Pendant plus d’un demi-siècle, Churchill Falls a incarné l’une des plus profondes blessures politiques canadiennes. Pour Terre-Neuve-et-Labrador, le contrat de 1969 symbolisait un marché profondément désavantageux. Pour le Québec, il représentait un engagement légal ayant permis de bâtir une partie de sa puissance énergétique.
Aujourd’hui, les deux provinces tentent d’écrire un nouveau chapitre.
Les négociations se poursuivent afin de remplacer l’entente de principe conclue en 2024, après qu’un comité indépendant mandaté par le nouveau gouvernement terre-neuvien eut jugé que cette version ne servait pas suffisamment les intérêts à long terme de la province. Plutôt que d’abandonner complètement le projet, Terre-Neuve souhaite renégocier certaines conditions avant de conclure une entente définitive.
Contrairement à ce que plusieurs présentent comme une bataille où l’un doit absolument vaincre l’autre, il existe une réalité beaucoup plus intéressante : les deux provinces ont besoin l’une de l’autre.
Le Labrador possède l’une des plus importantes ressources hydroélectriques de la planète.
Le Québec possède l’expérience technique, le réseau de transport, le capital, les marchés et l’expertise commerciale permettant de transformer cette richesse naturelle en revenus.
Pendant des décennies, la politique canadienne a préféré raconter cette histoire comme un conflit identitaire. Pourtant, l’économie raconte autre chose : lorsqu’on possède la ressource sans accès aux marchés, ou l’accès aux marchés sans la ressource, la coopération produit souvent davantage que l’affrontement.
Le défi consiste donc moins à savoir qui « gagne » qu’à déterminer si chacun reçoit une part correspondant réellement à sa contribution.
Il faut reconnaître que l’entente de principe de 2024 comportait des avantages considérables pour Terre-Neuve-et-Labrador. Elle prévoyait une hausse immédiate des revenus provenant de Churchill Falls, plusieurs milliards de dollars en paiements initiaux, ainsi que le développement conjoint de nouveaux ouvrages comme Gull Island. Québec, de son côté, sécurisait son approvisionnement énergétique pour plusieurs décennies à un coût relativement stable.
Mais les critiques formulées par le comité indépendant soulèvent une question légitime : dans un contexte où la demande nord-américaine d’électricité explose avec les centres de données, l’intelligence artificielle et l’électrification de l’économie, est-il prudent de figer aujourd’hui certaines conditions pour plusieurs dizaines d’années?
C’est une interrogation économique raisonnable.
Ce qui l’est beaucoup moins, c’est la tentation permanente des gouvernements de transformer chaque dossier énergétique en symbole politique.
L’énergie n’est pas une guerre culturelle.
C’est un actif économique.
Plus les gouvernements cherchent à instrumentaliser les ressources naturelles au nom du prestige provincial ou du nationalisme économique, plus ils risquent de détruire de la valeur au détriment des contribuables.
On oublie souvent que l’électricité demeure avant tout un produit. Comme n’importe quel autre produit, sa valeur dépend du marché, des infrastructures et de la capacité à conclure des contrats avantageux.
Le véritable enjeu devrait être simple : comment maximiser durablement la richesse créée pour les citoyens?
Dans cette perspective, les gouvernements gagneraient à faire preuve d’une plus grande humilité. Ils devraient agir comme des négociateurs pragmatiques plutôt que comme des généraux en campagne électorale.
Le Canada souffre déjà d’un déficit chronique d’infrastructures énergétiques. Les grands projets prennent des décennies. Les coûts explosent. Les procédures réglementaires s’empilent. Pendant ce temps, les États-Unis accélèrent leurs investissements et plusieurs pays européens redécouvrent l’importance stratégique de disposer d’une énergie abondante et compétitive.
Le véritable adversaire n’est pas Terre-Neuve.
Le véritable adversaire n’est pas le Québec.
Le véritable adversaire est notre incapacité collective à construire rapidement ce qui crée de la richesse.
Si les deux provinces réussissent à conclure une entente qui respecte davantage les intérêts de chacune tout en permettant le développement de nouveaux barrages, ce sera probablement une bien meilleure nouvelle que tous les discours de victoire politique.
Parce qu’au final, les contribuables se soucient rarement de savoir quel premier ministre aura remporté la manche.
Ils veulent surtout une chose : que leurs gouvernements cessent de transformer les ressources naturelles en batailles idéologiques et commencent enfin à les gérer comme les actifs stratégiques qu’elles sont.

