Après des mois de révision, de négociations et de prudence diplomatique, le dossier Churchill Falls semble entrer dans sa dernière ligne droite.
NTV rapportait mercredi soir qu’une entente aurait été atteinte entre Québec et Terre-Neuve-et-Labrador et qu’une annonce pourrait survenir au début de la semaine prochaine.. Mais le cabinet du premier ministre terre-neuvien Tony Wakeham a aussitôt nuancé : des « progrès importants » ont été réalisés avec Québec et le gouvernement fédéral, mais aucun accord final n’est encore signé. CBC rapporte également que le Québec et Terre-Neuve-et-Labrador sont désormais proches d’une nouvelle entente sur Churchill Falls.
La distinction est importante. À Churchill Falls, l’histoire a précisément appris aux gouvernements à se méfier des grandes déclarations avant d’avoir lu les petites lignes.
De l’entente historique à la renégociation
Le point de départ demeure le protocole d’entente de décembre 2024, conclu par François Legault et Andrew Furey. Il devait permettre de remplacer avant 2041 le contrat de 1969, longtemps considéré à Terre-Neuve-et-Labrador comme l’un des accords énergétiques les plus désavantageux de son histoire.
Un chiffre permet de mesurer l’ampleur du changement. Sous l’ancien contrat, Hydro-Québec paie environ 0,2 cent le kilowattheure pour l’électricité de Churchill Falls. Le protocole de 2024 faisait passer le prix effectif moyen à 5,9 cents/kWh, soit près de trente fois davantage, tandis que l’impact net estimé pour les clients d’Hydro-Québec devait tourner autour de 4 cents/kWh, une fois pris en compte les dividendes provenant de sa participation de 34,2 % dans Churchill Falls (Labrador) Corporation Limited — CF(L)Co. Ce 4 cents n’est toutefois pas un tarif gelé jusqu’en 2075 : les prix doivent évoluer en fonction de différents indices de marché. Si l’ancien contrat paraît aujourd’hui extraordinairement favorable au Québec, c’est notamment parce que celui de 1969 ne prévoyait pas de véritable mécanisme d’indexation aux marchés. En contrepartie de ces prix fixes à très long terme, Hydro-Québec avait toutefois assumé une part importante du risque financier et des dépassements de coûts du projet.
Le projet prévoyait une hausse substantielle du prix payé par Hydro-Québec, des investissements dépassant 30 milliards de dollars et le développement de nouvelles capacités hydroélectriques sur la rivière Churchill. Le cadre envisageait notamment une bonification de 550 MW de la centrale existante, une nouvelle centrale d’environ 1 100 MW à Churchill Falls ainsi que le développement de Gull Island, d’une puissance prévue de 2 250 MW.
Pour le Québec, l’objectif est évident : sécuriser plusieurs milliers de mégawatts d’énergie ferme afin de répondre à une demande appelée à croître au cours des prochaines décennies. La centrale actuelle de Churchill Falls possède une puissance de 5 428 MW et fournit déjà environ 15 % de l’électricité d’Hydro-Québec.
Mais l’élection du gouvernement progressiste-conservateur de Tony Wakeham à Terre-Neuve-et-Labrador a changé la dynamique.
En mai, un comité indépendant mandaté par son gouvernement a conclu que l’entente de 2024, malgré plusieurs avantages réels, n’était pas dans le meilleur intérêt à long terme de la province telle qu’elle était rédigée. Le rapport ciblait notamment les droits limités de Terre-Neuve-et-Labrador sur sa propre électricité, les mécanismes de prix, la gouvernance de Churchill Falls et l’accès aux infrastructures de transport permettant d’utiliser ou d’exporter davantage d’énergie depuis le Labrador.
Autrement dit, St. John’s ne voulait pas nécessairement faire exploser la table : il voulait déplacer quelques meubles avant de signer.
Les deux provinces sont maintenant près du but
Les négociations ont repris en juin. Le 22 juillet, la première ministre du Québec Christine Fréchette affirmait qu’une entente pouvait être conclue « dans les prochaines semaines », tandis que Wakeham demeurait volontairement plus prudent.
Trois semaines plus tard, les informations publiées le 12 août indiquent que les deux parties sont désormais très proches du but.
Il reste toutefois une inconnue essentielle :
qu’est-ce qui a réellement changé?
L’opposition libérale terre-neuvienne affirme avoir été informée que le cœur du nouvel accord demeurerait semblable au protocole de 2024. Ce constat n’est pas nécessairement contradictoire avec la renégociation. Les grands projets, Churchill Falls, son expansion et Gull Island; peuvent rester essentiellement les mêmes alors que les conditions financières, les droits d’utilisation de l’électricité, la gouvernance ou le partage des risques sont modifiés.
C’est précisément ce qu’il faudra examiner lorsque le nouveau texte sera rendu public.
Une entente… juste avant les élections
Le calendrier ajoute inévitablement une dimension politique. Selon NTV, une annonce pourrait survenir au début de la semaine prochaine, quelques jours seulement avant le lancement de la campagne électorale québécoise.
Pour Christine Fréchette, conclure un accord majeur sur l’approvisionnement énergétique donnerait au gouvernement un résultat tangible à présenter aux électeurs. Pour Wakeham, l’enjeu est différent : démontrer qu’il a réellement amélioré une entente qu’il avait lui-même fait réexaminer.
« Produire plus d’électricité pour le Québec, c’est une bonne chose. Mais cela ne veut pas dire qu’Hydro-Québec peut signer un chèque en blanc. On parlait déjà d’un investissement de 25 milliards de dollars, et on apprend maintenant que la facture pourrait grimper considérablement. Avant de célébrer cette nouvelle entente, le gouvernement doit mettre les chiffres sur la table : combien cela coûtera-t-il, combien d’électricité supplémentaire le Québec obtiendra-t-il réellement et, surtout, qui paiera si la facture continue de gonfler? » Mentionne Nicolas Gagnon, directeur Québec de la Fédération canadienne des contribuable.
Au-delà de la mise en scène, le véritable test sera donc assez simple : le prix payé pour l’électricité, les droits de Terre-Neuve-et-Labrador d’utiliser sa propre production, l’accès au transport, le partage des coûts et des dépassements, la gouvernance des nouveaux projets et les engagements envers les communautés innues.
Churchill Falls n’a jamais manqué de symboles. Ce qui compte maintenant, ce sont les chiffres.
Commentaire de l’éditeur — Samuel Rasmussen
Depuis plusieurs semaines, PiluleRouge défend une idée finalement assez peu spectaculaire : Québec et Terre-Neuve-et-Labrador ont davantage à gagner en négociant sérieusement qu’en rejouant éternellement la guerre de 1969.
Si cette nouvelle entente améliore réellement les conditions de Terre-Neuve-et-Labrador tout en garantissant au Québec une énergie ferme à prix raisonnable, ce sera un bon accord. Mais après plus d’un demi-siècle de rancœur et des centaines de milliards projetés, une conférence de presse et deux poignées de main ne suffiront pas.
Publiez l’entente, les hypothèses et les chiffres. Ensuite, on applaudira ou non.
À lire aussi sur PiluleRouge
Churchill Falls : un accord qui rappelle qu’un bon partenariat vaut mieux qu’une guerre politique — Samuel Rasmussen, 22 juillet 2026
Churchill Falls, éoliennes et nos barrages : une vision ou un plaster ? — Cédric Tardif, 4 août 2026
Andrew Furey démissionne : quelles conséquences pour le Québec et le Canada? — Maxym Perron-Tellier, 26 février 2025

