déficits américains.
Il ne faut toutefois pas imaginer un pacte unique obligeant tous les producteurs à vendre leur pétrole exclusivement en dollars. La puissance du pétrodollar repose plutôt sur un ensemble d’intérêts convergents : profondeur des marchés américains, sécurité offerte aux monarchies du Golfe, prédominance commerciale du dollar et absence d’une monnaie concurrente offrant une liquidité comparable. S’il ne l’a pas créée, le pétrole a renforcé l’hégémonie du dollar.
L’eurodollar : le véritable moteur du dollar mondial
Mais le pétrodollar ne constituait que la partie la plus visible du système. Dès les années 1950, un marché beaucoup plus vaste se développe à Londres : celui de l’eurodollar. Malgré son nom, il n’a aucun lien nécessaire avec l’euro, qui n’existe d’ailleurs pas encore. Un eurodollar est simplement un dépôt ou une dette libellée en dollars, mais comptabilisée par une banque située hors des États-Unis — à Londres, Toronto, Singapour ou aux îles Caïmans.
Supposons qu’une entreprise dépose dix millions de dollars dans une banque londonienne. Celle-ci inscrit à son bilan une dette de dix millions envers son client. Ce dépôt lui fournit une source de financement, mais ne constitue pas une limite absolue à ses prêts. Grâce à l’effet de levier bancaire, elle peut accorder des crédits en dollars dont la valeur totale dépasse les fonds propres et les liquidités qu’elle détient, à condition de respecter ses contraintes de capital, de liquidité et de financement. Lorsqu’elle consent un prêt à une entreprise asiatique, elle crée simultanément une nouvelle créance à son actif et, généralement, un nouveau dépôt au passif du système bancaire. Ce dépôt peut à son tour circuler, être redéposé et soutenir d’autres prêts. Ainsi, à partir d’une base initiale de dix millions de dollars, le réseau international des banques peut créer un volume sensiblement supérieur de crédit libellé en dollars.
Ce crédit en eurodollars est souvent offert à un taux inférieur à celui d’un prêt libellé dans la monnaie locale de l’emprunteur. Le marché mondial du dollar est immense, liquide et extrêmement concurrentiel; les banques peuvent s’y financer auprès d’une vaste clientèle internationale, tandis que les taux en monnaie locale doivent souvent compenser une inflation plus élevée, un marché financier moins profond et un risque de dépréciation plus important. Pour une entreprise du Pendjab, par exemple, emprunter en dollars peut donc sembler beaucoup moins coûteux que d’emprunter en roupies. Cet avantage comporte toutefois un piège. Si l’entreprise gagne ses revenus en roupies, mais doit rembourser sa dette en dollars, toute dépréciation de la monnaie locale augmente le coût réel de sa dette. Un prêt à 5 % en dollars peut ainsi devenir beaucoup plus coûteux qu’un prêt à 9 % en roupies si celle-ci perd rapidement de sa valeur. Le dollar offshore offre donc un crédit apparemment moins cher, mais il transfère une partie du risque de change à l’emprunteur.
Le système n’est pourtant pas entièrement détaché des États-Unis. Pour régler certaines transactions, les banques étrangères dépendent de comptes correspondants auprès de banques américaines ou d’opérations de change leur procurant des dollars. Cette dépendance réapparaît brutalement lorsque la confiance disparaît et que tous réclament simultanément des liquidités véritables.
L’eurodollar a ainsi permis aux banques du monde entier de financer le commerce, les entreprises, les États et les marchés financiers dans la monnaie américaine, souvent en dehors des contraintes imposées aux banques établies aux États-Unis. Washington a bénéficié d’une demande mondiale pour sa devise et d’une influence financière considérable, mais au prix d’un système immense, opaque et partiellement soustrait à son contrôle direct.
Du privilège monétaire au besoin de nouveaux acheteurs
Le pétrodollar et l’eurodollar n’ont pas seulement étendu l’usage international de la monnaie américaine. Ils ont également contribué à financer l’État fédéral à des conditions exceptionnellement favorables.
Lorsqu’un pays exportateur de pétrole reçoit davantage de dollars qu’il n’en dépense, il doit placer cet excédent. Sa banque centrale, son fonds souverain ou ses banques commerciales recherchent alors des actifs sûrs, liquides et disponibles en quantité suffisante. Les titres du Trésor américain s’imposent naturellement. Le même mécanisme agit dans le marché de l’eurodollar : les institutions qui prêtent et empruntent en dollars ont besoin de réserves, de garanties et d’actifs pouvant être revendus immédiatement en période de crise. Là encore, la dette fédérale américaine constitue l’actif de référence.
La demande mondiale de dollars devient ainsi, en partie, une demande mondiale de dette américaine. Lorsque davantage d’investisseurs recherchent des bons du Trésor, leur prix augmente et leur rendement diminue. Toutes choses égales par ailleurs, Washington peut donc financer ses déficits à un taux inférieur à celui que lui permettrait sa seule épargne nationale.
Ce privilège devient cependant plus difficile à soutenir à mesure que la dette et les déficits augmentent. Les acheteurs traditionnels — banques centrales étrangères, banques commerciales, fonds de pension et fonds monétaires — ne disparaissent pas, mais ils doivent absorber des émissions toujours plus importantes. Les États-Unis cherchent donc de nouveaux réservoirs de demande. Les stablecoins pourraient en constituer un : chaque dollar numérique émis doit être garanti par des réserves, dont une part importante peut être placée dans les bons du Trésor.
Les stablecoins : le dollar quitte la banque
Un stablecoin en dollars est un jeton numérique émis par une entreprise privée qui promet de le racheter à parité : un jeton contre un dollar.
Le mécanisme est relativement simple. Lorsqu’un utilisateur achète 1 000 dollars de stablecoins, l’émetteur crée 1 000 jetons et place les fonds reçus dans des réserves sûres et liquides : dépôts bancaires ou bons du Trésor à court terme. Pour l’utilisateur, le dollar semble avoir quitté la banque. Il peut désormais circuler en tout temps entre portefeuilles numériques, traverser les frontières rapidement et s’intégrer directement aux plateformes de commerce ou aux contrats automatisés. Mais derrière chaque jeton, l’argent retourne dans le système financier traditionnel sous la forme d’actifs de réserve.
L’innovation réside donc moins dans la monnaie que dans son mode de distribution. Un résident d’un pays instable peut adopter un dollar numérique sans ouvrir de compte aux États-Unis et sans que son gouvernement dollarise officiellement l’économie. Les stablecoins permettent ainsi une dollarisation par le bas : privée, transfrontalière et accessible par Internet.
Pour Washington, l’intérêt est considérable. Chaque nouveau détenteur étranger de stablecoins accroît potentiellement la demande mondiale de dollars; chaque jeton émis peut simultanément créer une demande pour les bons du Trésor qui garantissent sa valeur. Le dollar numérique devient ainsi un nouveau canal de financement de la dette américaine.
Le GENIUS Act : une innovation privée au service de l’État
Promulgué en juillet 2025, le Guiding and Establishing National Innovation for U.S. Stablecoins Act, mieux connu sous le nom de GENIUS Act, fait entrer les stablecoins dans une nouvelle phase. Washington ne crée pas sa propre monnaie numérique : il établit plutôt les règles selon lesquelles des entreprises privées pourront émettre des dollars numériques à l’échelle mondiale.
La loi exige que chaque stablecoin soit garanti à raison d’au moins un pour un par des actifs liquides autorisés, notamment des dollars, des dépôts bancaires, des bons du Trésor à très court terme et certains fonds monétaires. Les émetteurs doivent publier mensuellement la composition de leurs réserves, honorer les demandes de remboursement et se soumettre aux règles américaines contre le blanchiment et le contournement des sanctions. Ils ne peuvent présenter leurs jetons comme étant garantis par l’État ni verser eux-mêmes un rendement aux détenteurs. En cas de faillite, les créances des utilisateurs passent avant celles des autres créanciers.
Le GENIUS Act cherche ainsi à résoudre le principal obstacle à l’adoption massive des stablecoins : la confiance. En échange d’un accès au marché américain, les émetteurs sont intégrés à un cadre réglementaire qui transforme potentiellement leur croissance en demande supplémentaire pour les actifs publics américains.
La stratégie est élégante. Plutôt que de lancer une monnaie numérique de banque centrale, Washington confie au secteur privé la distribution mondiale du dollar, tout en déterminant les actifs qui doivent garantir sa valeur. Le gouvernement n’émet pas les jetons, mais sa dette en constitue l’une des principales fondations. Comme l’Arabie saoudite recyclait autrefois ses pétrodollars dans les marchés américains, les émetteurs de stablecoins pourraient désormais recycler l’épargne numérique mondiale dans les bons du Trésor.
Le GENIUS Act tente de faire du stablecoin la nouvelle interface mondiale du dollar — privée dans sa distribution, américaine dans son unité de compte et étroitement rattachée au marché de la dette fédérale.
Les stablecoins : une solution ou un sursis?
Le GENIUS Act offre donc aux États-Unis un nouveau bassin potentiel d’acheteurs pour leur dette. Il ne résout toutefois pas le problème fondamental : Washington ne manque pas seulement de clients; il émet trop de dette. Le Congressional Budget Office prévoit un déficit de 1 900 milliards de dollars en 2026 et une dette détenue par le public atteignant 120 % du PIB en 2036. Les stablecoins peuvent faciliter le financement de cette trajectoire; ils ne peuvent la rendre indéfiniment soutenable.
Leur contribution possède d’ailleurs une limite supplémentaire. Une partie de la demande qu’ils créent ne sera pas véritablement nouvelle. Lorsqu’un épargnant transforme un dépôt bancaire ou un fonds monétaire déjà investi en titres publics américains en stablecoins, la dette américaine change simplement de détenteur. Seule la conversion d’épargne étrangère auparavant conservée en monnaies locales ou dans d’autres actifs produit une demande additionnelle nette.
De plus, les réserves prévues par le GENIUS Act privilégient les bons du Trésor à court terme (T-bills). En juillet 2026, les T-bills représentaient environ 22 % de la dette négociable américaine. Leur importance facilite l’absorption immédiate des déficits, mais augmente la fréquence à laquelle Washington doit refinancer sa dette et en renégocier le taux. Cette dépendance à la partie courte de la courbe des taux rappelle les pratiques auxquelles recourent les États lorsque les investisseurs hésitent à immobiliser leur capital à long terme. Elle réduit le coût présent en échange d’un risque futur : une hausse des taux se transmet plus rapidement au service de la dette, tandis qu’un retrait de la demande oblige le Trésor à revenir continuellement devant le marché.
Les stablecoins apparaissent ainsi moins comme une solution à la dette que comme un nouvel instrument permettant d’en prolonger le financement. Ils peuvent soutenir le privilège monétaire américain, mais également repousser les réformes budgétaires nécessaires et renforcer la dépendance envers une dette de plus en plus fréquemment renouvelée.
Deux dollars ou deux sphères économiques?
L’auteur de ces lignes entrevoit deux architectures possibles pour réconcilier la domination financière du dollar avec la réindustrialisation américaine.
La première serait la création progressive de deux dollars : une monnaie intérieure associée à un crédit dirigé et à des conditions de financement préférentielles, puis une version extérieure circulant dans l’eurodollar et les réseaux numériques mondiaux. Cette architecture rappellerait la distinction chinoise entre le CNY domestique et le CNH international.
Une telle évolution demeure cependant politiquement et techniquement improbable. Le système chinois ne fonctionne que parce que Pékin contrôle les mouvements de capitaux entre ses marchés intérieur et extérieur. Sans ce mur, toute différence de taux serait immédiatement exploitée par les investisseurs jusqu’à disparaître. Or, la puissance du dollar repose précisément sur la profondeur des marchés américains, sa convertibilité et la libre circulation des capitaux. En limitant fortement cette circulation, Washington risquerait de détruire l’un des fondements mêmes de son privilège monétaire.
La seconde possibilité, plus vraisemblable, ne nécessite pas deux monnaies, mais deux sphères économiques bénéficiant d’un accès inégal aux avantages du système américain.
Washington conserverait un dollar unique et librement convertible, tout en développant une politique industrielle robuste réservant les subventions, les crédits d’impôt, les garanties de prêt, les marchés publics et certaines technologies stratégiques aux entreprises américaines et aux partenaires internationaux jugés suffisamment alignés. Les pays non alignés resteraient libres d’utiliser le dollar, d’acheter des titres du Trésor et de participer aux marchés financiers américains, mais seraient exclus du circuit industriel privilégié.
Le CHIPS Act et l’Inflation Reduction Act ont déjà illustré cette logique : le gouvernement fédéral utilise sa capacité fiscale et budgétaire pour orienter les investissements vers certaines productions nationales ou continentales. Les exigences de contenu local, les restrictions technologiques, les tarifs douaniers et les règles d’admissibilité aux marchés publics permettent de construire un espace productif protégé sans instaurer formellement de contrôle des capitaux.
Le circuit monétaire resterait donc unique, mais ses effets deviendraient profondément asymétriques. À l’extérieur, les eurodollars et les stablecoins maintiendraient la demande mondiale de monnaie et d’actifs américains. Cette demande ne financerait pas directement une usine particulière, mais elle contribuerait à soutenir le marché des Treasuries et, potentiellement, à réduire le coût général du financement fédéral. À l’intérieur, Washington pourrait utiliser cette capacité d’endettement pour subventionner les semi-conducteurs, l’énergie, les infrastructures, la défense et les autres fondements de sa puissance productive.
Les États-Unis demanderaient ainsi au reste du monde de continuer à financer et à utiliser leur système monétaire, tout en réservant les principaux bénéfices de leur politique industrielle à un cercle plus restreint d’alliés. Ce ne serait pas exactement « un dollar intérieur et un dollar extérieur », mais plutôt un dollar mondial au service d’une sphère productive de plus en plus sélective.
La question posée au Québec devient alors décisive. Veut-il appartenir à la sphère continentale rapprochée, celle des chaînes d’approvisionnement stratégiques, de l’énergie, des minéraux critiques, de la défense et du financement industriel, ou demeurer dans la périphérie extérieure, utilisant et finançant le système américain sans participer pleinement aux privilèges qu’il réserve à ses partenaires les plus étroitement alignés?
Onshore ou offshore?
Elbows up?
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