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Protéger les enfants, surveiller les adultes

Le 21 juillet 2026, le Parlement français a définitivement adopté l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans. Instagram, TikTok, Facebook et Snapchat sont notamment visés. La mesure doit entrer en vigueur le 1er septembre, tandis que les comptes déjà existants disposeront d’un délai supplémentaire de quatre mois. Le texte étend également aux lycées l’interdiction du téléphone cellulaire, avec des exceptions déterminées par les établissements.

Présenté ainsi, le projet paraît presque irréprochable. Qui souhaite abandonner les enfants aux algorithmes de TikTok, à la cyberintimidation, aux prédateurs ou au défilement infini conçu pour capter leur attention? Les dommages sont réels. Les plateformes ont bâti des machines à dépendance et découvert qu’un adolescent anxieux constitue un excellent produit publicitaire.

Mais une bonne intention ne dispense jamais d’examiner le mécanisme. Pour interdire une plateforme aux moins de 15 ans, il faut pouvoir distinguer un adolescent de 14 ans d’un adulte de 40 ans. Autrement dit, à moins d’adopter une interdiction purement décorative, il faudra demander aux utilisateurs de prouver, d’estimer ou de certifier leur âge.

Voilà comment une politique officiellement destinée aux enfants finit par modifier l’accès numérique des adultes.

Le problème n’est pas nécessairement qu’un fonctionnaire parisien consultera demain votre passeport et vos conversations. Le problème est la création d’une infrastructure permanente de vérification : reconnaissance faciale, document d’identité, intermédiaire certifié, portefeuille numérique ou estimation algorithmique. Même lorsqu’on promet que les données ne seront pas conservées, le citoyen doit faire confiance à une chaîne technique qu’il ne voit pas, à des sous-traitants qu’il ne connaît pas et à des normes que l’État pourra modifier plus tard.

La France adore ce genre de remède : chaque problème social devient une procédure, chaque procédure exige une autorité, chaque autorité réclame des données. On ne corrige pas l’incapacité des parents, des écoles et des plateformes à imposer des limites; on construit plutôt un guichet numérique devant Internet.

Et le Québec aurait tort d’observer cette expérience avec l’amusement distant réservé aux extravagances françaises. Chez nous, les mauvaises idées parisiennes arrivent souvent avec quelques saisons de retard, un nouveau logo gouvernemental et un vocabulaire adapté à la « réalité québécoise ».

Cette fois, le retard est même presque disparu.

Le gouvernement fédéral a déposé, le 10 juin 2026, le projet de loi C-34 sur les médias sociaux sécuritaires. Ottawa prévoit un âge minimum de 16 ans pour détenir un compte et veut créer une Commission canadienne de la sécurité numérique. Cette commission pourrait déterminer par règlement les méthodes « d’estimation et de vérification de l’âge », effectuer des audits, rendre des ordonnances et imposer des sanctions.

Ce cadre s’appliquerait évidemment au Québec. Pendant ce temps, Québec développe déjà son Service québécois d’identité numérique, présenté comme une identité « personnelle et unique », intégrée à un réseau de confiance numérique. Rien ne permet d’affirmer aujourd’hui que ce service sera utilisé pour accéder aux réseaux sociaux. Mais l’infrastructure existe, tandis que le réflexe politique se répand : pour protéger, il faudrait identifier; pour sécuriser, il faudrait authentifier; pour responsabiliser, il faudrait surveiller.

Voilà précisément pourquoi le débat ne doit pas opposer les libertariens aux parents inquiets. Il existe des solutions moins intrusives : responsabiliser civilement les plateformes, interdire certaines techniques addictives aux comptes déclarés mineurs, offrir des outils parentaux efficaces, éduquer davantage, poursuivre réellement les prédateurs et redonner aux familles le pouvoir de décider.

La liberté n’exige pas de livrer les enfants aux multinationales. Elle exige simplement que l’État démontre qu’il ne transforme pas chaque risque en prétexte pour dresser un nouveau poste-frontière.

On nous dira que seuls les mineurs sont visés. C’est vrai dans le titre de la loi. Dans la pratique, toutefois, une barrière d’âge placée à l’entrée d’Internet ne contrôle pas seulement ceux qu’elle refuse : elle vérifie aussi tous ceux qu’elle laisse passer.

La France prétend protéger les enfants. Elle pourrait surtout être en train d’habituer les adultes à montrer leurs papiers.

Voir aussi:

C-22 et C-34 : le Canada post-national construit son ministère de la Vérité numérique

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Samuel Rasmussen
Samuel Rasmussen
Samuel Rasmussen, alias Le Blond Modéré, est membre des Trois Afueras et collaborateur du podcast Ian & Frank. Titulaire d'une formation en relations internationales à l'Université de Sherbrooke, il s'intéresse particulièrement à la géopolitique, aux zones d'influence et aux différentes formes de pouvoir.

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